OPPOSITION AU CONSULAT A VIE
laquelle Carnot avait voulu attirer sur lui seul la responsabilité de son vote leur parut plus compromettante pour eux qu'un refus pur et simple; car elle tendait, disaient ils, à présenter le premier Consul comme un tyran. Ils déléguèrent chez Carnot l'un d'entre eux qui entretenait avec lui de bonnes relations personnelles, Siméon. Carnot était si peu jaloux de faire parade de son opposition qu'au premier mot il autorisa son collègue à supprimer du registre tout ce qui pouvait donner matière à inquiétude. Grand soulagement d'abord ! mais lorsqu'on eut effacé la phrase malencontreuse, on se dit que cette rature ne manquerait pas d'exciter l'attention, la curiosité, et peut-être la colère du terrible Consul. Grand embarras! Un membre du Tribunal, Lucien Bonaparte, eut la belle inspiration de détruire le registre et d'en faire un autre, sur lequel on recommencerait la déGlade des signatures.
Carnot se prêta à ce qu'on désirait : c'était un acte de conscience et non pas un coup de théâtre qu'il voulait accomplir. Sa conduite, cependant, sembla faire monter un peu de rougeur au front des autres tribuns : en livrant à Bonaparte les libertés nationales, ils lui demandèrent grâce pour elles, et le supplièrent de les respecter. Leur courage n'osa pas aller plus loin, et Bonaparte en rit avec ses intimes.
Mais bientôt « le plus ambitieux des mortels » (expression de Grégoire, l'un des rares opposants du Sénat) se fit offrir le sacrifice complet de cette République dont la conquête avait coûté si cher. « L'Empire est un friand morceau, que l'on est toujours prêt de recevoir de quiconque le veut ou le jkïuI donner » Carnot se
1 Amelot de la Houssaye, Tibère, discours politique sur Tacite.
crut alors un devoir autre que celui de la résistance muette. C'était une de ces circonstances exceptionnelles où le citoyen, dans son isolement, ne prend conseil que de lui-même ; convaincu que l'opinion générale fait fausse route, il s'arrête et refuse de la suivre. Carnot pourrait se taire, car il sait d'avance que sa protestation se perdra dans le tapage des adulateurs ; il sait que sa voix ne parviendra pas à rallier aux idées de liberté la France fatiguée, égarée; mais il veut du moins laisser une tradition à laquelle le sentiment républicain pourra se rattacher.
L'intention qu'il avait de prendre cette fois la parole fut bientôt connue ; il n'avait aucune raison pour en faire mystère. Il parait môme certain qu'il écrivit alors une lettre à Bonaparte pour lui conseiller une ambition plus généreuse ; mais celte lettre ne s'est point retrouvée.
Plusieurs démarches furent tentées auprès de Carnot, soit par des politiques timides, soit par des amis personnels, pour obtenir qu'il gardât un silence prudent. L'un de ces derniers, auquel son âge ne donnait aucun droit de conseil, mais que son dévouement autorisait à témoigner une vive sollicitude, étant venu le voir, le trouva avec ses deux fils, l'un sur ses genoux, l'autre jouant à ses côtés. Carnot lui dit : « Les dangers démon op|K)sition, je ne les crains pas pour moi-même ; mais croyez que je ne me suis pas déterminé sans réflexion à un acte qui fermera peut-être toute carrière publique à ces enfants dans le gouvernement qui se préparc l. »
1 L'ami qui me rapporte ces parûtes, prononcées devant moi à une époque où je ne pouvais les comprendre, est Joseph Ransonnet, le fils de la veuve que mon père avait accueillie au Directoire. 11 revenait alors d une grande expédition maritime aux terres australes.