‹ Mémoires sur CarnotChapitre 98 sur 235 · BOUGAINVILLE. - DUPONT DE NEMOURS · texte numérisé non relu

BOUGAINVILLE. - DUPONT DE NEMOURS

sionnés lecteurs de voyages, il personnifiait Christophe Colomb, le capitaine Cook, La Pérouse ou Hobinson Crusoé. Je me le rappelle aussi parce que sa mort nous frappa beaucoup, ayant suivi de très-près une visite qu'il avait faite à la maison. L'aide de camp de Chevert, le compagnon de Montcalm au Canada m a fait sauter sur ses genoux : quel espace de temps embrassent deux générations seulement !

Un autre vieillard qui venait s'asseoir à notre table m'a laissé des souvenirs aussi : c'est Dupont de Nemours, l'ami de Quesnay et de Turgot. Encore un royaliste, et un royaliste attaché personnellement a Louis XVI! C est pourtant de sa bouche que sortit une phrase célèbre, faussement attribuée à Bobespierre, et transformée en preuve de l'inhumanité du terroriste. « Jl vaudrait mieux sacrifier nos colonies qu'un principe, » avait répondu Dupont de Nemours à ceux qui craignaient que des mesures favorables aux hommes de couleur n'irritassent les colons et ne les portassent à une séparation de la métropole.

Parmi nos habitués figuraient l'helléniste Gail, dont les distractions nous donnaient les plus amusantes comédies ; le savant Gengembre, inspecteur général des monnaies ; l'ingénieur Girard ; Adet le chimiste ; Lacroix le géomètre; Palissot de Beauvois, le botaniste; l'universel Uumboldt ; de Labeaumelle, fils de l'ennemi de Voltaire, grand voyageur, homme fort intéressant. Je les vois tous encore.

Puis Boufflers, « abbé libertin, militaire philosophe, diplomate chansonnier, émigré patriote, républicain courtisan. » Ceux qui ont voulu peindre en ces termes l'inconstance, et peut-être l'inconsistance de son carac- ^ 1ère, auraient dû ajouter (pie Boufflers fut brave soldat

256 MEMOIRES SUK CARNOT.

et bon administrateur; nous ajouterons encore que, député à la Constituante, il fit décréter, à la suite d'un rapport remarquable à tous égards, la propriété des découvertes de l'esprit au profit de leurs auteurs, et que c'est là le point de départ de notre législation des brevets d'invention. Gentilhomme destitué de sa noblesse et ruiné par la Révolution, Boufflers ne lui gardait pas rancune et portait gaiement sa pauvreté.

Enfin, la respectable tribu des Thouin. Mon père était un assidu visiteur du Jardin des Fiantes, où il allait causer avec le jardinier Lucas, un peu soupçonné, je crois, de tenir de près à M. le comte de Buffon.

Telles étaient, en dehors de la famille, les personnes que l'on voyait le plus souvent dans notre maison.

Carnot était sorti des fonctions publiques sans une retraite militaire ni civile. Il vivait assez étroitement sur son patrimoine amoindri au service de l'État. Pour comble, un homme qui avait réussi à capter sa confiance, sous prétexte d'une entreprise industrielle qui pourrait lui rendre l'aisance, compromit gravement le reste de son avoir.

Le duc de Bassano, Maret, Bourguignon comme notre famille, conservait avec elle des relations amicales; ayant appris cet événement en Allemagne, où il accompagnait l'Empereur, il en parla devant lui avec chagrin. Napoléon eut un bon mouvement : « Il faut tirer Carnot d'embarras, s écria- 1- il ; mais on ne peut pas agir avec lui comme avec tant d'autres : un cadeau serait refusé.» C'est alors qu'il écrivit de Schœnbrunn, le 17 juin 1809,

Di^ized by

Page 1