CHAPITRE XL
Macklin, s*'apercevant probablement du de'croissement de ses forces, ne parut sur aucun ihe'âtre en 1787 : il paraît même qu^il avait formé le projet de ne plus s^ montrer. Cependant, se trouvant en bonne santé, il céda aux sollicitations de ses amis , accepta un nouvel engagement à Covent-Garden, et y fît sa rentrée, le 10 janvier 1788, par le rôle deShflock, Il y avait chambrée complète. Il joua le premier acte d^une manière étonnante pour son âge. Mais au second , la mémoire lui manqua tout-à-coup. Il parut fort affecté de cet accident , et , sVvançant vers le bord du théâtre, il adressa ces paroles au public :
u Mesdames et Messieurs,
)) J^ii été saisi, depuis quelques heures, d\me terreur dVsprit que je n''avais jamais éprou-
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\ee. Elle a totalement paral}/se' mes facultés corporelles et mentales. Je suis forcé de vous demander un peu de patience pour ce soir; demande qui nVst peut-être pas déraisonnable dans un homme de mon Age. Si vous daignez me l'accorder, vous pouvez compter qu'à moins que ma santé' ne se rétablisse complètement, ce sera la dernière fois que je me montrerai devant vous dans une situation si ridicule. »
Des bravos et des applaudissemensbruyans comme le tonnerre , partirent de toutes les parties de la salle , après qu'il eut prononcé ce petit discours; et cette marque d'indulgence du public produisit un tel effet sur lui , qu'il recouvra la mémoire , et continua son rôle au milieu des applaudissemens. On supposait qu'il ne reparaîtrait plus sur le théâtre ; mais son peu de fortune , occasioné par les interruptions fréquentes qu'il avait éprouvées dans l'exercice de sa profession, et par les pertes qu'il avait essuyées, l'obligeait encore d'y rester.
Le 28 novembre de la même année , la mémoire lui manqua encore dans le rôle de^^'r Pertmax^ et il fut obligé de solliciter de nouveau l'indulgence du public. On voyait a regret le père du théâtre , qui avait contribué
pendant soixante-dix ans aux plaisirs du pu* blic , qui avait consacré toute sa vie au travail, forcé par la pauvreté de lutter contre les obstacles que IVige commençait à lui opposer. Mais , comme une lampe prête à sVteindre , Macklin montrait encore , par intervalles , des éclairs de talent aussi brillans que dans sa jeunesse.
En février 178g, il joua, dans la même soirée , les rôles de Shylock et de sir Archy Mac Sarcasm , et s'en acquitta à la satisfaction universelle. Il venait d'entrer dans sa centième année , quand il joua le rôle long et fatigant de sir Pertinax. Il mit un feu, une énergie qui surprirent tous les spectateurs, et qui lui valurent des applaudissemens universels. Il parut, pour la dernière fois sur ce théâtre, le 7 mai 1789, dans le rôle de Shjlock. Il joua passablement le premier acte; mais, dans le cours du second, il s'aperçut lui-même que les forces lui manquaient , et fut obligé de demander au public la permission de se faire remplacer par M. Ryder (1).
(1) Depuis sa dernière rentrée, toutes les fois que Macklin jouait 5 le directeur avait toujours soin d'avoir un acteur sous la main, revêtu du costume nécessaire pour le suppléer à l'instant , si la mémoire lui manquait, comme cela lui était arrivé plusieurs fois. ( Ao/e du traducteur.)
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Les spectateurs y consentirent; et le Nestor du théâtre fit ses derniers adieux au milieu des larmes et des applaudissemens du publie.
En renonçant à paraître sur la scène, MackJin n^avaitpas renoncé au spectacle, et presque tous les soirs on le voyait au parterre de quelqu'un des théâtres de Londres (i) ; ce qu'il continua jusqu'à sa mort.
