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CHAPITRE VII

La renommée de Macklin était alors répandue dans toute la Grande-Bretagne , et son mérite, comme acteur, était universellement reconnu. On le regardait comme le premier qui eût fait une science du débit théâtral , et les acteurs qui suivaient ses avis , et qui recevaient ses instructions , prouvaient chaque jour, par leurs progrès, combien elles leur étaient utiles. Mais ce ne fut pas seulement à ceux dont Tart dramatique était la profession , qu^il donna des leçons ; des personnes de la première distinction devinrent ses élèves, et, sous un maître si habile, sVvancèrent à pas de géans dans la carrière de Télocution. Cicéron fut Fécolier de Roscius.

En 1751 , quelques dames et quelques hommes de qualité conçurent le désir de donner une représentation théâtrale publique, tant pour montrer les talens qu'ils avaient acquis, que pour faire honneur à

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ceux dont M. Mackliii avait fait preuve en les instruisant. Une pièce jouée sur un théâtre ordinaire, par des personnes de la première distinction , est un événement dont rAngleterre offre peut-être le seul exemple. Plusieurs fois des gens bien nés avaient joué sur des théâtres particuliers , en présence de quelques amis; mais Fappareil d\m théâtre régulier avait manqué jusqu'alors à ces représentations, et en avait toujours détruit Feffet. On loua donc pour une soirée le théâtre de Drurj-lane, et chacun distribua à ses amis des billets en nombre suffisant pour remplir la salle. On prit de tels soins dans la distribution de ces billets, que pas une femme suspecte ne put sY introduire. Les billets ne faisaient aucune distinction entre leparterre et les loges, et ceux qui arrivèrent les premiers purent choisir les meilleures places. Toutes les parties de la salle étaient également remplies par une compagnie choisie , et pour la première fois , et probablement la dernière, on vit briller des décorations militaires à la seconde galerie. Une partie de la famille royale garnissait une loge devant -scène, et de toutes parts on voyait étinceler les diamans et les pierreries.

La pièce dont on avait fait choix était Othello. Rien n'avait été négligé ni épargné

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pour donner à cette représentation iont réclat dont elle était susceptible. La salle était éclairée en bougies , les décorations étaient de la plus grande fraîcheur, et les costumes aussi brillans que bien adaptés aux rôles de ceux qui devaient les porter. Les dépenses de cette soirée montèrent à plus de mille livres sterling. La foule des équipages était telle , que bien des gens descendirent dans la boue, pour arriver plus vite au théâtre, et Pon vit des chevaliers de Tordre de la Jarretière entrer dans des cabarets voisins, pour y attendre Finstant de gagner sans danger Feutrée du spectacle.

Si les acteurs , habitués à se montrer en public, ne peuvent se défendre d\me certaine émotion à Finstant où ils entrent en scène, on peut juger quelle dut êtreFagitation des amateurs qui paraissaient pour la première fois sur un théâtre. Ils avaient à vaincre une autre difficulté j ils ignoraient quelle portée ils devaient donner à leur voix, pour la proportionner à Fespace qu''elle devait remplir ; et la répétition ne pouvait leur en donner une idée, puisque Feifet de la voix n^est pas le même dans une salle vide, que dans un local garni de spectateurs nombreux. Ils avaient donc un grand désavantage sur des acteurs de profession, etFon pourra ju-

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ger des talens qu^ils avaient acquis, quand on saura quVm grand nombre de scènes de cette tragédie furent jouées nnieux qu'elles ne l'avaient jamais été sur aucun théâtre.

