‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiques (volume 2)Chapitre 37 sur 57 · Due} Jo D D ne D nn ne ee «ue ce ef eu «EEE · texte numérisé non relu

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On a vu dans tous les temps et dans toutes les professions, des hommes assez vertueux pour regarder comme une récompense suffi sante la pratique même de la vertu, et la satisfaction d’avoir rempli les devoirs de leur état : je ne doute point qu'il ne se trouvât des chevaliers pour qui le plaisir d’être utile aux autres hommes, et le témoignage intérieur qu'une ame généreuse se rend à elle-même, ne fussent beaucoup plus flatteurs que les applaudissements et les cris tumultueux des offciers d'armes dans les tournois et dans les combats: . | -

- Néanmoins des motifs si épurés n'étoient pas de nature à faire assez d'impression sur la plupart de ceux même qui se piquoient de penser autrement que le vulgaire. Une sage, politique voulvit multiplier les chevaliers : il fallut donc attacher à cette profession des avantages extérieurs, en rehausser l'éclat par

“des prérogatives honorables ; et donner à ceux

246 MÉMOIRES qui l’exerçoient une prééminence marquée sur tous les écuyers, et sur tout le reste de la noblesse. Je'commencerai parles distinctions de l’'armure et de l'habillement : elles m'obligeront d'entrer dans des détails qui paroïîtront peutêtre frivoles à quelques lecteurs ; mais on cessera de les regarder comme tels, si l'on considère que toute distinction devient importante quand elle est le prix de da vertu. | * Une lance : forte et difficile à rompre, un haubert * ou haubergeon, c'est-à-dire une double cotte de mailles tissues de fer, à l'épreuve de l'épée , étoient les armes* assignées aux chevaliers‘ exclusivement; la cottef d'armes, faite d'une simple étoffe armoriée , étoit l'enseigne dé leur prééminence sur tous les autres ordres de l'État et de la guerre. Les écuyers® mêmes n’avoient pas la permission d'en venir aux mains avee eux; et quand un écuyer l'auroit eue , couvert de sa cuirasse foible et légere, armé seulement de l'épée et de l'écu , comment eût-il pu se défendre d'un adversaire presque invulnérable ? Le peuple ne portoit en Vorese et peut-étre même dans (les combats, qu'une espèce de couteau 4 pendoit le long de la cuisse.

Si les armes des chevaliers et des écuyers

étoient enrichies d’ornements précieux, le plus pur de tousles métaux ? étoit réservé pour celles des chevaliers, pour leurs éperons, pour les housses et pour les harnois de leurs chevaux. Travaille en étoffe, il enrichissoit leurs robes, leurs manteaux, et toutes les parties de leurs vêtements et de leurs équipa ages; il servoit, dans les assemblées, à faire reconnoitre, à distinguer leurs personnes et cellés de leurs femmes; comme on les distinguoit dans les distours et dans les actes, ou autres écrits, par les titres dé don, sire, messire*, monseigneur, et par ceux de dame ®, de madame et autres. L'argent destiné pour les écuyers, que l’on qualifioit de monsieur et de damoiseau, et pour leurs femmes, à qui l'on donnoit le titre de damoiselles ‘*, marquoit aussi la différence qu'on devoit mettre entre eux et les personnes d'un état inférieur, qui ne portoient que des étoffes de laine, ou du moins sans or, ni argent.

Les seuls chevaliers avoient droit de porter, particulièrement pour doubler leurs manteaux ‘’, le vai ‘*, l’hermine et le petit gris; d'autres fourrures moins précieuses étoient pour les éeuyers, et les pas viles pour le peuple.

On avoit interdit la soie aux PER et

aux gens du commun : entore étoit-elle dispensée, entré les chevaliers et les ecoyetst avec un sage ménagement. L'attention à ne rien confondre älloit si loin , que dans les cé—

rémonies, lorsqu’ on voit les chevaliers vêtus

de*drap de damäs, les écuyers ne le sont que de satin, où si les derniers ont: des habits de damas'?, les premiers sont habillés de velours. Enfin l'écarlate 4, ou toute autre couléür rouge étoit appropriée aux chevaliers, à cause dé son éclat et de son excellence; elle s'est conservée dans l'habillement des magistrats supérieurs et des docteurs. Les chevaliers, à l'égard de leur habillement , avoient une autre prérogative qui rie s'étendoit point aux écuyers : on regardoit dans ce temps-là comme clerc, qnicongue ayant reçu latonsure, nes’ = toit marié qu’une fois, ou n’avoit point épousé de veuve, conformément à ce qui se pratique encoré aujourd'hui dans l’ordre de Saint-Lazares En général, tout clerc marié perdôit le privilégé ordinaire d’être traduit devant le jugé ecclésiastique, s'il étoit arrêté sous des habits séculiérs; mais s’il étoit chevalier , s'il portoit l’habit dé chevalier au lieu de celui de clerc, il jouissoit de toutes les immunités de la cléricature ‘: On portoit à ces deux états

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 249 un respeît presqu'égal, et suivant les idées de l’auteur du Jouvencel, que j'ai cité dans le second de ces Mémoires, peu s’en falloit que l’on ne les confondit.

