‹ Mémoires sur GarrickChapitre 88 sur 148 · CHAPITRE XI. l5o · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. l5o

rôle de cet homme , et le chassa. Le ressentiment que conçut le quincaillier le rendit Tennemi de'clare' du directeur. Use livra tout entier à Fitz Patrick , et il e'tait avec lui le premier jour du tumulte. On avait eu soin d^insérer des paragraphes dans les journaux, et de faire circuler de petits pamphlets^ portant qu'il fallait que le puhlic fût admis tous les jours au spectacle à demi-prix, excepte pendant les premières représentations d^une pantomime ; de'cision bien sage sans doute , puisqu'elle donnait la préférence à Arlequin sur Thalie etMelpouiène.

Pour mettre ce règlement en vigueur, une bande de législateurs de théâtre se rendit en masse à Drury-lane, sVmpara du parterre, et distribua des colonnes d'affidés dans les galeries. A la levée du rideau, un violent tumulte éclata dans toutes les parties de la salle. Garrick se présenta dans Fespoir de Fapaiser ; mais tous ses efforts furent inutiles. Un orateur se leva au milieu du parterre , et établit ses prétentions d^un ton impérieux. Le directeur essaya de discuter; mais on l'interrompit en lui criant qu'il fallait qu'il répondît par oui ou par no7i. Faute de réponse

±6o VIE DE GARRICK.

h celle demande péremptoire , les vociférations redoublèrenl; Garrick fat oblige de se retirer, et la pièce annoncée n''eut pas lieu. Les malveillans revinrent à la charge le lendemain. Ils appelèrent Garrick à grands cris, et dès qu'il parut, M. Fitz Patrick, au grand étonnement de tous ceux qui le connaissaient, se leva et lui adressa cette question laconique : a Voulez-vous ou ne voulez- )) vous pas admettre le public à demi-prix )) après le troisième acte de la première pièce, )) à Texception des nouvelles pantomimes }) pendant le premier hiver ?)) Garrick s'était décidé à Taffirmative d'après l'avis de M. Lacy son associé. Il répondit de la manière la plus polie, et les mutins remportèrent la victoire.

C'est le cas de rapporter une anecdote relative à M. Moody, excellent acteur comique. Pendant le tumulte de la veille, il avait vu un homme se disposer à mettre le feu aux décorations, et l'avait empêché d'exécuter son horrible dessein. Cet acte de prudence passa dans l'esprit de John Bull pour un crime capital, et on appela cet acteur à grands cris. Plein de confiance dans les bonnes

CHAPITRF Xr. l5l

intentions qui Pavaient fait agir , Moody pa-rut sur-le-champ, et ses juges lui ayant ordonné despotiquement de demander pardon, il répondit avec beaucoup de présence dVsprit : (( Messieurs , si en empêchant la salle )) d'être brûlée, et en sauvant la vie de plu- )) sieurs d'entre vous, j'ai donné lieu à votre )) mécontentement, je vous en demande )) pardon. » De pareilles excuses parurent une aggravation de sa faute , et un cri général s'éleva : a A genoux ! à genoux ! — » Messieurs , répondit Moody avec indigna- )) tion , si j'étais capable de me dégrader à ce )) point , je serais indigne de reparaître de- )) vant vous. » A ces mots , saluant le public , il quitta le théâtre. Garrick le reçut à bras ouverts, et lui dit qu'il s'était conduit en homme d'honneur. Cependant le tumulte continuait ; on appelait le directeur à grands cris ; Garrick fut obligé de reparaître sur le théâtre. Il reçut l'injonction de renvoyer Moody, à cause de son insolence. Il répondit que quoique Moody fût un acteur très-utile au spectacle, il ne paraîtrait plus dans aucun rôle, tant quil encourrait la disgrâce du public. Le tumulte s'apaisn ; on permit de com-

mencer la pièce, et Garrick embrassant Moody, rassura que ses appointemens lui seraient continués (i).

Les confédérés, fiers de leur victoire , voulurent cueillir le lendemain de nouveaux lauriers à Covent-Garden. Ils s^ rendirent en force , et, avant que la pièce commençât , ils appelèrent à grands cris M. Béard , un des directeurs ; il obéit à cet ordre , et dès qu^il parut , on lui signifia qu^il fallait qu^il se conformât au règlement adopté la veille à Drury-lane : il répondit qu^il avait fait de grands

(i) M. Davies , dans sa Vie de Ganick , donne la suite de cette anecdote. Il dit que, quelques jours après, Moody se rendit cliez Fitzpatrick, et lui demanda raison de l'insulte qu il lui avait faite. Le chef des conjurés commença par nier que ce fût lui qui lui eût crié de se mettre à genoux ; et se voyant pressé dans ses derniers retranchemens, finit par accepter un rendez-vous pour le lendemain , au café de la Jamaïque. Fitzpatrick n'eut pourtant garde d'y aller luimême ; il y envoya un ami qui joua le rôle de conciliateur, et il se soumit à l'humiliation d'écrire à Garrick , pour le prier de faire reparaître M. Moody sur le théâtre , et pour l'assurer qu'il s'y rendrait avec tous ses amis pour contribuer à le rétablir dans les bonnes grâces du public. Moody ne tarda pas à reprendre tous ses rôles.

{Note du traducteur.)

Page 1