‹ Mémoires sur CarnotChapitre 97 sur 235 · PATRONAGE DES JEUNES SAVANTS · texte numérisé non relu

PATRONAGE DES JEUNES SAVANTS

de son invention, avec l'annonce de plusieurs autres, le tout expliqué dans un in-folio indéchiffrable; car l'auteur, à défaut du langage algébrique qu'il ne possédait pas, s'était servi des périphrases les plus insolites pour rendre sa pensée. A la vue du formidable manuscrit, chacun recula. Le pauvre provincial serait sans doute reparti découragé, si Carnot ne l'eut fait causer et ne l'eût engagé à venir le voir. En présence de ses modèles, le mécanicien reprit son aplomb, devint très-intelligible, et Carnot put soumettre à l'Institut une série de rapports qui mirent en lumière les découvertes de II. Mannoury et leur assignèrent une valeur sérieuse. Il lit faire à l'auteur, sur ses propres machines, une remarque qui lui avait échappé : c'est qu elles n'avaient aucune partie mobile, ni leviers, ni roues, ni pistons, ni soupapes. Lorsque Carnot mentionna ce fait à l'Institut, on se récria, et quand il l'eut prouvé, Legendre et Lagrange déclarèrent qu'ils n'auraient pas cru la chose possible. — Mannoury, entraîné par son imagination, lit tant d'expériences coûteuses qu'il finit, je crois, par se ruiner.

La génération de savants à laquelle appartient Carnot s'est distinguée par son dévouement affectueux et presque passionné pour la jeunesse. C'est une vertu que ses devanciers lui avaient transmise : on sait la bonté paternelle de d'Alcmbert pour les novices laborieux; Bossu t et Monge ne mettaient pas moins d'empressement à les accueillir ; Lalandc faisait plus : il recevait en pension, dans sa maison, à bas prix ou gratuitement, ceux qui lui semblaient destinés à faire avancer la science, heureux de rendre à d'autres le bienfaisant patronage que lui-même avait autrefois trouvé chez Lcmonnier et chez Joseph de Lisle, ses anciens dans la

carrière. Carnot prenait aussi un véritable plaisir à protéger les jeunes gens : il favorisa les débuts de M. Charles Dnpin, qui s'en est toujours montré reconnaissant ; et je tiens de M. Cagniard de la Tour, un autre membre de l'Institut, l'anecdote que voici ; c'est M. Cagniard qui parle :

« Mon père, tout à fait étranger aux études savantes, considérait mes premières inventions comme de simples amusements. Surpris de voir arriver un jour à la maison, pour visiter mes modèles, M. Carnot et plusieurs autres académiciens, il leur en parla fort dédaigneusement. « Les machines de votre lils ont une importance réelle, » lui répondit M. Carnot; et, sur cette assurance, mon père me prit désormais en considération. Peut-être que, sans cela, j'eusse été détourné pour toujours de la voie des sciences. »

Pendant son ministère de la guerre, Carnot avait fait expérimenter les bateaux plongeurs et les bombes incendiaires de Fulton. Sa correspondance avec le premier consul contient plusieurs lettres où ces inventions sont vivement recommandées. Plus tard, il fui du nombre des premiers savants qui apprécièrent l'importance de la navigation à vapeur. Tandis que l'on traitait légèrement la découverte de l'ingénieux américain, Carnot lui écrivait : « Si j'avais encore l'honneur d'être ministre de la guerre, je n'hésiterais pas un instant à vous donner les moyens de faire cet essai, dont l'entière réussite est indubitable et dont j'entrevois les immenses résultats pour l'avenir. »

.lacquart fut aussi l'objet particulier de ses encouragements. Enfin, il appela l'attention de l'Institut sur Joseph iSïepcc, l'un des inventeurs auxquels nous sommes redevables de la photographie, à l'occasion d'une

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ingénieuse machine motrice, où l'air chauffé subitement devait remplir le même office que la vapeur.

Quelques collègues de Carnot lui reprochaient de se faire volontiers le patron des inventions téméraires. « C'est vrai, répondait-il, le génie est chose si rare que je cours au-devant de lui, ne fût-il pas soutenu par la science de cabinet, que nous avons raison d'estimer beaucoup, mais qui ne mène à rien toute seule. » Lorsqu'il fut question d'appeler Monlgoltier à l'Institut, cer tains académiciens objectèrent qu'il manquait de savoir mathématique. Carnot appuya fortement sa candidature, et le vieux Lalandc, faisant allusion à la découverte qui rendra immortel le nom de Monlgoltier, s'ecria avec enthousiasme, en montrant le ciel : a Sic itur ad attra.» Carnot se lia avec son nouveau collègue, et celui-ci, plus d'une fois, vint le prier de traduire ses pensées dans le langage technique, qui, en effet, ne lui était pas familier.

Il paraît que la classe des Beaux-Arts avait aussi ses pédants : quand on lui proposa Monsigny, quelquesuns affectèrent de le traiter comme un faiseur de chansonnettes, bien qu'il fût à la fois un musicien plus savant que Crélry, à la place duquel on le présentait, et « le plus chantant des musiciens, » au dire de Grétry lui-môme. D'autres trouvaient une objection dans le grand Age du candidat ; Carnot, qui s'intéressait beaucoup à lui. s'en faisait au contraire un argument : « Ses concurrents peuvent attendre, disait-il, et ce serait une honte si le créateur de notre Opéra- Comique venait à mourir sans avoir figuré sur le tableau de l'Institut. »

Mon père avait conservé presque toutes ses liaisons de jeunesse, particulièrement celles qu'il avait conlrac-

tées au service militaire. Ses deux amis les plus chers étaient Prieur (de la Côte-d'Or) et Louis de Lespinasse, rapprochés eux-mêmes l'un de l'autre par leur passion pour la musique : Prieur en composait et de Lespinasse était un habile violoncelle. Hors de là ces deux hommes excellents formaient un parfait contraste : Prieur, républicain, de Lespinasse, royaliste. Prieur avait le parler doux et lent comme le geste; l'application de la chimie aux arts industriels était sa vocation et l'avait conduit à la fortune ; de Lespinasse, méridional, était petit, vif, pétulant, ayant les goûts littéraires et la politesse de l'ancien régime ; admirateur fervent de son ami Carnot, il s'empressa de venir à son aide, dans quelques circonstances difficiles, avec un parfait dévouement. — Au nombre des anciens camarades de mon père, que Ton voyait souvent à son foyer, je dois citer encore le comte de Serrent et M. de Sermaise, tous deux appartenant aux opinions politiques les plus opposées à celles de Carnot. Je ne dois pas oublier non plus M. de Bellonet, fils d'un de ses anciens chefs, auquel il rendait avec usure les soins affectueux que lui-même, jeune officier, avait reçus dans sa famille1.

Puisque je me trouve amené à passer en revue les liaisons de mon pêne, je veux mettre en relief dans cette galerie le vieil amiral Bougainville, le premier navigateur français qui ait fait le tour du monde. Bougainville joignait à ses autres mérites celui d'une instruction singulièrement variée : il avait étudié le droit dans sa jeunesse et composé à vingt-trois ans un Traité du calcul intégral. Aies plus anciens souvenirs d'enfant me le représentent encore très-vivement, parce que, pour nous autres pas-

' M. de Bellonet e>t devenu plus tard général du génie et député.

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