CHAPITRE V
tragédie, qui avait été défigurée par tant de changemens , qu^elle se trouvait bannie du théâtre. Garrick vit qu''on pouvait en rendre la catastrophe plus touchante qu'elle ne Tétait dans la pièce originale dont Fidée avait été prise dans une Nouvelle de Bandello, Il en existait deux traductions anglaises, du temps de Shakespeare ; mais elles différaient essentiellement Tune de Tautre. L'aune représentait Romeo ouvrant le tombeau où il croyait que Juliette reposait dans les bras delà mort, et avalant une dose d'un poison si expéditif , qu'il expirait à l'instant même. Juliette alors sortant de sa léthargie, et privée de son amant, se donnait le coup mortel. La seconde traduction ajoutait d'autres circonstances à ce récit. Juliette reprend ses sens à l'instant où Romeo vient de s'empoisonner; l'amant, dans sa surprise, oublie ce qu'il a fait, et tous deux ne songent qu'à se livrer au plaisir de se retrouver. Cependant le poison produit son effet, et ce bonheur d'un moment devient une scène d'horreur et d'angoisses. Romeo expire aux pieds de sa maîtresse, et Juliette, au désespoir, se poignarde et meurt sur le corps de son amant. Il y a tout lieu de croire
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que Shakespeare nV jamais connu celte der-^ ni ère traduction ; sans quoi son génie extraordinaire aurait su tirer grand parti de cette situation. Otway en profita, mais d^uue manière fort singulière ; car ayant trace' le plan d'une tragédie sur les dissensions civiles de Rome, il transplanta dans son Cdlus Marias les principales scènes de Romeo et Juliette, Garrick arrangea ce dénoûment avec un talent infiniment supérieur. Il met en jeu toutes les passions , nous transporte de surprise et de joie , et , par un changement rapide, nous accahle tout-à-coup de douleur et de désespoir. Chaque mot va droit au cœur; et cette catastrophe, adoptée désormais au théâtre, est peut-être ce qu'il y a de plus touchant dans les annales dramatiques.
Cette pièce étant prête, Garrick se conduisit à regard de Barry de la manière la plus parfaite. Il savait que cet acteur était , dans les rôles d'amoureux , le favori du public ; et, pour lui donner l'occasion de développer ses talens , il lui laissa le rôle de Romeo, en lui donnant mistriss Cibber pour le seconder dans celui de Juliette. Il assista à toutes les répétitions, fit part de toutes ses idées aux