‹ Mémoires sur GarrickChapitre 133 sur 148 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

JLes ancêtres de M. Macklin , dont le nom véritable était Mac-Langlilin , étaient d'une famille respectable et respectée du comté de DoA\n,en Irlande (i). Nous verrons ci-après quels motifs rengagèrent à changer ce nom,

(i) La famille de Mac-Langlilin avait la prétention de descendre d'un de ces petits rois qui se partageaient autrefois l'Irlande. Le chef de chacune de ces familles^ pour entretenir le souvenir de cette dignité royale , rassemblait une fois , chaque année , tous les individus qui la composaient ; tenait une espèce de cour^ et nommait les grands officiers de sa maison. Macklin se souvenait d'avoir assisté à une de ces réunions, et c'est une nouvelle preuve qu'il était plus âgé qu'il ne le prétendait. {Note du traducteur. )

et à ne conserver du sien que le commencement et la lin. Son père , William Mac-Langhlin , qui jouissait cFune fortune inde'pendante , épousa Alix O^Flanagan , peu de temps avant la révolution qui lit monter le prince d'Orange sur le trône de la Grande-Bretagne. Jacques II, chasse' d^ Angleterre, en appela à la lojaute' de ses sujets irlandais, et ceux-ci nVpousèrent sa cause qu^avec trop de zèle, car le monarque pusillanime les trahit, les abandonna lâchement, et les laissa exposes aux persécutions qui attendent toujours le parti vaincu, dans les guerres civiles.

William Mac-Langhlin commandait une compagnie de cavalerie dans l'armée du roi détrôné. Tous ses biens furent confisqués ; il se retira dans le comté deWestmeath, passa ' ensuite à Dublin pour chercher les moyens de pourvoir aux besoins de sa famille, et après y avoir végété quelques années dans Fobscurité , il mourut de chagrin , en décembre 1704.

Sa femme resta veuve avec deux enfans , une fille nommée Marie ^ et un fils, celui dont nous écrivons les Mémoires. 11 règne quelque doute sur Tépoque précise de la naissance de Charles Mac-Langhlin : il parlait toujours de lui comme d\in homme né le siècle précédent; mais iamais il n'en fixa

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Tannëe avec précision , c'*était une chose qu'il e'vitait toujours d^éclaircir , et sa fille assurait que son père était né en 1699. On ne tenait alors aucuns registres des naissances en Irlande. Il est fort probable que Charles Mac-Langlîlin n''ayant débuté qu'un peu tard dans la carrière dramatique, a profité de cette circonstance pour se donner dix ans de moins, et que sa fille, qui suivait la même profession, n'a pas été fâchée de rajeunir son père , dans Fespoir de passer elle-même pour être plus jeune. Mais des témoins dignes de foi assurent que la mère de Charles , et la femme qui Pavait gardée lors de ses couches, ont toujours dit qu'il était né deux mois avant la mémorable bataille de la Boy ne ^ époque trop remarquable pour qu'elle pût être citée sans une certitude absolue. Cette double déclaration paraît donc fixer indubitablement la naissance de Charles au mois de mai 1690.

La veuve de William Mac-Langhlin avait passé deux ans dans le veuvage et presque dans la misère, quand un Irlandais ^ nommé Luc O'Meally, qui avait servi sous les drapeaux du roi Guillaume, en devint amoureux, et Fépousa, en février 1707. Macklin ne laissa jamais échapper, dans tout le cours de sa vie , l'occasion de déclarer qu'il avait

trouvé en" lui les sentimeiis d^un père véritable. OTMeally n'avait pas assez de fortune pour vivre dans Tinaction , et son régiment ayant été licencié , il ouvrit une taverne à Dublin , et y fît assez bien ses affaires. Marie mourut peu de temps après cette époque , et Charles fut mis en pension chez un Écossais nommé Nicholson. JusquVlors, son éducation avait été fort négligée , ou pour mieux dire , il nVn avait reçu aucune , par Feffet de la pauvreté dans laquelle avait vécu sa mère jusqu''à son second mariage. Le maître et son nouvel élève ne vécurent pas long-temps en bonne intelligence. Nicholson était un pédant d**une humeur sombre et sévère; Charles était un écolier malin , déterminé et plein dVsprit ; le maître songeait moins à instruire, qu'*à trouver les occasions de gronder et de châtier son disciple, et le disciple pensait moins à apprendre , qu^à chercher les moyens de tourmenter son maître et de lui jouer quelque tour.

