‹ Mémoires sur CarnotChapitre 94 sur 235 · OPPOSITION A L'EMPIRE · texte numérisé non relu

OPPOSITION A L'EMPIRE

server que, de toutes les constitutions qui ont été successivement éprouvées sans succès, il n'en est aucune qui ne fut née au sein des factions, et qui ne fût l'ouvrage de circonstances aussi impérieuses que fugitives : voilà pourquoi toutes ont été vicieuses. Mais, depuis le 18 brumaire, il s'est trouvé une époque, unique peutêtre dans les annales du monde, pour méditer à l'abri des orages, pour fonder la liberté sur des bases solides, avouées par l'expérience et par la raison. Après la paix d'Amiens, Bonaparte a pu choisir entre le système républicain et le système monarchique : il eût fait tout ce qu'il eût voulu, sans rencontrer la plus légère opposition. Le dépôt de la liberté lui était confié; il avait juré de le défendre : en tenant sa promesse, il eût rem- • pli l'attente de la nation qui l avait jugé seul capable de résoudre le grand problème de la liberté publique? dans les vastes États; il se fût couvert d'une gloire incomparable. Au lieu de cela, que fait-on aujourd'hui ? On propose de lui constituer une propriété absolue et héréditaire d'un pouvoir dont il n'avait reçu que l'administration. Est-ce là l'intérêt bien entendu du premier Consul luimême? Je ne le crois pas.

« 11 est très-vrai qu'avant le 18 brumaire, l'État tombait en dissolution, et que le pouvoir absolu l a tiré des bords de l'abîme. Mais que conclure de là? ce que tout le monde sait, que les corps politiques sont sujets à des maladies qu'on ne saurait guérir que par des remèdes violents ; qu'une dictature momentanée est quelquefois nécessaire pour sauver la liberté. Les Romains, si jaloux de leur liberté, avaient pourtant reconnu la nécessité de ce pouvoir suprême par intervalles. Mais, parce qu'un remède violent a sauvé un malade, doit-on lui administrer chaque jour un remède violent? Les Fabius, les Cin-

cinnafus, les Camille, sauvèrent la liberté romaine par le pouvoir absolu ; mais c'est qu'ils se dessaisirent de ce pouvoir aussitôt qu'ils le purent : ils auraient tué la liberté parle fait même qu'ils l'eussent gardé. César fut le premier qui voulut le conserver : il en fut la victime ; mais la liberté fut anéantie pour jamais. Ainsi tout ce qui a été dit jusqu'à ce jour sur le pouvoir absolu prouve seulement la nécessité d'une dictature momentanée dans les crises de l'État, mais non celle d'un pouvoir permanent et inamovible.

« Ce n'est point par la nature de leur gouvernement que les grandes républiques manquent de stabilité ; c'est parce que, étant improvisées au sein des tempêtes, c'est toujours l'exaltation qui préside à leur établissement. Une seule fut l'ouvrage de la philosophie : organisée dans le calme, cette république subsiste pleine de sagesse et de vigueur; les États-Unis de l'Amérique septentrionale offrent ce phénomène, et chaque jour leur prospérité reçoit des accroissements qui étonnent les autres nations. Ainsi il était réservé au nouveau inonde d'apprendre à l'ancien qu'on peut vivre paisiblement sous le régime de la liberté et de l'égalité. Oui, j'ose poser en principe que, lorsqu'on peut établir un nouvel ordre sans avoir à redouter l'influence des factions, comme a pu le faire le premier Consul, principalement après la paix d'Amiens, comme il* peut le faire encore, il est moins diflicile de former une république sans anarchie qu'une monarchie sans despotisme. Car comment concevoir une limitation qui ne soit point illusoire dans Un gouvernement dont le chef a toute la force exécutive entre les mains, et toutes les places à donner? On a parlé d'institutions que Tondit propres à produire cet effet. Mais, avant de proposer

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l'établissement du monarque, n'aurait-on pas dû s'assurer préalablement, et montrer à ceux qui doivent voter sur la question, que de pareilles institutions sont possibles; que ce ne sont pas de ces abstractions métaphysiques qu'on reproche sans cesse au système contraire? Jusqu'ici on n'a rien inventé pour tempérer le pouvoir suprême, que ce qu'on nomme des corps intermédiaires ou privilégiés. Serait-ce donc d'une nouvelle noblesse qu'on voudrait parler par le mot d'institutions*! Le remède est pire que le mal; car le pouvoir absolu n'ôte que la liberté, au lieu que l'institution des corps privilégiés ôte tout à la fois et la liberté et l'égalité ; et quand même, dans les premiers temps, les grandes dignités ne seraient que personnelles, on sait assez qu'elles finiraient toujours, comme les grands fiefs d'autrefois, par devenir héréditaires.

« À ces principes généraux j'ajouterai quelques observations particulières. Je suppose que tous les Français donnent leur assentiment à la proposition ; sera-ce bien le vœu libre des Français qui résultera de registres où chacun est obligé de signer individuellement son vote? Qui ne sait quelle est, en pareil cas, l'influence de l'autorité? Dans toutes les parties de la France éclate, dit-on, le désir des citoyens pour le rétablissement d'une monarchie héréditaire ; mais n'est-on pas autorisé à regarder comme factice une opinion concentrée presque exclusivement, jusqu'ici, parmi les fonctionnaires publics, lorsqu'on sait les inconvénients qu'il y aurait à manifester une opinion contraire ; lorsqu'on sait que la liberté de la presse est tellement anéantie, 'qu'il n'est pas possible de faire insérer dans un journal quelconque la réclamation la plus respectueuse et la plus modérée?

« Sans doute il n'y aurait pas à balancer sur le choix

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d'un chef héréditaire, s'il était nécessaire de s'en donner un. H serait absurde de vouloir mettre en parallèle avec le premier Consul les prétendants d'une famille tombée dans un juste mépris, et dont les dispositions vindicatives et sanguinaires ne sont que trop connues. Le rappel de la maison de Bourbon renouvellerait les scènes affreuses de la Révolution, et la proscription s'étendrait infailliblement, soit sur les biens, soit sur les personnes de Li presque totalité des citoyens. Mais 1 exclusion de cette dynastie n'entraîne point la nécessité d'une dynastie nouvelle. Espère-t-on, en élevant une nouvelle dynastie, hâter l'heureuse époque de la paix générale? Ne sera-ce pas plutôt un nouvel obstacle? A-t-on commencé par s'assurer que les autres grandes puissances de l'Europe adhéreront au nouveau titre? et, si elles n'y adhèrent pas, prendra-t-on les armes pour les y contraindre? ou, après avoir rabaissé le titre de premier Consul au-dessous de celui d'Empereur, se contentera-t-on d'être Consul pour les puissances étrangères, tandis qu'on sera Empereur pour les seuls Français? et compromettra-t-on, pour un vain titre, la sécurité et la prospérité de la nation?

« Il paraît donc infiniment douteux que le nouvel ordre de choses puisse offrir plus de stabilité que l'état présent : il n'est pour le gouvernement qu'une manière de se consolider, c'est d'être juste; c'est que la faveur ne l'emporte pas auprès de lui sur les services ; c'est qu'il existe une garantie contre les déprédations et l'imposture. Loin de moi toute application particulière, toute critique de la conduite du gouvernement ! c'est contre le pouvoir arbitraire en lui-même que je parle, et non contre ceux entre les mains de qui ce pouvoir peut résider.

« La liberté fut-elle donc montrée à l'homme pour

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