Le 4 avril 1790 , il eut le chagrin de perdre son fils unique , John Macklin , qui mourut chez son père à l'âge de trente -quatre à trente-cinq ans. Macklin n'avait rien épargné pour l'éducation de son fils , à qui la nature avait donné les talens nécessaires pour réussir dans tout ce qu'il voudrait entreprendre. II avait obtenu pour lui une place d'employé au service de la compagnie des Indes-Orien-
(1) Macklin était au parterre de Covent-Garden , la première fois que le prince et la princesse de Galles allèrent à ce spectacle, après leur mariage. Tous les spectateurs se levèrent pour les saluer. Le prince reconnut notre Macklin , et lui fit un signe de tête , d'un air de bonté. Ce fut un choc électrique pour Macklin , qui chercha par des démonstrations de respect à prouver à son altesse royale combien il était sensible à celte marque de bienveillance. Pendant quelques jours , il ne parla pas d'autre chose ; mais quelque temps après , quelqu'un lui ayant rappelé cette circonstance, il ne savait ce qu'on voulait lui direj sa mémoire n'en avait conservé aucune trace. {Noie du traducteur.)
taies, au fort Saint-George , et le jeune Macklin partit avec la plus belle perspective devant lui; car il était sous la protection spéciale de M. Hastings. Mais il eut le malheur de ne pas profiter de Toccasion qui s''olFrait, de devenir un des ornemens de la société et d'acquérir une fortune indépendante. Pendant la traversée , il perdit au jeu la somme qu€ son père lui avait remise lors de son départ ; et il ne tarda pas à quitter les Indes pour revenir à Londres. Alors il commença rétude du droit, et montra des dispositions pour s'y distinguer; mais la jurisprudence lui parut TiDc science trop sèche , et, comme elle ne lui promettait qu'un avancement tardif, il en fut bientôt dégoûté. Il entra dans le service militaire , fit la guerre en Amérique , donna des preuves de talent et d'intrépidité , et fut regardé, par le commandant en chef, comme un officier auquel on pouvait confier la conduite d'entreprises importantes. Les fatigues qu'il eut à essuyer pendant cette guerre, lui causèrent une complication de maladies, qui nécessita son retour en Angleterre. La vie déréglée qu'il menait acheva bientôt de détruire le peu de santé qui lui restait , et il mourut quelques années avant son père (i).
(i) John Macklin était issu du second mariage de son
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La main du temps commença alors à s'appesantir sur les faculte's intellectuelles de M. Macklin , et Tëtat voisin de Tindigence, auquel il se trouvait réduit, contribuait à
père. Parmi plusieurs anecdotes qu'on cite de lui , en voici une qui pourra donner une idée de son caractère original et singulier.
Pendant qu'il servait en Amérique, ayant eu, avec un autre officier, une querelle qui ne pouvait se vider que par un duel, ils convinrent de l'heure et du lieu du rendez-vous , et promirent de s'y rendre chacun avec un second. Macl<lin y arriva enveloppé d'un grand manteau qui ne permettait de voir que sa figure , costume qui parut assez étrange pour se battre. Cependant les seconds mesurèrent le terrain , indiquèient aux deux combattans la place que chacun d'eux devait occuper, et Macklin , laissant alors tomber son manteau, se montra dans un état de nudité complète , n'ayant autre chose que des pantouffles à ses pieds. Son adversaire, surpris d'une telle conduite, lui en demanda la raison. «Je vous la dirai » franchement , Monsieur,, répondit Macklin , on assure » que la plupart des blessures causées par des armes » à feu deviennent mortelles en ce pays, parce que la ri balle y fait entrer quelque portion des vêtemens, ce » qui , dans un climat si chaud , détermine sur-le-champ » la gangrène. Or, si j'ai le malheur d'être blessé , je veux » conserver toutes les chances possibles de guérison, et » c'est pour cela que j'ai résolu de combattre nu , comme )) vous me voyez. A vous permis de prendre le même » avantage. » Les seconds déclarèrent que le combat ne pouvait être égal entre un homme nu et un homme habillé. L'antagoniste de Macklin refusa de se mettre en état de nature, et le combat n'eut pas lieu.
