‹ Mémoires sur GarrickChapitre 120 sur 148 · CHAPITRE \VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE \VI

claire. Dans ses grandes scènes, dans les situations les plus critiques, il était impossible de le voir sans Tadmirer et sans Tapplaudir. On a souvent appliqué à Garrick ces vers de Virgile •

.... iEstuat ingens Imo in corde pudor , mixtoquc insania luctu , Et fiuiis agitatus amor , et conscia virtus.

Ces vers sont beaux; ils offrent la vive image d\ine ame agitée , tourmentée par le tourbillon des passions, mais ce n''est qu^une description générale , et cVst dans Shakespeare qu^il faut en chercher une qui semble faite exprès pour notre grand poëte. a Qui pourra )) concevoir, dit-il, qu^un acteur, voulant » exprimer, dans une fiction, une passion )» qui nVst qu^un rêve , force son ame à pas- » ser dans son imagination, à faire pâlir son )) visage, à tirer des larmes de ses yeux, à )) graver le désespoir sur tous ses traits, à )> faire entendre des accens entrecoupés , en- » fin à se plier à toutes les formes que Focca- » sion exige? » Ce passage fera reconnaître Garrick à tous ceux qui Font vu; mais il n^en

228 VJE DE GARRICK.

donnera qu\nie idée bien imparfaite à ceux qui n''ont pas eu cet avantage.

L'anecdote suivante pourra servir à faire apprécier les talens de Garrick comme acteur. M. ShirelF, peintre bien connu à Bath et dans la capitale, était sourd-el-muet de naissance. Mais ayant reçu à Edimbourg les leçons d\in maître habile, il était en état de lire Fanglais et même de Técrire , avec correction et élégance. Il arriva à Londres en 1773 avec des lettres de recommandation pour divers amis des arts , et notamment pour M. Whiteford. Celui-ci remarqua que, toutes les fois qu'on donnait une pièce de Shakespeare, et que Garrick y jouait un rôle, il ne manquait jamais d'y voir le jeune peintre qui, malgrésa double infirmité, paraissait en extase. Il lui en parla , et I celui-ci lui témoigna le plus vif désir de faire 1 connaissance avec un homme qui imitait si parfaitement la nature. M. Whiteford désirant 1 le satisfaire composa une pièce de vers fort ' ingénieuse , dans laquelle un sourd faisait réloge du jeu de Garrick, en disant qu'il ne fallait que des yeux pour le comprendre. Il la remit à cet acteur , comme composée par M. Shireff. Bien des auteurs avaient déjà donné

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des éloges à Garrick, mais en recevoir d\in sourd-muet était une chose extraordinaire. 11 exprima à son tour le désir de le voir; Fauteur M. Whiteford les présenta Fun à Fautre, et depuis ce temps Garrick conçut une amitié sincère pour le jeune artiste, et lui rendit tous les services qui étaient en son pouvoir, il crut toujours que M. Shireff était auteur de la pièce, et jamais on ne le détrompa.

Je dînais, il y a quelques années, avec ce M. ShirefF chez M. Heriot qui avait épousé sa sœur. Au dessert, on me dit que si je voulais tracer en Fair , avec le doigt , la figure des lettres, je pourrais converser avec lui, et qu**il me répondrait de même. J'essayai , et comme j'étais instruit des faits que je viens de rapporter, je lui demandai : <( Avez-vous connu » Garrick? — Oui. — L'avez-vous jamais vu » jouer? — Oui. — Vous plaisait-il? — Beau- )) coup. — Comment cela se peut-il, puis- » que vous ne Fentendiez pas ? » Je ne pus comprendre sa réponse, mais M. et mistriss Heriot qui étaient habitués à ce genre de conversation me Fexpliquèrent , et cette réponse était que la physionomie de Garrick était par-

lante. Quel talent devait avoir un acteur qui faisait dire au sourd que sa physionomie parlait !

Après avoir envisage Garrick comme acteur, nous allons le considérer comme directeur, place plus importante qu'on ne se Timagine en gênerai; car c'est de lui que dépendent bien souvent le goût du public, rhonneur des anciens auteurs, et l'avancement de la poésie dramatique. Soit qu'il la doive à la faveur du roi , soit qu'il en ait fait l'acquisition, il ne doit pas se considérer simplement comme faisant une spéculation lucrative. Un théâtre n'est pas une grande boutique, où l'on emmagasine pour la curiosité publique des décorations et des costumes. On ne doit pas rabaisser un spectacle régulier, au niveau de Saddler's wells (i), ou

(i) Spectacle de second ordre où l'on représente des mélodrames, des pantomimes et des arlequinades. Une particularité qui le distingue des autres théâtres subalternes , c'est qu'en cinq minutes de temps tout le théâtre peut se changer en une grande pièce d'eau sur laquelle des barques peuvent naviguer, ce qui sert à varier le dénoûment des pièces qu'on y joue. Aussi prend-il le titre de Théâtre aquatique. ( Note du traducteur. )

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(rExeter-Chaiige (i). Si cela élait, il subirait d'avoir à la porte un homme qui crierait crune voix de Stentor: u Entrez, Messieurs; )) entrez, Mesdames; venez voir Arlequin sau- )) ter par-dessus son chapeau, Mahomet dan- )» ser sur la corde ! Venez voir Tinimitable » Ramah Droog , et une foule de raretés » importées d'Allemagne! )> Le directeur qui n'aurait d'autre objet en vue que de faire de l'argent à tout prix, et qui prendrait pour devise Rem^ quocumque modo rein^ pourrait con tribuer puissamment à la corruption du goût public , en laissant dormir tous les trésors de l'art dramatique et faisant usurper leur place par un fatras d'absurdités nées sur les bords du Danube. Le public veut qu'on l'anuise ; il va voir ce qu'on lui présente , et quand, à force de ne lui présenter que des objets indignes de spectateurs éclairés, il s'opère une apostasie générale, un abandon de tous les principes de bon sens, un directeur s'excuse en disant qu'il ne fait que se conformer au goût du public.

(i) i^jissage dans leStrand , où il cxisle depuis uii temps immémorial une ménagerie d'animaux étrangers.

{Note du traducteur.)

'232 VIE DE GAKRICK.

On peut dire à rhonneur de Garrick, quHl se conduisit tout différemment. Il ne souffrit pas que les muses allemandes fissent invasion sur son théâtre; il laissa divertir les Croates et les Pandoures. Après Booth et Gibber, le théâtre anglais était tombe au point le plus bas de sa décadence ; mais à partir de Tépoque où notre Roscius parut à Goodman'sfîelds, la poésie dramatique recouvra son honneur , et Arlequin céda son trône à Shakespeare, à Garrick, à la nature. Ce fut en septembre 1747 qu'il entra en fonctions comme directeur; une nouvelle ère s'ouvrit alors, et Ton vit le théâtre reprendre tout son lustre. On ne doit pas supposer qu'il oubliait son intérêt et celui de M. Lacy son associé; il aurait même été injuste de l'exiger : mais il ne se regardait pas comme un marchand qui ne doit songer qu'à débiter sa marchandise. Sa grande ambition , comme l'a dit le docteur Johnson, était de faire briller la vérité dans tout son éclat sur le théâtre. « Le )) goût et peut-être la vertu d'une nation dé- » pendent de vous , » lui dit M. Whitehead. Cette idée frappa Garrick , et il en fît la règle de sa conduite. On vit renaître le goût des

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