CHAPITRE Xiy
au public. Il avait d'abord eu envie de terminer sa carrière par le rôle qui Favait ouverte. Mais en y réfléchissant il sentit qu'après avoir joué un rôle aussi fatigant que celui de Richard III , il ne lui serait plus possible d'adresser un mot au public pour en prendre congé. Il se décida donc pour celui de Don Félix dans la Merveille y ou la femme qui sait garder un secret. L'idée de cette séparation était un poids qui pesait sur son cœur : et cependant il réussit non-seulement à composer pour cette occasion un prologue plein d'esprit , mais à le débiter avec un air d'aisance, et il joua aussi bien que jamais. La fin de la pièce était le moment critique. C'était alors qu'il fallait se séparer d'un public dont il avait été le favori pendant tant d'années. Il s'avança sur l'avant-scène d'un air qui annonçait ce qui se passait dans son cœur , et après une pause d'un instant, prononça le discours suivant.
(( Mesdames et Messieurs.
)) Il est d'usage , dans la circonstance où je » me trouve aujourd'hui, qu'on vous fasse » ses adieux dans un épilogue. J'en avais
)) rintention, et j'y ai pense; mais je me
» suis trouvé hors dVtat d'en composer un,
» comme je le serais en ce moment de le dé-
» biter.
)) L'apprêt de la rime et le langage de la
)) fiction conviendraient mal aux sentimens
)) que j'éprouve.
)) Cet instant est redoutable pour moi :
)) c'est celui qui va me séparer pour toujours
)) de ceux qui ont daigné me prodiguer tant
» de bontés , et m'éloigner à jamais du lieu
}> où j'ai joui de votre bienveillance et de vos
» bonnes grâces. »
Ici la voix lui manqua; quelques larmes s'échappèrent de ses yeux , et il continua en ces termes :
<( Quelque différent que doive être désor- )> mais mon genre de vie , la plus profonde » impression de vos bontés restera toujours )) ici , — ici , dans mon cœur , fixe et inalté- )) rable.
)) J'accorde volontiers à mes successeurs )) d'avoir plus de talent et d'habileté que je » n'en ai possédé; mais je les défie de faire » des efforts plus suivis pour mériter vos
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» bonnes grâces, et tfy être plus verilable- » ment sensible que votre reconnaissant ser- )) viteur. »
A ces inots il salua très-respectueusement ses auditeurs, et se retira d\in pas lent, et comme à regret.
C'était à regret aussi que le public le voyait partir; la physionomie de tous les spectateurs exprimait le chagrin, et des larmes coulèrent. Les mots adieu ! adieu ! retentirent dans toutes les parties de la salle , au milieu d'applaudissemens bruyans comme le tonnerre; et ce fut ainsi qu'on vit disparaître pour toujours de Fhorizon théâtral, l'astre qui avait brillé avec un si grand éclat.
Garrick, le lendemain de sa retraite, fit verser la totalité de la recette de la veille, dans la caisse de l'établissement formé en faveur des acteurs de Drury-lane, dont nous avons déjà parlé. Il avait déjà fait présent aux directeurs de cette institution charitable , de deux maisons dans Drury-lane , pour qu'ils pussent y tenir leurs séances. Ceux-ci trouvant qu'une salle dans l'enceinte du spectacle leur suffisait, lui témoignèrent le désir de les vendre
pour augmeiilerd^aulanl leurs fonds. Garrick y consentit; racheta lui-même, moyennant 370 livres sterling, ce qu''il avait donné, et par son testament il en fit une nouvelle donation au même établissement (1).
Il avait déjà traité, quelques mois auparavant, de la vente de la moitié qui lui appartenait , dans Tentreprise du théâtre de Drurylane avec Richard Brimsley, Shéridan (2), Thomas Lindley et Richard Ford. L'acte nécessaire pour terminer cet arrangement fut signé sans délai, et Garrick se retira dans sa maison de campagne d'Hampton , pour y passer le soir de ses jours, dans la paix et la tranquillité.
(1) M. Da vies assure que les sommes que Garrick versa dans la caisse de cet établissement, jointes à celles quL furent produites par les représentations qu'il donna à son profit , montèrent à près de quatre mille cinq cents livres sterling (plus de cent mille francs).
( Note du traducteur. )
(a) Celui qui devint ensuite si célèbre dans la Chambre des communes. Cette vente fut faite moyennant trentecinq mille livres sterling. [Note du traducteur.)