OPPOSITION A LA LÉGION D'HONNEUR
Carnot, comme on le pense bien, fut un des trentehuit opposants du Tribunat.
Ce n'est pas lui qui eût protesté contre les récompenses honorifiques, après avoir fait un emploi si heureux des armes d'honneur pour conserver pur le sentiment des défenseurs de la patrie, si ces récompenses avaient dû être décernées par un grand jury, en pleine lumière de l'opinion publique; mais ici, la faculté de désigner les citoyens à la reconnaissance nationale était attribuée au pouvoir exécutif seul, et l'on pouvait prévoir l'abus qui en serait fait :
« Sans doute c'est un grand avantage pour une nation de pouvoir payer avec une branche de chêne ou de laurier, avec des croix ou des rubans, les plus importants services qu'on puisse lui rendre. Mais si ces distinctions deviennent le prix de la flatterie, de l'espionnage, de services plus honteux encore, de quelle utilité pourront-elles être bientôt pour cette nation? Qui voudra se dévouer aux plus pénibles travaux, aux plus dures privations, pour les obtenir? Qui ira les chercher dans les camps, si on peut les ramasser à pleines mains dans une antichambre1? »
C'est seulement en 1804 que Bonaparte procéda à sa première distribution de croix. Le Tribunat fut décoré en masse; mais, tandis que le fondateur de l'ordre prodiguait les titres à ses courtisans, Carnot, par une distinction puérile, ne fut porté que sur la liste des simples légionnaires. Fidèle à sa règle de conduite, il évita l'éclat d'un refus, qui aurait fait de lui un centre de ralliement : il ne voulait pas avoir l'air de remarquer un acte de mauvaise grâce; et peut-être éprouvait-il quelque
* Mémoire au roi, par Carnot.
salisfaetion secrète à porter ce modeste ruban au milieu de ses collègues chamarrés de brillants colifichets *.
La proposition du Consulat à vie fournil à Carnot une occasion plus sérieuse de manifester son sentiment républicain. Mais celle fois il ne trouva point d'auxiliaires : tous couraient à la servitude. N'eût-il pas vu, comme il le voyait, dans cette proposition, un acheminement à la monarchie, qu'il n'aurait pas hésité à la repousser au nom de ce principe que, dans un Etat libre, toute fonction gouvernementale doit être temporaire, surtout celle qui confère le pouvoir exécutif. Son opposition fut accompagnée de circonstances qu'il n'est pas inutile de relater.
Bien que Carnot, selon sa coutume, ne fit pas bruit de ses intentions, elles étaient assez connues pour qu'il devînt un objet d'effroi aux yeux de ceux des tribuns qui tenaient à se concilier les bonnes grâces du gouvernement. Lorsque le registre des votes fut ouvert, et qu'on vit Carnot s'avancer pour y inscrire le sien, une foule de ses collègues se précipitèrent au-devant de lui et l'entourèrent, en le conjurant de ne pas perdre le Tribunal, tout entier peut-être, par une résistance inutile. Carnot s'approcha du registre qn silence, et y écrivit ces mots : « Dussé-je signer ma proscription, rien ne saurait me forcer à déguiser mes sentiments. Non. » Puis il sortit. Grande rumeur parmi les Iribuns ! l'expression amèrepr
* Un biographe do Prony (M. Charte» Dupin) fait observer que les deux plus illustres ingénieurs du temps, l'un dans l'ordre civil, l'autre dans l'ordre militaire, furent à cette occasion confondus dans la foule : mesquine rancune de l'opposition de Carnot au Tribunal et du rems fait par Prnny d'accompagner le général Bonaparte en Egypte.