‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiques (volume 2)Chapitre 29 sur 57 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

82 MÉMOIRES les griefs, faits et armes par qui valeur hardement et prouesse est guaige en sang mélé de sueur. Aux escrimes ou tournois de la veille, où le danger étoit moins grand, on se eontentoit de crier : L’amour aux dames, la mort aux chevaux. Ro:

A proportion des criées et huées qu’avoient excitées les hérauts et les ménestriers, ils étoient payés parles champions. Leurs présents étoient reçus avec d’autres cris ; les mots de largesse * du noblesse, c'est-à-dire, libéralité, sé répétoient à chaque distribution nouvelle. Une des vertus les plus recommandées aux chevaliers, étoit la générosité : c'est aussi la vertu que les jongleurs, les poëtes et les romanciers ont le plus exaltée dans leurs chansons et dans leurs écrits: elle se signaloit encore par la richesse des armes et des habillements. Les débris qui tomboient dans la carrière, les éclats des armes, les paillettes d'or et d'argent dont étoit jonché le champ de bataille, tout se partageoit entre les hérauts et les ménestriers. On vit une espèce d’imita— tion de cette antique mägnificence chevaleresque à la cour de Louis XII, lorsque le duc de Bukingham ; allant à Paudience de:la reine, parut avec-un habit chargé de perles

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 83 que l’on avoit exprès mal attachées ; il s’étoit ménagé par ce moyen un prétexte honnête de les faire accepter à seux qui les ramassoient pour les lui remettre.

Les principaux réglements des tournois 14 appelés avec justice école de prouesse dans le roman de Perceforest, consistoient à ne point frapper de la pointe *, mais du tranchant de l'épée, ni combattre hors de son rang 1; à ne point blesser le cheval de son adversaire ‘! ; à ne porter des coups de lance qu'au visage ‘ et entre les quatre membres, c'est-à-dire, au plastron ; à ne plus frapper un chevalier dès qu'il avoit ôté la visière ** de son casque, ou qu'il s’étoit déheaumé; à ne point se réunir plusieurs contre un en dans certains combats, comme celui qui étoit proprement appelé joute. Le juge de paix choisi par les dames, avec une attention scrupuleuse et l'appre le plus curieux , mais dont le détail m’écarteroit trop de l objet de ce Mémoire, étoit toujours prêt d'interposer son ministère pacifique, lorsqu'un chevalier , ayant violé par inadvertance les loix du combat, avoit attiré contre lui seul les armes de plusieurs combattants. Le champion des dames , armé d’une

longue pique ou d’une lance surmontée d’une | +

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côiffe, n’avoit pas plutôt abaïssé sur le heaume de ce chevalier le signe de la clémence et de la sauve-garde des dames, que l'on ne pouvoit plus toucher au coupable. Il étoit absous de sa faute lorsqu'on la croyoit en quelque façon involontaire *° : mais si l’on s’apercevoit qu'il

eût eu dessein de la commettre, on devoit la

lui faire expier par une rigoureuse punition. 11 étoit juste que celles qui avoient été l'ame de ces combats y fussent célébrées d’une façon particulière. Les chevaliers ne. terminoient

aucune joute de la lance, sans faire à leur hon-

neur une dernière joute qu'ils nommoient le

coùp ou la lañce des dames ‘’ | et cet hom-

mage ou tribut se répétoit en A batous pour

elles à l'épée, à la hache d'armes et àla dague°*. C'étoit, de toutes les joutes , celle où l'on se piquoit de faire de plus nobles efforts.

Le tournoi fini, on s’occupoit du soin de distribuer, avec toute l'équité et Pimpartialité possibles , le prix que l'on avoit proposé, suivant les divers genres de force ou d’adresse par lesquels on s'étoit distingué ; soit pour

avoir brisé le plus grand nombre de lances,

soit pour avoir fait le plus beau coup de lance ou d'épée, soit pour être resté plus long-temps à cheval sans être démonté ni désarçonné,

soit enfin pour avoir tenu plus long-temps de pied ferme dans la foule du tournoi sans se déheaumer ou sans lever la visière pour reprendre haleine ou se délasser.

