CHAPITRE VII
Elle fit place alors à une tragédie nouvelle, Virginie, sujet tiré du troisième livre de Tite- Live; les Annales de la Grèce et de Rome ne sauraient en fournir un plus beau. Mais pour le traiter avec le sublime qu^il exigeait ^ il aurait fallu un Shakespeare, un Otway, ou un Rowe. Nous nVntendons point, par cette observation , juger défavorablement la pièce: elle est régulièrement conduite , et les événemens y sont bien enchaînés , mais elle ne présente aucune de ces situations qui alarment Tesprit et qui remuent le cœur. M. Crisp , auteur de Virginie, était vraisemblablement parent ou protégé de lord, comte Coventrj. La comtesse , qui était la beauté la plus célèbre du jour, fit arrêter un matin son équipage à la porte de Garrick , comme il nous ]^a souvent raconté lui-même , et lui fît dire qu'acné désirait lui parler. Il s^approcha de la portière de la voiture : a Tenez , M. G arrick , )* lui dit-elle, voici une pièce que les meil- » leurs juges m^assurent devoir vous faire >; honneur, ainsi qu^à Tauteur. )> Elle n'eut pas besoin dVn dire davantage, a Ces yeux » qui nous disent de quoi est fait le soleil^ » suivantPexpression du docteur Young, avaient
no VIE DE GARRTCK.
le pouvoir de persuader et même de commander : Garrick lui obéit , comme si elle eût été une dixième muse, et mit sur-le-champ la tragédie à Tétude. Il prouva dans le rôle de Virginius, comme Mossop et mistriss Cibber prouvèrent dans ceux àiAppius et de Virginie j qu^ils méritaient le compliment que Fauteur leur fît dans sa préface. Ce qui contribua encore à faire valoir cette pièce à la représentation, ce fut que mistriss Yates, alors mistriss Graham , y fit son début par le rôle de Marcie, Sa beauté extraordinaire, et le talent précoce quVlle y montra , prêtèrent un nouveau prix à la tragédie. Mais, ce qui va paraître presque incroyable (i), ce qui décida la fortune de cette pièce fut la manière dont Garrick prononça un seul mot. Claudius^ instrument d^iniquité dont se sert le décemvir, réclame Virginie , comme esclave née dans sa maison, et plaide sa cause devant
(i) Talma joue le rôle de Mardius , dans la tragédie de Lafosse , avec une supériorité décidée. Mais quelque profond qu'il soit dans tous les détails de ce rôle , la vogue de la pièce n'est peut-être due qu'à la manière dont il prononce trois mots dans la scène de la lettre. L'expression tragique ne peut aller plus loin. {Noie des éditeurs. )