CHAPITRE XVI
de n'avoir produit que des farces monstrueuses; en vain il osa refuser à la nation anglaise tout génie dramatique; plusieurs tragédies de Voltaire n'en furent pas moins représentées avec soin sur notre théâtre, et écoutées avec attention ; Garrick, mistriss Cibber, mis triss Pritcbard, déployèrent tous leurs talens dans Mahomet ^ dans Mérope , dans Zaïre; ces pièces méritaient leur réputation. Les unités d'action, de temps et de lieu y étaient strictement observées, mais, même dans les situations les plus animées , les tirades étaient longues, froides, ennuyeuses; partout estait ui^style déclamatoire, sans passion, sans chaleur, sans énergie (i). Quelle différence avec les grandes scènes de Shakespeare ! Cet homme extraordinaire n'avait pas lu les préceptes d'Aristote , et il violait toutes les règles établies par ce philosophe critique; mais jamais il ne perdit de vue la première de toutes les règles, celle qui prescrit d'émouvoir le cœur, et d'exciter l'orage des passions.
Tel est le véritable but de la tragédie , et
(i; Cela prouve seulement que le traducteur les avait gâtées. {Note des éditeurs.)
'236 VIE DE GAKRICK.
SOUS ce point de vue notre barde immortel s^est ëlevë au-dessus de tous les écrivains de tous les siècles , depuis Fépoque la plus florissante de la Grèce et de Rome, jusqu^A Corneille, Racine, Crébillon, et jusqu^à Forgueilleux Voltaire. Garrick le savait; il savait en outre que nous avions une constellation brillante de poètes , capables d^assurer le triomphe de notre pays , et il s^appliqua toute sa vie à faire rendre à leurs tragédies sur ce théâtre , la justice qui leur était due. Cependant il ne faut pas croire qu^il oubliât la comédie, cette autre grande province de Fempire dramatique, et dont les mœurs sont le principal objet. L^homme de génie qui veut se montrer maître dans son art, étudie le caractère de Fhomme, et en met en jeu les faibles, les ridicules et les extravagances. La comédie, lorsqu'elle va plus loin, lorsquVlle exagère et charge ses portraits , n'offre plus qu'une caricature , et n'est pas fille légitime de l'art dramatique; et cependant ce coloris un peu trop fort a quelquefois son utilité, car l'arme du ridicule, bien empl^)yée , combat pour le bien général de la société.