Charles Mac-Langhlin passa près de deux ans dans cette pension. En 1708 , M. Nicholson résolut de faire jouer une tragédie par ses élèves , afin de les former à la déclamation ; il choisit r Orpheline ou le Mariage malheureux. Tous les rôles en fiirent distribués, à l'exception de celui de Monime ^ ceux qui

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en étaient juges capables par le maître refusant de s^en charger, et les autres ne lui paraissant pas en ëtat de le remplir. Une amie de mistriss Nicholson , qui avait reconnu les dispositions du jeune Charles , et qui lui avait plus d^ane fois servi de protectrice , invita ce pédagogue à lui confier ce rôle. Celui-ci s'y refusa d'abord, alléguant que Charles n'avait rien de ce qu'il fallait pour bien s'en acquitter, et que d'ailleurs il se ferait un malin plaisir de le mal jouer pour le contrarier et nuire à l'ensemble de la représentation. Mistriss Pilkington insista, promit de donner elle-même des instructions à Charles , et M. Nicholson céda enfin à ses instances.

Cela produisit sur l'esprit du jeune Mac- Langhlin un effet que son précepteur n'avait pas prévu. Nicholson avait prédit qu'il jouerait mal son rôle ; l'élève voulut lui donner un démenti complet ; il se livra à l'étude avec ardeur , et , grâce aux conseils de mistriss Pilkington , et aux dispositions que la nature lui avait données pour le théâtre , il joua si bien ce rôle qu'il étonna tous les spectateurs et surtout son maître.

Charles avait contracté une liaison intime avec deux jeunes gens plus âgés que lui de quelques années , d'un caractère fougueux et indisciplinable. Ils conçurent le

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projet de se rendre à Londres, pour y ramasser une partie de For dont ils s'*imaginaient que les rues de la capitale de TAngleterre étaient pavées , convaincus quMls n^avaient qu\à sY montrer, pour que la fortune leur tendît les bras. Ils communiquèrent leur dessein à leur ami, et n^eurent pas besoin de sollicitations pour le déterminer à les suivre. Une seule difficulté s^opposait à l'exécution d''un plan forme' avec tant de sagesse; il leur fallait de Fargent pour faire le voyage , et ils nVn avaient point. Quelques mois se passèrent, pendant que chacun d^eux chercha à s^en procurer : enfin ils y réussirent. Les fonds de Charles Mac-Langhlin consistaient en neuf livres sterling, somme plus considérable à cette époque quVlle ne le paraîtrait aujourd'hui, et la vérité nous oblige d\avouer qu'il Pavait dérobée a sa mère. C'est le seul acte de cette nature qu'on ait à lui reprocher, dans le cours d'une longue vie.

Nos trois jeunes aventuriers partirent de Dublin un beau matin, sans avoir prévenu personne de leur intention , s'embarquèrent sur un bâtiment marchand, arrivèrent sans accident en Angleterre, et firent à pied le voyage de Londres. Tant que l'argent dura, ils ne songèrent qu'à s'amuser; mais

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comme leur bourse n'était pas celle de Fortanatus ^ elle ne tarda pas à sV^puiser. Ils n'avaient à Londres ni amis , ni connaissances , ni moyens d'existence. Après un conseil tenu sur ce qu'ils devaient faire, un d'eux proposa d'avoir recours au vol ; mais cette proposition révolta tellement Mac-Langhlin et son autre compagnon , qu'ils ne voulurent plus avoir aucune relation avec celui qui l'avait faite , et qui , ayant mis son projet à exécution , termina ses jours sur un échafaud. Le second s'engagea dans un régiment qui allait partir pour les Indes ; après y avoir servi quelques années , il entra dans le commerce et y fit une fortune considérable. 11 nous reste à voir ce que devint le troisième.

Un jour qu'il se promenait dans le bourg de Southwark (i) , il vit, à la porte d'un cabaret, une jeune femme dont il crut reconnaître la figure, et qui , de son côté, le considérait aussi avec attention. La reconnaissance ne tarda pas à se faire. Cette fille avait servi chez sa mère quelque temps auparavant. Elle l'interrogea, parvint a obtenir de lui l'aveu de son escapade et de l'état

(i) Faubourg de Londvcs.

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