‹ Mémoires sur CarnotChapitre 93 sur 235 · OPPOSITION A L'EMPIRE. 2Ô · texte numérisé non relu

OPPOSITION A L'EMPIRE. 2Ô

Cependant Carnot hésitait encore à entretenir de son projet sa femme, dont il connaissait l'extrême sensibilité. Celle-ci se trouvait présente lorsqu'on annonça deux membres du Tribunal, qui venaient faire auprès de leur collègue une dernière tentative. Elle les laissa seuls, mais elle avait tout deviné. Quand les visiteurs furent sortis, elle se jeta nu cou de son mari en lui disant : « Tu t es défié de mon courage ; lu as eu tort : les années que nous venons de passer ensemble m'ont rendue forte; persiste dans ta noble résolution. » Carnot sentit sa fermeté s'accroître en la voyant si dignement encouragée.

La proposition de rétablir l'hérédité monarchique en faveur de Bonaparte, avec le titre nouveau d'Empereur, qui était encore un déguisement pour tromper l'opinion, fut faite par un tribun nommé Curée, ancien conventionnel obscur; Bonaparte lui-même l'avait, dit-on, désigné pour ce rôle et avait revisé les termes de sa motion. Plusieurs orateurs la soutinrent; Carnot seul la combattit par un discours que nous citerons en entier, parce qu'il fait époque dans sa vie :

« Citoyens tribuns,

« Parmi les orateurs qui m ont précédé, et qui tous ont appuyé la motion d'ordre de noire collègue Curée, plusieurs ont été au-devant des objections qu'on pouvait faire contre elle ; et ils y ont répondu avec autant de talent que d'aménité : ils ont donné l'exemple d'une modération que je lâcherai d'imiter, en proposant d'autres observations qui me paraissent leur avoir échappé. Et quant à ceux qui, parce que je combattrai leur avis, pourraient m'attribuer des motifs personnels, indignes

du caractère d'un homme entièrement dévoué à sa patrie, je leur livre pour toute réponse l'examen scrupuleux de ma conduite politique depuis le commencement de la Révolution, et celui de ma vie privée.

« Je suis loin de vouloir atténuer les louanges, données au premier Consul : ne dussions-nous à Bonaparte que le Code civil, son nom mériterait de passer à la postérité. Mais, quelques services qu'un citoyen ait pu rendre à sa patrie, il est des bornes que l'honneur, autant que la raison, impose à la reconnaissance nationale. Si ce citoyen a restauré la liberté publique, s'il a opéré le salut de son pays, est-ce une récompense à lui offrir que le sacrifice de cette même liberté? et ne serait-ce pas anéantir son propre ouvrage que de faire de ce pays son patrimoine particulier?

« Du moment qu'il fut proposé au peuple français de voter sur la question du Consulat à vie, chacun put aisément juger qu'il existait une arrière-pensée, et prévoir un but ultérieur.

« En effet, on vit se succéder rapidement une foule d'institutions évidemment monarchiques ; mais, à chacune d'elles, ou s'empressa de rassurer les esprits inquiets sur le sort de la liberté, en protestant que ces institutions n'étaient imaginées qu'afin de lui garantir la plus haute protection qu'on pût désirer pour elle.

« Aujourd'hui se découvre enfin d'une manière positive le terme de tant de mesures préliminaires. Nous sommes appelés à nous prononcer sur la proposition formelle de rétablir le système monarchique, et de conférer la dignité impériale et héréditaire au premier Consul.

« Je votai dans le temps contre le Consulat à vie ; je voterai de même contre le rétablissement de la monar-

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chic, comme je pense que ma qualité de tribun m'oblige à le faire ; mais ce sera toujours avec les ménagements nécessaires pour ne point réveiller l'esprit de parti ; ce sera sans personnalités, sans autre passion que celle du bien public, en demeurant toujours d'accord avec moimême dans la défense de la cause populaire.

« ie fis toujours profession d'être soumis aux lois existantes, même lorsqu'elles me déplaisaient le plus. Plus d'une fois je fus victime de mon dévouement pour elles, et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai à suivre une marche contraire. Je déclare donc d'abord que, tout en combattant la proposition faite, du moment qu'un nouvel ordre de choses sera établi, qu'il aura reçu l'assentiment de la masse des citoyens, je serai le premier à y conformer toutes mes actions, à donner à l'autorité suprême toutes les marques de déférence que commandera la hiérarchie constitutionelle. Puisse chacun des membres de la grande société émettre un vœu aussi sincère et aussi désintéressé que le mien !

« Je ne me jetterai point dans la discussion de la préférence que peut mériter en général tel ou tel système de gouvernement sur tel ou tel autre; il existe sur ce sujet des volumes sans nombre : je me bornerai à examiner en très-peu de mots, et dans les termes les plus simples, le cas particulier où les circonstances nous ont placés.

« Tous les arguments présentés jusqu'à ce jour sur le rétablissement de la monarchie en France se réduisent à dire que sans elle il n'existe aucun moyen d'assurer la stabilité du gouvernement et la tranquillité publique, d'échapper aux discordes intestines, de s'unir contre les ennemis du dehors; qu'on a vainement essayé le système républicain de toutes les manières

possibles ; qu'il n'est résulté de tant d'efforts que l'anarchie, une révolution prolongée ou sans cesse renaissante, la crainte perpétuelle de nouveaux désordres, et par suite un désir universel et profond de voir rétablir l'antique gouvernement héréditaire, en changeant seulement la dynastie. C'est à cela qu'il faut répondre.

« J'observerai d'abord que le gouvernement d'un seul n'est rien moins qu'un gage assuré de stabilité et de tranquillité. La durée de l'empire romain ne fut pas plus longue que ne l'avait été celle de la république. Les troubles intérieurs y furent plus grands, les crimes plus multipliés. La fierté républicaine, l'héroïsme, les vertus mâles, y furent remplacés par l'orgueil le plus ridicule, la plus vile adulation, la cupidité la plus effrénée, l'insouciance la plus absolue sur la prospérité nationale. À quoi eût remédié l'hérédité du trône? Ne fut-il pas regardé par le fait comme l'héritage légitime de la maison d Auguste? Un Domitien ne fut-il pas le fils de Vespasien, un Caligula le fils de Germanicus, un Commode le fils de Marc Aurèle?

<x En France, à la vérité, la dernière dynastie s'est soutenue pendant huit cents ans ; mais le peuple fut-il moins tourmenté? Que de dissensions intestines! que de guerres entreprises au dehors pour des prétentions, des droits de succession, que faisaient naître les alliances de cette dynastie avec les puissances étrangères ! Du moment qu'une nation entière épouse les intérêts particuliers d'une famille, elle est obligée d'intervenir dans une multitude d'événements, qui, sans cela, lui seraient de la plus parfaite indifférence.

« Nous n'avons pu établir parmi nous le régime républicain, quoique nous l'ayons essayé sous diverses formes plus ou moins démocratiques; mais il faut ob-

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