‹ Mémoires sur CarnotChapitre 95 sur 235 · OPPOSITION A L'EMPIRE · texte numérisé non relu

OPPOSITION A L'EMPIRE

qu'il ne pût jamais en jouir? fut-elle sans cesse offerte à ses vœux comme un fruit auquel on ne peut porter la main sans être frappé de mort? Ainsi la nature, qui nous fait de cette liberté un besoin si pressant, aurait voulu nous traiter en marâtre ! Non, je ne puis consentir à regarder ce bien si universellement préféré à tous les autres, sans lequel tous les autres ne sont rien, comme une simple illusion. Mon cœur me dit que la liberté' est possible, que le régime en est facile et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire,qu'aucune oligarchie.

« Cependant, je le répète, toujours prêt à sacrifier mes plus chères affections aux intérêts de la commune patrie, je me contenterai d'avoir fait entendre encore celte fois l'accent d'une âme libre; et mon respect pour la loi sera d'autant plus assuré, qu'il est le fruit de longs malheurs et de cette raison qui nous commande impérieusement aujourd'hui de nous réunir en faisceau contre l'ennemi implacable des uns comme des autres, de cet ennemi toujours prêt à fomenter nos discordes, et pour qui tous les moyens sont légitimes, pourvu qu'il parvienne à son but d'oppression universelle et de domination sur toute l'étendue des mers.

« Je vote contre la proposition. »

Malheureusement le liberum veto de la république polonaise n'avait pas force de loi dans la nôtre.

On a dit que Bonaparte n'avait pas été fâché de cet acte unique d'opposition, parce qu'il faisait d'autant mieux ressortir l'entraînement universel de la France vers lui. C'est bien mal connaître l'esprit du despotisme : le despotisme ne veut d'aucune opposition, si peu nombreuse qu'elle soit, si peu que sa voix retentisse. Et il a raison : l'opposition grandit un gouvernement de liberté lorsque celui-ci en triomphe par les

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armes de la raison; mais toute opposition bat en brèche le despotisme, parce qu'on a le droit de supposer qu'elle ne peut pas développer ses moyens, et que les arguments qui lui sont interdits seraient meilleurs encore que ceux dont on lui permet de se servir.

Bonaparte n'était pas homme à s'abuser : il sentit que le trait lancé par Carnot avait fait une blessure à l'aile de son aigle. 11 en fut très-désolé et très-irrité ; et, s'il faut en croire son langage à Sainte-Hélène, il ne l'oublia jamais, malgré quelques rapprochements occasionnels entre l'empereur et le républicain.

Carnot avait déclaré l'intention de se soumettre à la loi quand elle serait votée. 11 tint parole, et continua de siéger au Tribunal jusqu'à la suppression de ce corps politique. Seulement, lorsque ceux de ses collègues qui n'étaient pas de simples courlisans venaient lui confier quelques plaintes sur la pesanteur du sceptre impérial, et demander les moyens de l'alléger un peu, il leur répondait : « 11 est trop tard. Vous avez placé Bonaparte si haut, que vous ne pouvez plus l'atteindre. »

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