CHAPITRE XII. I7I
Mistriss King et Holland étant un jour avec Garrick dans sa bibliothèque , la conversation tomba sur le voyage que celui-ci avait
)) la même politesse , adjugèrent la palme à mademoiselle » Clairon. Après la scène pantomime dans laquelle Gar- » rick imita la folie qui trouble en un instant la raison » d'un père qui vient de perdre son enfant , mademoi- » selle Clairon se leva tout-à-coup , et courut l'embrasser. » Se tournant alors vers mistriss Garrick , elle la pria de » l'excuser, en disant qu'elle avait été entraînée par un n enthousiasme involontaire. Mademoiselle Clairon avait » toujours été l'actrice favorite de Garrick. Il l'avait vue » lors du premier voyage qu'il avait fait à Paris en 1762 ; )> sa réputation n'était encore qu'à son aurore , et made- » moiselle Dumesnil était l'astre qui brillait alors sur le )) théâtre français. Elle était l'objet de l'admiration des » étrangers comme de ses concitoyens , et cependant Gar- » rick avait osé prédire dès-lors que mademoiselle Clairon » surpasserait toutes ses rivales. Il eut, à son second » voyage , la satisfaction de voir cette prédiction accom- » plie (*). ))
L'anecdote suivante est déjà connue. Nous croyons pourtant devoir la donner telle qu'elle se trouve dans l'ou-
(^) M. Davies prononce d'un ton décisif un jugement que l'opinion des connaisseurs n'a pas confirmé. Mademoiselle Clairon déploya tout ce que l'art peut produire de plus parfait : le succès de mademoiselle Dumesnil fut le triomphe du génie. Mademoiselle Clairon fit admirer sa profonde intelligence : mademoiselle Dumesnil fit frémir et pleurer.
( ]Yote des éditeurs, )
fiut sur le continent. Pendant cet entretien , Garrick ouvrit un secrétaire , et prit dans un tiroir une riche tabatière dont lui avait fait
vrage intitulé Biographia dramatica, dont nous avons déjà parlé.
« Tandis que M. Garrick était dans la capitale de la » France , il fit une courte excursion hors des murs de 5) Paris avec le célèbre acteur français Préville. Ils étaient » à cheval, et Préville eut la fantaisie d'imiter un cavalier y) pris de vin. Garrick l'applaudit; mais il lui dit qu'il » manquait à son tableau un trait essentiel pour le rendre » parfait : ses jambes n étaient pas av'niées. Tenez , lui )) dit-il, je vais vous faire voir un garnement anglais, qui, )) après avoir dîné dans une taverne , et y avoir avalé trois » ou quatre bouteilles de vin de Porto , est monté à cheval r> dans une soirée d'été pour aller à sa maison de cam- « pagne ; et à 1 instant même , il se mit à contrefaire » l'ivresse dans tous ses diftereus degrés. D'abord, il dit w à son domestique qu'il voyait tourner autour de lui le 5) soleil et les champs ; ensuite , il fit jouer sans raison le « fouet et les éperons , de sorte que son cheval se mit à « gambader, à ruer, à se cabrer ; puis il laissa tomber son » fouet; la bride s'échappa de sa main; ses jambes paruy> rent hors d'état de le soutenir sur les étriers : il semblait « avoir perdu l'usage de toutes ses facultés. Enfin , il se :» laissa tomber de cheval comme ivre-mort, et d'une roa- » nière si naturelle , que Pré ville poussa involontairement » un cri de terreur. Il courut à lui, et sa frayeur aug- )) menta quand il vil que son ami ne répondait pas a ses » questions. Après avoir essuyé la poussière qui lui cou-