CHAPITRE X
La paix étant conclue, et M. Colman ayant quitté la direction de Covent-Garden, M. Macklin fit sa rentrée à ce spectacle, en 1775 , le jour de la représentation au bénéfice de sa fille , par les rôles de Shylock et de sir Archj Mac Sarcasm , et Taccueil qu'il reçut du public le dédommagea pleinemer^t du traitement que lui avait fait essuyer une cabale deux ans auparavant.il ne joua pourtant que rarement, et il consacra presque tout son temps à former des jeunes gens qui se destinaient au théâtre , et pour lesquels il cherchait im engagement dès qu'il les jugeait en état de débuter. Les amis du célèbre M. Henderson le prièrent de l'entendre débiter un rôle, de lui faire sentir en quoi il manquait, et de lui indiquer les moyens de perfectionner son débit. Il y consentit, et, après l'avoir entendu, il lui dit : u Vous avez du génie, jeune homme; mais la première chose que
VOUS ayez à faire, c^est d'oublier tout ce que vous avez appris; vous ne serez jamais bon acteur sans cela, » Hentlerson suivit son avis,^ et sVn trouva bien.
Macklin quitta Covent-Garden en 1776, et ce fut un nouveau procès qui en fut cause. Des amis lui ayant dit qu''il avait droit d'exiger des directeurs de ce spectacle le montant de ses appointemens pour les deux ans pendant lesquels il en avait été expulsé, il forma J une demande contre eux devant la cour de | la chancellerie. Ce procès dura jusquVn 1781, et se termina par une décision arbitrale qui condamna les directeurs à lui payer une indemnité de cinq cents livres. Dès que ce jugement fut uejidu, Macklin leur fit la remise de cette somme, leur proposa dVnsevelir leurs différens dans un profond oubli , et accepta un nouvel engagement à ce spectacle.
Pendant cet intervalle, il fit quelques excursions dans les provinces, et y joua avec succès ses rôles favoris de Shflock, de sir Archf Mac Sarcasm, etc. Mais il s'occupa aussi ^ dW travail plus important pour sa réputation, comme auteur.
On a vu que, quelques années auparavant, il avait fait représenter à Dublin une comédie en trois actes, de sa composition, qui avait eu le plus grand succès, sous le titre du
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P'éritahle Ecossais. 11 remania entièrement celte pièce, y fit des additions considérables, adoucit quelques traits du caractère principal, et en fit une come'die en cinq actes, qu^il intitula V Homme du monde. Il s''agissait de la faire représenter; elle ne pouvait Fétre sans la permission du lord chambellan , et cette permission fut refusée. Cette pièce ne contenait pourtant rien de contraire ac^ lois, à la morale et à la religion, comme on en jugera par la courte analyse qui suit.
Un Ecossais adroit et intrigant, sir Pertinax Mac Sycophant j presque sans éducation, n^ayantni amis ni protections, parvient pourtant à faire son chemin dans le monde, à force de souplesse, de bassesses et d^adulation. Ayant assez de jugement pour sentir ce qui lui manque , il veut que son fils reçoive une éducation meilleure. Il le confie aux soins d^un homme instruit et vertueux , plein d^honneur et d^intégrité , qui joint Fexemple aux préceptes , et dans les instructions duquel le fils puise des principes de conduite diamétralement opposés à ceux de son père. Il a en horreur la fiatterie et la servilité ; il n'*écoute les conseils ni de la cupidité , ni de Tambition ; il n\i d'autre désir que d"'étre indépendant, heureux, respecté. Le père voit ainsi échouer tous ses projets, et, tandis qu'il lui destinait
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la main d^une noble et riche héritière, il le voit épouser la fille d^un pauvre officier, qui n''a dVutre fortune que ses vertus et ses attraits.
Le lord chambellan , dit Macklin , pensait sans doute qu^on ne devait pas présenter la bassesse et Tadulation comme des moyens de sVlever à la fortune. Quoi qu^il en soit, nonseulement la permission de représenter cette comédie fut refusée ; on en garda même le manuscrit. Macklin jeta feu et flammes; on lui répondit froidement qu^on ne rendait jamais à Tauteur le manuscrit d^une pièce dont on ne permettait pas la représentation. Il menaça d^en appeler aux tribunaux , pour se faire rendre sa propriété arbitrairement retenue; on lui dit qu'il pouvait faire tout ce que bon lui semblerait.
Avec Fhumeur litigieuse dont il avait déjà donné plus d'une preuve , Macklin aurait sans doute mis cette menace à exécution , mais des amis intervinrent en sa faveur. Il eut de nouvelles entrevues aA ec le censeur ; il consentit à supprimer certains passages, à en adoucir quelques autres, et, après de longues négociations , le manuscrit lui fut rendu, et il obtint la permission de faire représenter sa pièce.