Cette soirée fut un véritable triomphe pour Macklin, qui avait été chargé, non-seulement de former les acteurs, mais de diriger et de surveiller tous les préparatifs pour cette représentation. Les applaudissemens prodigués aux élèves étaient dans le fait accordés au maître , et ajoutèrent encore à sa réputation. Mais il était sur le point de jouir d'un plaisir bien plus doux, bien plus satisfaisant pour son cœur. Sa fille , pour l'éducation de laquelle il n'avait rien négligé, qu'il n'avait jamais perdue de vue un instant, et dont il avait cultivé et développé les talens avec le . plus grand soin, était sur le point de paraître à son tour sur le théâtre. Elle parlait couramment le français et l'italien ; elle avait appris le dessin et la musique ; et sa voix était aussi mélodieuse que sa danse était pleine de grâce. Elle débuta à Covent-Garden par le rôle àiAthénais dans Thcodose , tragédie de Lee , et l'enthousiasme qu'elle excita, les applaudissemens unanimes qu'elle obtint, furent pour son père une récompense flatteuse des soins qu'il avait pris pour la former.

Le rôle de Polly^ dansTo/^em du Mendiant^ lui offrit, quelquesjonrs après, Toccasion de déployer un autre talent. Elle s^ montra aussi bonne musicienne qu^actrice consomme'e 5 et elle obtint un nouveau succès dans le rôle de Lucinde dans V Anglais à Paris , que M. Foote avait composé pour elle, afin de lui fournir les moyens de donner au public, dans une seule pièce, des preuves de sa perfection dans la danse , dans le chant et dans le jeu théâtral.

Macklin était alors dans sa soixante-quatrième année, quoiqu''il passât généralement pour avoir dix ans de moins. Il avait amassé une petite fortune, et ne crut pas devoir rester sur le théâtre jusqu'à ce que des infirmités . le forçassent à le quitter. Il résolut donc de faire sa retraite avec sa réputation tout entière. Le 20 décembre 1753, après avoir joué le rôle de sir Gilbert Wr angle dans V Anglais à Paris ^ pièce dans laquelle sa femme remplissait celui de ladf Wr angle ^ et sa fille celui de Charlotte^ il prononça , avec une émotion visible, un épilogue dans lequel il prenait congé du public, et recommandait sa fille à ses bontés , et se retira au milieu des applaudissemens d^un auditoire nombreux.

En quittant le théâtre , M. Macklin n^avait pas le dessein de vivre dans Finaction. Il

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avait forme deux projets, et ne perdit pas un instant pour les mettre à exe'cution.

Le premier était d'ouvrir une taverne. Il loua pour cela une grande maison sur la place de Covent-Garden , tout à côté du théâtre, etnVpargna rien pour la mettre de niveau avec les plus beaux établissemens de ce genre qui se trouvaient dans la capitale. Il prit à son service les meilleurs cuisiniers et les garçons les plus expérimentés , acheta les vins les plus exquis et des provisions de toute espèce ; et la foule , qui ne tarda pas à se porter chez lui , sembla d'abord devoir findemniser amplement de ses dépenses. A chaque table, on désirait avoir, ne fût-ce que pour quelques instans, la compagnie du vétéran, et, malgré la bonne chère qu'on y faisait, ses reparties spirituelles , les anecdotes etles histoires plaisantes qu'il racontait, en étaient le principal assaisonnement.

Mais si son premier projet avait pour but la nourriture du corps, le second tendait à celle de l'esprit. Il annonça un cours de goût et de littérature dramatique , donlleprix d'entrée n'était fixé qu'à un schelling. La séance commençait par un discours prononcé par Macklin ; c'était tantôt l'examen d'une pièce de Shakespeare, ou de quelque autre auteur célèbre; tantôt une comparaison entre les

théâtres anciens et modernes ; toujours quelque sujet relatif à Fart théâtral. Après le discours, il proposait quelque autre objet de discussion générale ; chacun des auditeurs pouvait proposer ses doutes, lui faire des questions, et Macklin se chargeait de résoudre les uns et de répondre aux autres. Cet établissement, auquel il avait donné le nom ^Inquisition britannique^ prospéra d'*abord à un tel point , qu^il excita la jalousie de Foote , qui était alors directeur du théâtre d^Hay-market , et qui y fit jouer une parade pour tourner en dérision la double entreprise de Tancien acteur. La guerre s''alluma entre lui et Macklin ; mais le public y prit peu d'intérêt; Hay-market fut entièrement abandonné, et des circonstances dont il nous reste a rendre compte , renversèrent en même temps les deux établissemens de Macklin.