Les officiers d'armes dont les regards avoient été continuellement fixés sur cette multitude de combattants, pour observer tout ce qui se passoit, en faisoient leurs rapports devant les juges et les autres chevaliers préposés aux joutes; on alloit encore dans tous les rangs re-

cueillir les. voix ; enfin les princes souve-

rains ; les anciens chevaliers et les juges nommés expfès avant le tournoi, prononçoient le

nom du vainqueur. Souvent on a vu la ques-

tion portée au pied du tribunal des dames**,ou des demoiselles, et souvent elles ont adjugé Île prix comme souveraines du tournoi. S'il arri— voit qu’il ne fût point accordé au héros qu’elles en avoient estimé le plus digne, elles lui décernoient un second prix ‘ qui n'étoit guere moins glorieux que le premier, et souvent peutêtre plus flatteur pour celui qui le recevoit.

Enfin lorsque le prix avoit été décerné , les

officiers d'armes alloient prendre, parmi les dames ou les demoiselles, celles qui devoient le porter et le présenter au vainqueur. Le baiser‘* qu'il avoit droit de leur donner, en rece-

ri.

vant le gage de sa gloire, sembloit étre le dernier terme de son triomphe. Il étoit conduit par elles dans le palais au milieu d’une foule de peuple. Tout retentissoit autour de lui des éloges les plus fastueux, ‘et souvent les plus excessifs, donnés par les hérauts et les juges d'armes, du son des instruments, des cris éclatants qui publioient sa victoire. Si l'on veut bien se rappeler l'estime que notre nation.a prodiguée de tout temps aux vertus et aux talents militaires, et le nombre prodigieux de spectateurs qui accouroient à nos tournois, LE toutes es provinces et de tous les royaumes" on concevra sans peine quelle impression devoit faire sur des hommes passionnés pour la gloire, cette espèce de triomphe, et l'espérance -de pouvoir un jour en obtenir de pareils.

Les jeux de la Grèce célébrés par Pindare avec toute la pompe de sa poésie, et les triom= phes de l’ancienne Rome, ne nous donnent point l'idée d'une réçompense plus glorieuse. L'éclat de ces triomphes.de la Chevalerie n'humilioit point les vaincus ; ceux-ci ne rougissoient point d’exalter la prouesse du vainqueur; il pouvoit à sou tour leur céder la palme une autre fois, et sa bravoure illustroit en quel-. que façon leur défaite: enfin la sagesse des

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE, 87 Grecs et la politique des Romains n’avoieni rien imaginé de si noble ni de plus utile pour former des braves défenseurs de la patrie.

Le vainqueur, conduit dans le palais, y étoit désarmé par les dames qui le revétoient d’habits précieux : lorsqu'il avoit pris quelque repos, elles le menoient à la salle où il étoit attendu par le prince , qui le faisoit asseoir au festin dans Ja place la plus honorable. Exposé aux regards et à l'admiration des convives et des spectateurs , et souvent servi par les dames , au milieu de tant de gloire, il auroit eu besoin d’être averti comme les anciens triom-— phateurs, qu'il étoit mortel, si les préceptes de la Chevalerie ne lui avoient appris qu’un maintien simple et modeste est l'extérieur le plus propre à rehausser l'éclat de la victoire :

Un chevalier, n’en doutez pas, Doit férir hault et parler bas, .

lui avoit-elle appris, dans la simplicité de son ancien langage. Souvent elle lui avoit donné cet avis que l’on ne peut trop répéter à la jeunesse guerrière : Soyez toujours de dernier a parler dans les assemblées des gens plus âges que vous, et le premier à frapper dans les com-

88 © MÉMOIRES bats. Enfin elle ne cessoit de dire à tous les chevaliers, qu’ils ne pouvoient trop vanter les autres , ni trop peu parler d'eux-mêmes.