Elle fut jouée pour la première fois à Covent-Garden , le lo niiii 1781. La circons-
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tance cxlraordinaire dVine pièce composée par un octoge'naire (i) qui devait y jouer le principal rôle, avait excité la curiosité publique , au point que les corridors étaient aussi remplis que la salle. Macklin s^acquitta du rôle long* et fatigant de sir Pertinax avec une vigueur qui étonna tous les spectateurs ; il fut admirablement secondé par mistriss Pope dans celui de lady Rodolphe, Cette représentation fut pourtant interrompue par quelques marques de mécontentement, partant d^Écossais qui regardaient le caractère de sir Pertinax comme une satire contre leur pays; mais ils furent réduits au silence par le tonnerre des applaudissemens. La pièce réussit complètement , et elle est restée au théâtre.
Miss Macklin, qui avait quitté le théâtre quelques années auparavant , mourut le 3 juillet suivant. Il lui était survenu une excroissance au genou , ce qu'on attribua à ce que, portant souvent Thabit d'homme, elle serrait trop sa jarretière. Des motifs de délicatesse Fempéchèrent de montrer cette tumeur , avant quVlle eût atteint un volume
( i) Macklin avait alors quatre-vingt-dix ans accomplis ; niaif on n'a pas oublié qu'il était rajeuni de dix ans dans l'opinion publique. {Note du traducteur.)
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considérable , et il fallut en faire Fampulation. - Elle supporta cette opération avec courage; mais jamais elle ne recouvra une parfaite santé. Sa mort lut un coup terrible pour son père, qui avait fait toute sa vie son idole de sa fille. Elle ne lui légua pourtant qu\me faible rente viagère de trente-cinq livres sterling, et laissa le reste de sa fortune à des étrangers.
Miss Macklin était favorite de Thalie comme de Melpomène, et ses talens lui avaient vaîu de bonne heure des appointemens considérables. Elle n'aimait ni le luxe ni les plaisirs, et des œuvres de bienfaisance et de charité constituaient sa plus forte dépense. Sa piété Texposait souvent aux sarcasmes ae ses camarades , qui prétendaient qu'elle était plus exacte à se trouver à Téglisc qu'aux répétitions. Elle était entrée au théâtre dans la première fleur de sa jeunesse ; elle était alors admirée pour ses charmes autant que pour ses talens, et cependant, quoique exposée à la contagion du mauvais exemple et à des sollicitations de toute espèce, elle conserva toujours sans tache la pureté de ses mœurs. Le soupçon n'osa jamais l'atteindre ; et ceux qui ne pouvaient croire à la vertu furent réduits à attribuer sa sagesse à» sa froideur.
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Macklin resta à Covcnt-Gardcn pendant trois ans , continuant, maigre son âge avance, à montrer le même talent, et toujours parfaitement accueilli du public. En 1785, M. Daly, directeur du théâtre de Smock-Alley à Dublin, vint à Londres pour faire des recrues, et détermina M. Macklin à faire encore une fois le voyage d^Irlande, en lui offrant cinquante livres sterling pour chaque représentation où il jouerait. Le vétéran prit pourtant la précaution de faire son testament avant de partir et il en informa son banquier, M. Coutts.
Il arriva à Dublin dans le mois de mai, et y joua ses rôles favoris avec un feu et une énergie qui surprirent tous les spectateurs. Jamais acteur ne fut plus chéri que lui à Dublin. Les personnes du plus haut rang allaient lui rendre visite, et se faisaient un plaisir de Tavoir à leur table. Le 22 août , il devait jouer pour son bénéfice les rôles de sir Pertinax dans V Homme du monde , et de sir Archy dans V Amour à la mode^ entreprise bien forte pour \\x\ homme de quatre-vingtquinze ans; mais elle n'effraya pas Macklin. A peine les portes du théâtre furent -elles tjuvertes , que la salle se trouva remplie. Son excellence le lord lieutenant était dans une loge d\'u ant-scène , et toutes les personnes
du plus haut rang avaient voulu assister à celte représentation. Tout alla fort bien jusquVu milieu du second acte, et Macldin joua avec son aisance et ses talens ordinaires. Mais tout-à-coup il fut saisi d\ine indisposition subite, et Ton fut oblige de remporter du the'àtre. La représentation fut interrompue quelques minutes; enfin le directeur arriva sur la scène , annonça que M. Macklin se trouvait hors dVtat de continuer à jouer, et demanda la permission de le faire remplacer par M. Dawson. Les spectateurs y consentirent en donnant les marques les plus évidentes du vif intérêt qu'ils prenaient à leur acteur favori. La soirée se termina sans autre événement.
Ce fut le premier symptôme de décadence, soit au moral, soit au physique, que donna la santé de Macklin. Le jour de cette représentation , tandis qu'il s'habillait pour son rôle , il avait été saisi d'un frisson qui avait duré plusieurs minutes, et s'était plaint d'un grand mal de tête. Après avoir joué la première scène, il dit qu'il avait la vue si trouble qu'il ne voyait pas le parterre. Il tint pourtant bon jusqu'au milieu du second acte ; mais alors un nouvel accès de frisson étant survenu , il lui fut impossible de continuer son rôle. Cette indisposition n'eut cependant au-
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cune suite, et, quelques jours après , il reparut sur le théâtre au milieu des applaudissemens universels.
Il retourna à Londres au commencement de septembre , rentra à Covent-Garden , et y joua le rôle de Shylock avec autant de succès que par le passé.