DU THEATRE ANGLAIS. XXV
quer ce qu'un poëte français a dit de Boileau Despréaux :
Imitateur parfait, modèle inimitable.
Garrick était à Paris en i y63 *, il voulut aller à Versailles , et ses amis l'y conduisirent. Le duc d'Aumont le fit placer dans une galerie que le roi Louis XV devait traverser , pour aller à la messe. Ce prince avait été prévenu de la présence de Garrick. Il ralentit sa marche pour le voir , et revint même sur ses pas, pour l'observer encore. Garrick parut flatté de l'attention curieuse du monarque. A souper , il s'extasia sur les beautés des arts 5 mais impatient d'amuser ses convives : « Je vais vous prouver, leur dit-il, que je n'ai pas » seulement regardé les marbres et les bronzes. » En même temps , il fait ranger ses amis sur deux files, sort du salon un moment, et puis rentre avec un autre visage ; ils s'écrient tous : « Voilà le roi ! voilà Louis XV ! »
Il imita successivement tous les personnages de la cour. On revit M. le dauphin, M. le duc d'Orléans, les ducs d'Aumont, de Richelieu, de Brissac. Ils furent tous reconnus. L'acteur Caillot, témoin de ces métamorphoses , en demeura stupéfait.
Linguet ne consent pas à la gloire du Roscius
XXyj HISTOIRE ABREGEE
breton ( c'est ainsi qu'il l'appelle ). « Il y a , dit- » il, autant de méprises dans les renommées co- )) miques que dans les autres. La médiocrité peut » usurper , sur les planches comme ailleurs , le » laurier qu'elle poursuit, et le rameau d'or qui » n'en est pas toujours la dépendance. »
Lingue t déclare que , sur le théâtre de Londres, le noble est presque toujours enflé , le comique presque toujours bas. Il assure que Garrich chargeait l'expression des deux genres. Il en conclut que cet acteur n'aurait pas été souffert sur notre scène. Mais Linguet n'a jamais entendu Garrich^ et sa manie de fronder rend son jugement très-suspect. Sans doute Garrich se conformait autant et plus qu'un autre au goût de ses compatriotes, pour ces imitations outrées qui charment les Anglais , et que réprouve la sagesse de notre théâtre ; mais on ne peut douter qu'il ne joignit à la plus heureuse intelligence , une ame ardente et sensible, un esprit vif, une véhémence entraînante ^ en un mot , qu'il ne possédât pleinement le génie de son art , soumis à des principes réfléchis , et cultivé par un travail infatigable. Il recherchait et saisissait la nature , il étudiait l'accent des passions , il maîtrisait les inflexions de sa voix avec un art particulier. Mais ce qui le distinguait de tous les autres acteurs , c'était une souplesse inouie dans les muscles de la face, une
DU THEATRE ANGLAIS. XXVlj
rare mobilité dans les traits, une facilité prodigieuse à décomposer sa figure. L'anecdote de Fielding et d'Hogartli en est la preuve , même en la dépouillant de ce qu'elle a de trop miraculeux.
Voici ce que m'a raconté le duc de Guines : « J'arrivais à Londres ( c'est lui qui parle ), j'arri- » vais à Londres en qualité d'ambassadeur de » France. Mon premier soin fut de m'informer » si mon ami, le lord Hedgecomb , était revenu M d'Ecosse. J'appris qu'il était à Twickenliam , )) et je m'y rendis. Le noble lord me fit l'accueil » que j'attendais de son amitié. Je n'ai pas oublié, )) me dit-il , le désir que vous avez de connaître )) Garrick. Vous allez être satisfait. Garrick est » chez moi depuis quatre jours. Acheminons- » nous vers ce pavillon ^ il y prend du thé. Mon » empres3ement fut égal à ma joie. Nous entrons » dans le kiosque où Garrick déjeunait. Je vois )) un petit homme , d'une mine assez commune, » étendant du beurre sur son pain, avec une telle » application , qu'il ne se dérangea pas , quand » nous parûmes. Mon cher Garrick, lui dit le » lord, voilà M. l'ambassadeur de France qui se » fait un grand plaisir de vous voir et de causer » avec vous. Garrick me fit un salut assez léger )) et continua sa beurrée. Je le regardai sans par- « 1er. Il rompit le silence : M, l'ambassadeur de
XXVllJ HISTOIRE ABRÉGÉE
» France, dit-il en souriant assez finement , a , » dans ce moment , une pauvre idée de Gar- » rick. »
(( Loin de là, lui lépondis-je. Mais, je vous » l'avouerai, je vous confrontais avec votre répu- » tation-, je vous comparais, M. Garrick, à cette )) estampe où, le poignard à la main, l'œil en feu, )) les cheveux hérissés , vous m'avez fait frisson- )) ner, sans vous avoir jamais vu. — Vraiment oui ! » reprit Garrick *, ces peintres nous flattent. Ils )) nous représentent tels qu'ils nous voient sur la » scène. Ils nous donnent de belles attitudes , )) des airs de rois, et redevenus nous-mêmes, nous » paraissons ignobles à côté de notre portrait. En » même temps il se leva comme un homme en fu- » reur. Il avait six pieds, ses cheveux me parurent » se dresser sur sa tête : ses lèvres tremblaient. » L'expression de la figure entière était effrayante. » Je reconnus Richard III, la gravure, et surtout » l'inimitable Garrick. »
Le duc de Guines ajoutait qu'il passa plusieurs jours avec Garrick à Twickenham, et que ce grand acteur y joua des scènes muettes dont la pantomime était admirable.
Pendant son séjour à Paris , Garrick dina fréquemment chez mademoiselle Clairon : les convives étaient nombreux et choisis. Après dîner, ils se donnaient mutuellement des échantillons de
DU THEATRE ANGLAIS. xxix
leur talent. Un soir , il dit à mademoiselle Clairon qu'un acteur restait nécessairement en chemin, s'il ne connaissait pas la gamme des passions. Sur la réponse de l'actrice , qu'elle ignorait ce qu'il entendait par-là , Garrick se mit à parcourir , par le seul jeu de sa physionomie , tout le cercle des passions humaine^ , passant des plus simples aux plus compliquées.
Les acteurs de la Comédie française ayant su le jour où Garrick devait arriver à Paris, l'attendirent à l'auberge la plus voisine de la barrière. Là , sa voiture se brisa par une maladresse du postillon , bien payé pour cet accident. Garrick fut forcé de s'arrêter à l'auberge : on y faisait une noce. 11 fut invité par les parens et les mariés à se mettre à table : on lui versa du bon vin qu'il aimait beaucoup. Enfin , il oublia sa colère contre le postillon , et parut se livrer si franchement à la circonstance , que les acteurs (car c'étaient eux) le crurent tout-à-fait dupe de la comédie qu'ils jouaient. Ils ne furent pas peu surpris , quand Garrick, sortant tout-à-coup d'une fausse ivresse , les salua tous par leurs noms. Les feuilles l'avaient familiarisé depuis long-temps , et par la louange , et par la critique , avec les qualités et les défauts de chacun d'eux. Il les devina presque tous en les entendant, et reconnut ainsi des gens qu'il n'avait jamais vus.