‹ Mémoires sur GarrickChapitre 48 sur 148 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mariage de Garrick. — Edouard le Prince noir. — Le Père romain. — Comparaison de cette pièce avec les Horaces de Corneille. — Désertion d'une partie des acteurs de Drury-lane qui passent à Coveni-Garden. — Vingt représentations successives de Romeo et Juliette sur chacun de ces deux théâtres. — Garrick en donne une vingt-unième. — Epigramme. — Gil-Blas. — Alfred. — Chacun dans son humeur.

Au mois de juillet i749i Garrick épousa la belle Violetti , nëe à Vienne , mais à qui il avait plu de se donner un nom étranger. Elle avait une taille élégante , et, comme danseuse, se faisait admirer par la grâce peu commune qu^elle développait dans tous ses mouvemens. Il est certain qu^avant ce mariage , Garrick avait été sur le point d^épouser mistriss Woffîngton ; il avait même été , à ce quVlle nous a elle-même assuré plusieurs fois, jusqu'à essayer à son doigt la bague nuptiale. Mais M"* Violetti était protégée par lord et lady

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Burlington , et ]^on crut généralement que cette dame lui avait donné en mariage une somme de six mille livres sterling.

Au commencement de la saison suivante, Garrick donna une nouvelle preuve d'estime à Barrj : il avait déjà contribué fortement à la réputation de cet acteur , en le chargeant du rôle de Romeo; il fît un autre sacrifice , en renonçant en sa faveur à celui d'' Othello ; Garrick prouvait en cela toute la justice qu'il rendait aux talens de Barry dans le rôle du More de Venise. Pour donner un nouvel attrait à cette pièce, il se chargea lui-même du rôle subordonné di'Iago, Il eut soin cependant, tout en s' abaissant , de ne pas déchoir de la hauteur où il était parvenu : un acteur tel que lui pouvait prendre toutes les formes , quelque différentes qu'elles fussent ; et Garrick exprima d'une manière si parfaite les diverses nuances qui marquent la scélératesse de ce traître, que les applaudissemens du public se partagèrent également entre eux.

On jouait Beaucoup de bruit pour rien , alternativement avec Othello , et les circonstances procurèrent une nouvelle vogue à cette

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nièce. Les petits auteurs taillèreiU leur plume h Uoccasion du mariage de Garrick , et firent pleuvoir sur lui une grêle de quolibets, d^epigrammes , de satires, La pièce dont nous parlons arrêta ce torrent injurieux. Le rôle de Beiicdict , que remplissait Garrick, offrait un grand nombre de passages applicables à sa position personnelle, et do- .tamment ceîui-ci : <( Vous pouvez voir ici )> Benedict marie. — Il peut se faire c^u^on )) me lance quelques brocards , quelques » vieux restes d'esprit use , parce que j\^â si » long-temps plaisante du mariage ; — Mais » se pourrait- il que des quolibets^ des lar- )) dons, des balles de papier empêchassent » un homme de faire ce qui lui plaît ? non ; » il faut que le monde soit peuple'. — Quand » je disais que je mourrais garçon , je ne sa- )» vais pas que je vivrais assez pour me ma- )) rier. )> A cette tirade , et à beaucoup d\^utres , les spectateurs riaient à gorge déployée , couvraient Facteur d'applaudissemens , et Garrick remporta la victoire la plus complète sur toutes les pasquinades du jour.

Vers le comuK^'ncement de décembre 1749)

on prépara une nouvelle pièce intitulée Edouard le Prince noir ^ tragédie à la manière de Shakespeare, disait-on , par William Shirley (i). Mais la manière de Shakespeare n^est pas à la portée des écrivains ordinaires ; elle a deux caractères distinctifs : le premier , cVst qu*'il néglige toute régularité de dessin dans la construction de sa fable , et qu^il accumule les incidens et les personnages épisodiques, sans ordre, souvent sans liaison , et sans aucun égard pour Funité d'action. Cette méthode , si cVn est une , peut aisément s''acquérir : mais quand un auteur en fait profession ouverte , on peut être sûr qu^il veut cacher , à Pabri d'un grand nom , son manque d'invention, et son incapacité de tracer un plan qui puisse entretenir Fattente des spectateurs , et qui conduise , sans invraisemblances , à un dénoûment pathétique. Le grand art de Shakespeare est d^introduire ,

(i) Auteur d'une quinzaine de pièces de théâtre, toutes médiocres , et dont cinq ou six seulement ont reçu les honneurs de l'impression. Il était à Lisbonne lors du fameux tremblement de terre , et il pensa y perdre la vie.

{Note du traducteur. )

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