Lancelot du Lac nous peint, dans un endroit de son roman, l'air timide, embarrassé et même honteux, d’un jeune héros assis à table entre le roi et la reine, après s ‘étre couveft de gloire dans un tournoi. |

Les mêmes principes de Er 86 inspi— roient aux chevaliers vainqueurs des attentions particulières pour consoler les vaincus et pour adoucir leurs peines : « Aujourd'hui la fortune » et le sort des armes me donnent l'avantage, » disoient-ils à ceux qui leur tendoient les » mains; je ne dois rien à ma valeur, demain » peut-être succomiberai-je sous les. coups » d'un ennemi moins redoutable que vous. »

Ces leçons de générosité”, ces exemples d'humanité, tant de fois répétés dans les tournois, ne pouvoient être oubliés, même à la guerre au milieu du carnage et de la fureur des combats. Nos chevaliers n'y perdoient pas de vue la maxime générale, d'être aussi compatissants après la victoire, qu'nflexibles avant que de l'obtenir. Sans vouloir décider entre les Francois et les Anglois, à laquellé ‘des deux nations la Chevalerie doit son origine, l'humanité et la

courtoisie dont ils ont usé de part et d'autre envers les prisonniers, doit les faire reconnoitre par tous les peuples de l'Europe, sinon pour les instituteurs, du moins comme les plus fermes soutiens de la Chevalerie : elle seule auroit pu inspirer des sentiments aussi purs et des procédés aussi généreux que ceux dont on voit les exemples toujours continués dans les deux nations, tandis que les peuples les plus voisins ne cessoient de donner à cet égard des exemples affreux de cruauté et de barbarie.

Les François. et les Anglois n'ont pas montré moins souvent une fidélité à toute épreuve, pour garder la foi qu'ils avoient jurée à ceux dont ils étoient prisonniers. | Les exploits des différents acteurs du tournoi, leur prouesse, leur vigueur et leur adresse, les aventures des anciens chevaliers et des héros qui avoient illustré le corps de la nation et de la Chevalerie, faisoient le sujet des conversations dont les festins étoient entremélés et suivis; on les inscrivoit sur les registres pu blics et authentiques des officiers d'armes, c'étoit la matière des chansons, des lays et des autres poëmes que chantoient les dames, les demoïiselleset les ménestriers, qui méloient leur voix aux sons de toutes sortes d'instruments:

go MÉMOIRES

Les jeux qu'un spectateur curieux auroit vus dans les appartements du palais , au sortir des repas qui terminoient les tournois, étoient moins des amusements ruineux, où du. moins oisifs , que des occasions d'exercer son adresse, son esprit, son imagination et ses talents, Le même spectateur auroit vu des dames et des chevaliers jouer aux échecs, jeu que l'on peut regarder avec raison comme le rudiment de la tactique, la plus savante «et la moins équivoque

de toutes les parties de l’art mälitaire. S'il eût prêté l'oreille aux entretiens des dames *, illes auroit entendu échauffer le courage de leurs respectueux amants, par les éloges des chevaliers qui avoient paru dans les joutes avec plus d'éclat, par les témoignages d'estime et de reconnoissance qu'elles prodiguoient à leurs serviteurs, lorsqu'ils s'étoient: distingués. On les auroit entendu leur proposer encore de nouveaux prix à mériter non-seulement dans les tournois ”’, mais encore dans les combats sanglants de la guerre, des prisonniers à faire , un poste à enlever aux ennemis, une escalade, ou quelqu'autre exploit. C'étoit là ce qu'une dame exigeoit de son amant, pour juger s'il étoit digne d'elle, et pour s'assurer de son amour. On croira que je parle d'après quelque roman-