On peut être excellent acteur et n'avoir pas une seule des qualités nécessaires pour tenir une taverne. Macklin songeait davantage à satisfaire ses hôtes qu'a calculer la balance de ses dépenses et de ses recettes; il était volé et pillé par ses domestiques. Il avait fait crédit à bien dés gens dont il ne reçut jamais un schelling ; enfin , au bout de quelques mois, il se trouva tellement endetté, qu'il reconnut qu'il ne pouvait faire un pas de

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plus dans cette entreprise , sans manquer de bonne foi à Tegard de ses créanciers. Il les assembla sur-le-champ, leur exposa franchement IV'tat de ses affaires, et leur annonça son intention de renoncer à son établissement. La majeure partie d^entre eux voulut lui persuader de continuer son commerce , et lui indiqua les moyens qu''il devait employer à cet effet. Macklin résista, en protestant que, quoiqu'il se fût souvent chargé avec succès de remphr le rôle de fripon sur le théâtre, il ne consentirait jamais à le jouer dans la société. Ses créanciers furent mécontens du peu de déférence qu'il montrait pour leur avis , et le firent déclarer banqueroutier. Il ne le fut pourtant pas; car la vente de ce qui lui restait suffit pour payer toutes ses dettes, et il quitta sa taverne après y avoir perdu à peu près tout ce qu'il possédait au monde.

Sa femme et sa fille étaient restées à Drury-lane; miss Macklin était alors parvenue au premier rang dans sa profession , et les succès qu'elle obtenait ne furent pas une petite consolation pour son père, dans le moment de l'adversité.

Se trouvant alors presque dans un état de dénuement , il reporta ses vues du côté du théâtre , qui lui offrait une ressource plus

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sûre, et, s'étant associe avec Barry, il résolut d'ouvrir avec lui un second spectacle à Dublin dans Crow-street. Shéridan, directeur de Fancien théâtre de Smock-Alley , y opposa tous les obstacles possibles ; mais ses adversaires remportèrent, et le nouveau spectacle fut ouvert le 23 octobre ijSS. Macklin n'y resta pas long-temps, car des altercations qu'il eut avec Barry le déterminèrent à retourner à Londres. Il reparut à Drury-lane dans la représentation qui fut donnée au bénéfice de sa fille , et il y fut accueilli par des applaudissemens unanimes.

Le sous-directeur de Smock-Alley à Dublin profita de la mésintelligence survenue entre Barry et Macklin , pour faire à celui-ci des offres avantageuses , s'il voulait venir avec sa fille donner douze représentations sur ce théâtre; mais le mauvais état de la santé de celle-ci ne permit pas à son père de les accepter.

Ce fut à la fin de cette année que Macklin perdit sa femme qui , depuis plusieurs mois , était dans un état de langueur. Mistriss Macklin, par ses talens, mérite d'être comptée parmi les premières actrices de cette époque. Jamais elle ne se chargea d'un rôle qu'elle croyait au-dessus de ses moyens. Elle avait la plus grande attention à ce que son cos-

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lume fût toujours soigné, c'est-à-dire convenable au personnage quVlle devait repre'senter, soin que très-peu d'actrices prenaient alors. Elle était de petite taille , mais parfaitement bien faite, et sa physionomie expressive dédommageait de ce qui pouvait lui manquer du côté de la beauté. Mais le plus bel éloge qu'on puisse en faire, c'est de dire qu'elle était tendre épouse, excellente mère et sincère amie.

Cette mort fut presque immédiatement suivie de celle de M. O'Meally, beau-père de Macklin. Il mourut à Cloncurry , dans un âge fort avancé, laissant la mère de M. Macklin veuve une seconde fois. Elle continua encore plusieurs années à tenir son auberge de la Cloche bleue.

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