Une dernière particularité distinctive des chévaliers, que j'emprunte du manuscrit de Joinville ‘f, terminera cet ärticle. Les chevaliers, comme on peut l’inférer d’un passage de-ce manuscrit, se rasoient le devant de la tête, soit de peur d’être saisis par les cheveux, s'ils perdoient leur casque dans le combat; soit qu'ils les trouvassent incommodes sous la coiffe de fer , et sous le heaume dont ils étoient continuellement armés. |

Néanmoins ces usages rie furent pas tou- jours uniformes, et rien n’a plus varié, suivant les temps et les circonstances, que les réglements de la Chevalerie, surtout par rapport aux armes et au vêtement.

Les chevaliers étoient aussi distingués entre eux par les armoiries particulières dont ils chargeoïient léur écu , leur cotte d'armes, le pennon de leur lance, et la banderolle qui se portoit quelquefois au sommet - du .casque.

Comme c'etoit originairement des princes souvérains ou des seigneurs suzerains que les premiers chevaliers tenoient le titre et l'épée

dont ils étoient décorés, ils s'étoient fait, à leur réception, un devoir et un honneur d'adopter ‘’ les armoiries de ceux qui les avoient reçus dans l’ordre de la Chevalerie, ou de prendre au moins quelque pièce de leur blason ‘ pour l'ajouter au blason de leur propre famille. Dans la suite, lorsque ces chevaliers en créérent d'autres, ils transmirent à ceux-ci les armoiries qu'eux-mêmes avoient adoptées : ainsi certains émaux ou métaux ont dû naturellement dominer dans les anciennes armoiries des provinces soumises à des seigneurs particuliers; c'est-à-dire, qu'on doit les y trouver plus communément que dans d’autres. Cette remarque assure celle de Saint- Julien de Balleure, qui prétend que les plus anciennes maisons de Bourgogne blasonnoient de gueules, et celles de Bretagne d'hermines, D l'exemple des ducs de ces deux provinces.

D'autrés chevaliers, par une ambition encore plus délicate et plus élevée, ne vouloient point prendre de noms, de cris‘ ou de devises, ni.

d’arinoiries , avant que de les mériter par leurs propres exploits : si leur écu étoit peint du blason de leur famille, ils le tenoient enveloppé d'une housse ” , jusqu’à ce qu'ils se fussent trouvés dans dés tournois ou dans des

combats. Les coups d'épée ou de lance qu’ils devoient y soutenir, devoient , en coupant et déchirant ce voile, manifester de quelle race ces chevaliers étoient issus, et faire voir.en même temps qu'ils étoient dignes d'en porter le nom et les armes. Souvent ils se contentoient d'un écu blanc ou d'une seule couleur, en attendant quelescirconstancesles déterminassent sur le choix des pièces de leur blason , auquel le nom et le cri d'armes, qui servoit de signe pour se reconnoître dans les combats, devoient faire allusion’, autant qu'il étoit possible. La croix prise contre les infideles, une lance, une épée, toute autre arme enlevée dans un tournoi ou dans. un combat, une tour, un château, et même les créneaux et les palissades de quelques remparts forcés ou défendus, une infinité d'autres exploits ** de cette nature ont donné l'origine aux différentes pièces des'écus; elles y ont été répétées ** autant de fois que les mêmes exploits ont été renouvelés par le même chevalier : de-là vient que quelques-uns les ont prises sans nombre, comme dans les armoiries de France dont les fers de lance , que nous appelons aujourd'hui fleurs de lys, étoient originairement sans nombre sur tous les écus. |

L’impossibilité d’en faire tenir plus de trois dans le petit sceau ou sceau secret , fut la raison-qui détermina depuis à les réduire à ce nombre , lorsque l'on eut commencé à perdre de vue les anciens principes de Chevyalerie ; mais les pièces étoient aussi changées, diminuées ou même retranchées dans la suite, si le chevalier venoïit à commettre quelque faute. La Chevalerie avoit déjà tracé l’idée de cette politique judicieuse, dont le siècle dernier nous fournit un exemple mémorable. Quelques-uns de nos régiments de dragons ayant enlevé des timballes sur des régiments de cavalerie, Louis XIV leur accorda le privilége de porter des timballes avec leurs tambours à la tête de leurs escadrons. De même les chevaliers, pour avoir remporté, dans des tournois et dans des combats, une ou plusieurs épées, ou d’autres armes, avoient reçu le droit d’en décorer leurs écus et de les y placer comme des monuments de leur valeur; mais si, dérogeant à leurs premiers exploits dans d’autres rencontres, ils perdoient les mêmes armes, selon quelques auteurs, elles étoient pareillement retranchées de leur blason. Une partie de la oloire des chevaliers ne pouvoit s'éclipser sans faire aussi disparoître la portion de leurs ar-

moiries qu'ils avoient prises pour en conserver le souvenir : c’est ainsi que la Chevalerie distribuoit toujours à propos les peines et les récompenses É |

Ces distinetions dont nous avons parlé jusqu'ici, n’étoient , si l'on veut, qu’une décoration extérieure faite pour imposer aux yeux de la multitude : passons maintenant à d’autres avantages plus réels qui furent le prix des dangers. et des travaux continuels auxquels les chevaliers avoient consacré leur vie.

