CHAPITRE M
cette tragédie le même jour à Drury-laiie, et, vingt jours de suite, sans interruption, les deux théâtres représentèrent la même pièce. Kich se lassa le premier de cette lutte; il annonça une autre tragédie; et Garrick, comme pour célébrer son triomphe , donna ime vingt-unième représentation de Romeo. Le public seul souffrit un peu de la rivalité àes deux théâtres; car pendan t quVlle dura, il perdit le plaisir de la variété. L'épigramme suivante parut dans tous les journaux :
«Quel spectacle aujourd'hui? dit Ned avec humeur, » En bâillant dans son lit , en étendant ses membres ; )) Voyons la feuille.... Encor ce Roméo ! D'honneur , » C'est se moquer de nous; a u diabl e les deux Chambres! ( 1 ) »
Garrick eut pourtant lieu de se féliciter; car il avait réduit au silence la grande batterie de Fennemi. Barry nV perdit rien ; son
(1) J'ai été obligé d'employer le mot chamhre pour ne pas perdre le jeu de mots a;ssez médiocre qui termine «cette épigramme. Pour le comprendre , il faut savoir que les salles de spectacles et les deux Chambres du Parlement se désignent en anglais par le même mot house , (jui signifie //laison. {Nvte du .traducteur.)
jeu fut universellement admire. Il déclamait certains passages avec une telle perfection, qu'il étaitimpossibledele surpasser, peut-être même de Fe'galer. Mais de son côte le génie fertile de Garrick fit sortir du rôle de Romeo de grands traits qu'on n'y avait pas encore aperçus. Au dénoûment , il excitait à tel point la terreur et la pitié, que l'opinion publique ne se prononça point, et laissa la palme de la victoire suspendue entre les deux rivaux (i).
Ce fut ainsi qu'échoua la ligue de Covent- Garden , et Garrick pendant ce temps avaitpréparé de nouveaux alimens à la curiosité publique. Avant la fin d'octobre, il remit au théâtre la tragédie de Congrève intitulée la Mariée en deuil (2) , pièce intéressante, malgré quel-
(1) Une femme d'esprit dit en cette occasion : « Dans la » scène du jardm , Garrick paraissait si animé , si plein de » feu, que si j'avais ëlé Juliette, j'aurais cru qu'il allait » sauter dans ma cl>imbre; Barry avait un accent si ten- » dre et si persuasif , qu'à la place de Juliette j'aurais » saute dans le jardin. » {Note du traducteur.)
(2) Congrève est un des meilleurs auteurs dramatiques anglais. Il donna sa première comcdie, le pieux Garçon, à l'âge de dix-neuf ans : elle eut le plus grand succès. Il cessa de bonne heure de travailler pour le théâtre, parce qu'il obtint, par la protection du comte d'Halifax , diffé-