‹ Mémoires sur GarrickChapitre 2 sur 148 · DU THEATRE ANGLAIS. ' V · texte numérisé non relu

DU THEATRE ANGLAIS. ' V

anges. On leur laissa pourtant les démons , mais à condition qu'ils seraient ridicules. En mcmo temps , on leur indiqua d'autres sources d'intérêt ^ onleurouvritdes routes qu'ils ne connaissaientpas, et JodeJle composa sa Cleopdtrc , quoiqiiil n'eût pas mis le nez aux bons livres , dit un vieil écrivain (i). Aux honneurs qu'on lui rendit, il ne tint qu'à Jodelle de se prendre pour un Sophocle, pour un Euripide.

A la même époque , des troupes de comédiens se formaient en Angleterre. Celle qui se composa des domestiques du comte de Leicester eut un privilège. Les auteurs se multiplièrent aussi ; mais leur génie ne s'élevait pas au-dessus des moralités. Il est vrai qu'elles prirent tout-à-coup un caractère particulier. Henri VIII et la reine Elisabeth employèrent les comédiens à la propagation des principes de la réforme. Il n'y a pas, en révolution , d'instrument inutile , quand on sait en faire usage.

Les deux monarques crurent même ce moyen assez puissant, pour faire recommander à leurs sujets , dans les chaires , de fréquenter les théâtres ortliodoxes : enquoil'uRetrautreimitaientlapolilique des Athéniens. Car on sait que les chefs de la république faisaient entendre au théâtre

(») Pasquier.

VJ HISTOIRE ABREGEE

tout ce qu'il fallait que le peuple adoptât pour entrer dans leurs vues.

Henri VIII ne se contenta pas de permettre des allusions à la cour de Rome : il anima son bouffon John Heywood à composer des farces satiriques , dont le pape devait être le principal objet 5 et, quoiqu'il soit dangereux à' écrire contre celui qui peut proscrire ^ on lui répondit par des bouffonneries catholiques. Cet abus de la religion était déplorable ^ mais rien n'est sacré pour les passions. Peut-on croire que , dans la ferveur des guerres, entre les partisans de Jansênius et ceux de Molina ^ les deux factions eussent dédaigné cette polémique de tréteaux , si le gouvernement français l'eût tolérée ?

Les facéties anli-papistes furent très-bien accueillies j et donnèrent l'idée d'en composer de plus régulières. En i535 , John Hoker fît représenter le Piscalor ou le Pécheur pris dans ses propres fileLs , qu'on honora du nom de comédie. Mais la première pièce qui reçut ce nom , sans l'usurper tout-à-fait , fut the Gamtner Gurtoiis Needle , l'Aiguille de Gammer Gurlon , de John Stell , depuis évéque de Bath (en i5^5 ). Le style de cette production est grossier et populaire \ mais dans un dédale de scènes vagues et décousues , elle offre des intentions comiques et des caractères assez bien tracés.

DU THEATRE ANGLAIS. vij

Le succès de John Stell ccliaufra rémulalioit de SCS contemporains. Richard Edouard, maître des enfans de la chapelle d^Elisabelh, également poëte et musicien , composa deux comédies qui furent représentées en i585. Dans la première (^rcite et Palœrnon) (i) , le cri d'une meute de chiens était si naturellement imité , qu'on pensa qu'une meute réelle avait envahi la scène. La vérité de l'imitation fut regardée comme un progrès.

La seconde pièce avait pour titre Damon et Pythias ^ ou les meilleurs Amis du m.onde (2).

Peu de temps après , en iSgo, Thomas Sackuille^ lord Buckurst et Thomas Norton mirent au théâtre Gordohuc (3). C'est la première tragédie qu'on ait écrite en anglais.

Bientôt, il parut un auteur dont les talens éclipsèrent tous ses rivaux , et môme opérèrent une sorte de révolution dans la langue : c'est John Lillie , célèbre par sa pastorale (ÏEuphuos ou V Anatomie de t esprit. Le style de cet écrivain , brillant de métaphores et de tout le luxe d'une

(1) Le sujet de cette pièce est tiré d'un conle de Chaiicer , The Kiiighttale.

(2) Elle est imprimée dans la collection des anciennes pièces de Dodsley.

(3) M. Spence l'a fait réimprimer en 1735, avec une préface de sa composition.

Vlij HISTOIRE ABREGEE

imagination peu réglée, plut tellement à la reine qui n'était pas exempte d'une sorte de pédantisme , qu'on ne parlait plus que Xeuphuîsme à sa cour , et qu'il se forma , des reclierches de ce langage , un jargon assez voisin de celui des Précieuses de Molière.

Ces informes essais nous montrent pourtant l'art dramatique se débarrassant , si j'ose parler ainsi , des langes de l'enfance. Mais plusieurs années se passèrent encore avant que Ben Johnson (i)etjF7e/c/ie/' fissent prendre une attitude imposante à la Melpomène anglaise i avant surtout que Timmorlel Shahespeare éclairât notre horizon poétique, des feux de son génie.

La vie d'un grand écrivain est quelquefois le meilleur commentaire de ses ouvrages. M. Rowe s'était pénétré de celte idée quand il a composé , 2>wv Shahespeare^ des Mémoires qui ne laissent rien à désirer ('2).

Voyons à présent par quels degrés s'accrut et se développa la seconde branche de Fart dramatique , la déclamation théâtrale. Il est clair que

(1) Ben-Johnson fut maçon, soldat, comédien, poëlo dramatique, poëte satirique, poète lauréat. Il mourut en 1607, pauvre et délaissé.

{2) La yie de Shakespeare fera partie de notre collection.

Page 1