( Note du traducteur. ) 24^^
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augmenter sa débilite' dVspri t. Ses amis , cherchant les moyens de venir à son secours, M. Murphy (i) conçut et exécuta le projet de liiire imprimer, par souscription, les deux come'dies de Macklin qui avaient obtenu un succès complet, F Amour à la mode et FHomme du monde. Il comptait sur la gêné* rosité du public en cette occasion , et ne fut pas trompé dans son attente. Cette souscription produisit plus de i5oo livres sterling. On lui acheta, moyennant io52 livres, une rente viagère de 200 livres , réversible pour jS sur la tête de mistriss Macklin , et le surplus de la somme fut employé à ses autres besoins.
Cette opération, en mettant Macklin à Tabri de toutes inquiétudes pour Favenir, contribua sans doute à Tentretenir en bonne santé. Il prenait beaucoup dVxercice, avait bon appétit, dormait bien, et était exempt de toute infirmité. C'était ainsi qu'il s'avançait vers le tombeau par une route qu'aplanissait la résignation. Au commencement de 1796, il devint presque sourd, et perdit totalement la mémoire. Il allait pourtant encore au spectacle par habitude; mais il ne paraissait plus y rien comprendre. A chaque
(1) Auteur des Mémoires de Garrick.
{Note du traducteur, )
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instant, il demandait à ses voisins quelle était la pièce quW jouait, et comment se nommaient les acteurs qui e'i aient en scène et un moment après quW lui avait répondu il re'pètait les mêmes questions (i).
Depuis cette époque, ses facultés intellectuelles et ses forces physiques allèrent toujours en décroissant. Souvent il ne reconnaissait pas ses meilleurs amis. Il fallait crier à haute voix pour s'en fiiirc entendre. ïl n'avait plus qu'un appétit irrégulier et fantasque. Au commencement de 1797, il devint tout-à-fait infirme, et fut obligé de garder la chambre. A la fin de mai, sa maladie, qu'on pouvait appeler une extinction graduelle de forces, prit un caractère si alarmant, qu'on appela le docteur Brocklerby, son ami intime, pour lui donner des soins. Mais Macklin refusa de prendre aucuns médicamens. « A quoi pouvaient-ils être utiles à
(1) L'esprit processif de Macklin survécut à toutes ses facultés. Dans les dernières années de sa vie , il allait souvent trouver les magistrats de Bow-strcet, pour rendre plainte tantôt contre un de ses amis, tantôt contre quelque domestique , pour des griefs imaginaires. Les magistrats^ qui connaissaient la situation de ses facultés intellectuelles, l'écoutaient avec bonté , lui promettaient de lui rendre justice , lui parlaient ensuite d'autre chose, et le vieillard, en les quittant , avait déjà oublié le motif qui l'avait conduit près d'eux. {Noie du traducteur.)
)) son âge ? disait-il. Le fil de sa vie nVlait-iî » pas dévidé tout entier? »
Pendant les trois dernières semaines de sa vie , il prit fort peu de nourriture ; mais une circonstance bien remarquable, cVst quVi cette époque , ses facultés intellectuelles semblèrent renaître. 11 entendait mieux, il reconnaissait tout le monde, il causait avec un enjouement philosophique, et montrait une résignation chrétienne.
Le mardi , 1 1 juillet , il se leva dans la matinée , se frotta tout le corps avec du genièvre chaud , habitude qu'il avait prise depuis bien des années, mit du linge blanc, et causa fort tranquillement avec sa femme pendant tout ce temps. SMtant ensuite remis au lit, il parut s** endormir; mais, au bout d'une heure, il se souleva, dit à sa femme: <( Je m'en vais! je m'en vais! » retomba en arrière, et expira à l'instant, sans agonie, sans pousser un seul gémissement. Il était alors âgé de cent sept ans.
Il fut enterré le i5 juillet dans l'église de Covent-Garden , où son convoi fut suivi par un grand nombre d'amis et par une foule immense de peuple.
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