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cier, mais je n'ai besoin que du témoignage de Froissart pour donner la preuve de ce que j'avance. Un chevalier du Bourbonnois, nomme PBonnelance, dit-il, vaillant homme aux armes , gracieux et amoureux, s'était trouvé à Montferrand en Auvergne en grant esbatement avec dames et demoiselles, elles le presserent de faire quelque exploit contre les Anglois; lune d'elles qu’il avoit en graces ( qu’il aimoit ) plus que les autres, lui dit qu'elle verroit volontiers un Anglois: $i je puis étre assez heureux pour en préndre quelqu'un, je vous l'amener& , avoit-il répondu. À quelque temps de-là il fit une course qui le mit en état de tenir sa parole. Il ramena à Montferrand les prisonniers qu'il avoit faits, au grand contentement des dames et demoiselles qui vinrent souvent le visiter ; et s'adressant à celle qui lui avoit demandé un Anglois: En voici plusieurs, luidit-il, Je vous des lerrei en cette ville tant qu'ils auront trouvé qui leur rancon payera. Les dames commencérent à rire, quitournèrent cette chose en reveil (joie), et dirent grant mercy. Bonnelarce s'en alla avec elles, et fut dedans Montferrand trois jours ,-entre les dames et demoiselles.

Quelques historiens ont dit que le désir de la gloire fut le seul motif de l'union de:

92 | MÉMOIRES Charles VII et de la belle Agnes Sorel : c'est, sans doute, trop dire; mais on peut présumer que cé sentiment contribua beaucoup à l’entretenir. Il étoit alors le principe , ou du moins le prétexte de:toute la galan— terie dont les dames, pour cette raison, faisoient parade, aussi bien que leurs amants. On ne peut guère douter que plusieurs d’entre eux n'aient fait de la gloire l'unique objet de leur passion. Si l’on examine bien les hommes, surtout le caractère des peuples qu’un tempérament plein de feux rend susceptibles de sentiments élevés, on ne sera point surpris qu’une sage et habile politique fasse prendre à leur cœur, à leur esprit et à leur imagination toutes les formes et toutes les impressions qu elle voudra leur communiquer. ES | - Les chansons de gestes”, c’est-à-dire, LE toriques , ou les autres poëmes composés pour célébrer les tournois, étant répandus dans toutes les cours de l’univers, y portoient le nom et la gloire de ceux qui en avoient remporté le prix, échauffoient tous les cœurs, excitoient une noble émulation. C'étoit aussi le dessein de ceux qui écrivoient les romans et les histoires. Les préambules de tous les ouvrages que l’on composoit alors, soil en vers, ‘soit en

. prose,sontremplis de ce motif louable qui avoit fait prendre la plume à leursauteurs, et doivent achever de nous convaincre que le même esprit* régnoit, à cet égard, dans tous les ordres de l'État. Il inspiroit encore plus particuhiérement Alain Chartier, dans le poëme où cet auteur fait parler quatre dames dont les amants ont chacun éprouvé un sort différent à la funeste bataille d’Azincourt. L'un d'eux a été tué; l'autre a été fait prisonnier; le troisierne est perdu et ne se retrpuve point; le quatrième est sain et:sauf, mais il ne doit son salut qu'a une fuite honteuse. On représente la dame de celuici comme infiniment plus à plaindre que ses compagnes, d'avoir placé son affection dans un lâche chevalier : Selon la loi d'amour, dit-elle, je l'eusse mieux aimé mort que vif. Le poëte ne blessoit point la vraisemblance ; les sentiments qu'il prétoit aux dames Aoient alors gravés dans tous les cœurs.

Une estime si universelle du courage, et l'ardeur qu'elle inspira pour la guerre , étoient les heureux fruits de l’ancienne ChMevalerie militaire , qui fut elle-même la source féconde d'où sont sortis tant de héros, la gloire et FADpIE de la nation‘françoise.

et:

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