CHAPITRE V
Ce fut en 174*^ que les funestes effets de la passion pour le jeu de M. Fleetwood, directeur de Drury-lane, commencèrent à se faire sentir. Comme il négligea entièrement le soin de son spectacle, le public l'abandonna peu à peu. Il tâcha de Vj rappeler en introduisant des bouffons sur la scène , en y donnant des pantomimes et des parades ; ce n'était pas le moyen de réussir. Les recettes diminuant, il fut obligé de recourir à des emprunts; les acteurs étaient mal payés ; il n'avait nul égard à leurs remontrances; il n'écoutait plus les avis de Macklin , et ses créanciers firent saisir plus d'une fois le mobilier du théâtre.
Toutes les apparences semblant annoncer une crise, les principaux acteurs eurent plusieurs conférences ensemble. Ils envoyèrent au directeur députalion sur députation , pour lui porter des plaintes, des reproches et des
réclamations. Fleetwood les recevait avec politesse, avouait ses torts avec franchise, leur promettait de les réparer , et les députés des acteurs, après être arrivés méconlens et irrités, le quittaient apaisés et satisfaits. Cependant les promesses du directeur ne changeaient rien à sa conduite, et les choses restaient toujours dans le même état. La patience des acteurs se lassa, et ceux dVntre eux qui n'avaient d'autres moyens d'existence que les appointemens qu'ils devaient recevoir chaque semaine , poussèrent des clameurs si fortes, qu'il devint indispensablement nécessaire de prendre quelque mesure prompte et décisive. En conséquence , M. Garrick invita tous les acteurs à se réunir chez lui , vers la fin de l'été de 1743, et leur proposa d'adopter un plan qu'il avait conçu pour leur intérêt général , et qui ferait cesser les injustices dont ils étaient victimes depuis si long-temps. D'après ce plan , tous les acteurs devaient se retirer -en même temps de Drury-lane, avec la condition qu'aucun d'eux n'entrerait en arrangement avec le directeur, sans le consentement de tous les autres.
Garrick ajouta qu'il avait de grandes espérances de leur obtenir, du lord chambellan , la permission d'ouvrir un spectacle ,
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soit à lïay-Mai ket , soit dans quelque autre salle. Il avait, dit-il, la plus grande confiance dans la bonté du duc de Grafton , qui remplissait alors cette place ; enfin , il fit entendre quHl était à peu près certain que ce seigneur leur accorderait sa protection, quand il connaîtrait toutes les plaintes qu'il avait à faire. Cette proposition plut à tous les acteurs , à Fexception de M. Macklin , qui fit observer qu'avant de faire une démarche si brusque, il convenait d'aller trouver encore le directeur , et de l'informer franchement de ce qu'ils avaient dessein de faire, s'il ne prenait leurs plaintes en considération sérieuse. Garrick objecta que ce serait fournir à M. Fleetwood les moyens de déjouer leurs projets , et plusieurs acteurs ajoutèrent que la conduite du directeur ne méritait pas de tels ménagemens. Garrick proposa de rédiger et de signer un acte par lequel tous les acteurs s'obligeraient à n'accepter du directeur aucune proposition qui ne fût commune à tous les signataires -, cette proposition fut acceptée , et Macklin forcé de céder au vœu de la majorité.
Ce fut ainsi que les acteurs secondèrent, sans le vouloir , les vues d'un ambitieux qui ne songeait qu'à lui , qui aspirait dej'à à devenir lui-même directeur, et à tenir le sceptre
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théâtral sans dépendre de personne. Douze acteurs signèrent sur-le-champ cette convention ; les principaux dVntre eux étaient MM. Garrick, Macklin , Havard, Bevry, Blakes, Mills, et Mmes. Pritchard, Clive et Mills. Les autres furent invités à y donner leur adhésion.
On sVdressa ensuite au duc de Grafton , pour en obtenir la permission d'ouvrir un spectacle. On lui présenta une pétition , on en obtint une audience ; mais le résultat n'en fut nullement favorable aux acteurs, et la permission fut refusée. Cependant la guerre était déclarée entre les acteurs et les directeurs , et M. Fleetwood cherchait des recrues dans toutes les troupes de province. L'époque ordinaire de l'ouverture des spectacles approchait , et le directeur annonça , pour le 20 septembre, celle de Drury-lane, quoiqu'il sentît parfaitement la faiblesse de la troupe qu'il avait rassemblée. Les efforts des amis de M. Fleetwood, et la curiosité du public contribuèrent à lui amener un auditoire assez nombreux , et les nouveaux acteurs , quoique très-médiocres , furent écoutés avec indulgence.
Dès que Garrick désespéra d'obtenir la permission d'ouvrir un nouveau spectacle , il jugea que le parti le plus prudent était de
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chercher à obtenir de M. Fleetwood la meilleure composition possible. Un médiateur fut chargé d'en négocier les conditions. Le directeur, sentant le besoin qu'il avait de bons acteurs, était très-disposé à une conciliation. Des propositions d'arrangement furent faites à M. Garrick, qui eut soin d'y faire comprendre ceux de ses amis qu'il regardait comme nécessaires à M. Fleetwood dans l'état où se trouvait sa troupe. Cette négociation fut conduite sans que Garrick en rendit compte aux autres acteurs , sans leur agrément , sans que Macklin en fût instruit; c'était par conséquent une violation manifeste de la convention qui avait été arrêtée et signée. Dès que cette affaire s'ébruita, Macklin alla trouver Garrick, lui fit des reproches amers, l'accusa de perfidie, de trahison , et le somma d'exécuter les conditions du traité; mais tout cela fut en vain. Garrick avait résolu d'entrer en arrangement avec M. Fleetwood, même aux dépens de sa réputation et de son honneur.
La réconciliation n'éprouva donc aucune difficulté. Garrick et quelques autres rentrèrent dans les bonnes grâces du directeur de Drury-lane. Mais ce n'était point assez; Garrick, pendant cette négociation, trouva le moyen défaire augmenter ses appointemens, et de conserver à ses amis ceux dont ils
avaient joui avant leur désertion, tandis que le reste des malheureux acteurs , pris pour dupe par cet intrigant, eut à se tirer dVffaire comme il le put. Plutôt que de mourir de faim , ils implorèrent la merci du directeur , qui consentit à les employer, mais qui eut soin en même temps de réduire leur salaire de moitié. Que devint M. Macklin , rhomme qui avait agi dans toute cette affaire avec droiture et franchise , qui , dans forigine , sVtait opposé à cette désertion , qui avait recommandé des voies de conciliation ? Il fut abandonné, trahi, chassé du théâtre dont il avait assuré la prospérité. Enfin ( et ce qui était pire que tout le reste ) , la révolte des acteurs lui fut principalement attribuée par M. FleetAvood, qui résolut de le punir de son ingratitude ; car telles furent les couleurs sous lesquelles il peignit sa conduite.
Mais, dira-t-on, Garrick offrit à Macklin de lui payer chaque semaine une somme qu'il prendrait sur ses propres appointemens. Il savait fort bien , en faisant cette offre , qu'acné ne serait pas acceptée, parce que Macklin , en facceptant , eût déchargé Garrick de tout l'odieux de cette affaire , pour en rejeter le fardeau sur ses propres épaules. Garrick offrit aussi d^ob tenir pour mistriss Macklin un enga-