Dans les premiers temps la plus illustre naissance ne donnoit aux nobles aucun rang personnel, à moins qu’ils n’y eussent ajouté le titre ou le grade de chevalier. Jusqu’alors on ne les considéroit- pos comme membres de l'État, puisqu'ils n'en étoient point encore les soutiens et les défenseurs : les écuyers appartenoient à la maison du maitre qu’ils servoient en cette qualité; ceux qui ne l’étoient pas.encore, n’appartenoient qu’à la mère de famille dont ils avoient reçu la naissance et la première éducation. Les uns et les autres n'osant arborer les armoiries de leur père, n’av oient point de sceau * et s'ils intervenoient dans quelque acté, comme parties contractantes, ils étoient obligés, pour le sceller, d'emprun-

La

ter le sceau de leur mère, de leur tuteur, d'un ami, d'un parent ou de la cour de justice dans laquelle l’acte étoit passé, Les monuments historiques nous en fournissent des preuves, même ‘à l'égard des seigneurs du plus haut rang ; et c’est sur ce principe que les régents du royaume * ont autrefois scellé de leur propre sceau, et non de celui du roi mineur. De quel droit celui qui n'avoit point reçu le gage de là Chevalerie se seroit-il fait représenter dans l'empreinte d'un sceau avec l'armure d'un chevalier, le casque en tête, monté sur un cheval de bataille, tenant d’une main le bouclier , et de l'autre l'épée haute, dans l'attitude d'un homme qui combat? Ce droit étoit légitimement acquis au chevalier, dès qu’il avoit reçu l'épée et l'écu destinés à la défense de l'Église et de la nation. Avec cette parure guerrière, il prenoit place parmi les hommes à qui la gloire et l'administration de l'État étoient confiées, et qui faisoient l’appui du trône: par une conséquénce raisonnable, il étoit dès-lors émancipé *’, quelque jeune qu’il pût être. Plusieurs fils de souverains ont été faits ariciennement chevaliers des le berceau; grand nombre d’une qualité très-inférieure le furent à l'âge de quinze ôu seize

ans. Comme celui qui devoit par son. état dé fendre les autres ,; les juger et lés gouverner, étoit à plus forte raison présumé capable de soutenir ses propres droits et de se gouverner Jui-même ; on regardoit l'émancipation comme la suite nécessaire de la Chevalerie. Suivant les mêmes principes, un homme dont tous les pas étoient dirigés par l'amour du bien public, et qui ne marchoit que pour affranchir les autres, devoit étre affranchi de toute contrainte et de toute espèce de servitude ; rien ne devoit retarder sa marche : le chevalier , conformément à l’ancien privilége des soldats romains , étoit exempt de payer les droits de vente des denrées et des autres marchandises achetées pour son usage particulier, et même de toute espèce de péage. Son armure et son équipage le faisoient reconnaitre de loin : à son approche toutes les barrières s’ouvroient pour lui laisser un libre passage *. Par la même raison , si le sort des armes le faisoit tomber au pouvoir d'un ennemi, sa dignité seule l’affranchissoit des fers que l’on eùt donnés à des prisonniers d'un ordre différent : sa parole étoit le lien le plus capable de le retenir. Sur la foi de son serment, on lui ptocuroit dans sa prison appelée courtoise, quoique fermée, tous

les adoucissements qui pouvoient soulager la rigueur de sa situation. 2

Nous avons dit, dans notre second Mémoire, que les hauts barons, pour inviter un. plus grand nombre de guerriers à s’enrôler sous leurs bannières, étaloient une magnificence royale dans les promotions des chevaliers. Peut-être que bientôt ils virent leurs trésors s'épuiser par tant de profusions, ou qu'ils ne jugèrent plus à propos d'acheter à si haut prix les nombreuses recrues qui s’empressoient à les servir : il paroit du moins que dans la suite, ceux qui alloient recevoir la Chevalerie, ent éclater, dans ces fêtes somptueuses, une magnificence proportionnée à celle des plus grands seigneurs. Ce-fut sans doute pour cette raison , que les possesseurs de terre noble , lorsqu'eux ou leurs fils aînés devoient recevoir la Chevalerie, eurent droit de lever sur leurs vassaux et sujets de ces mêmes terres, pour les frais de leur réception, une des.quatre espèces de tailles ou impositions, que l’on appelait aides chevels , aides de, Chevalerie **. Les trois autres cas où le chevalier en pouvoitlever une pareille, étoient le mariage de ses filles, le paiement de sa rançon , S'il étoit fait prisonnier, et le

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 257 voyage d'outre-mer lorsqu'il l’avoit entrepris. ! Le titre de chevalier, respectable pour tous les ordres de l'État, trouvoit, particulièrement dans les tribunaux , des juges toujours dispo+ sés à défendre ses droits. Outre que les chevaliers ne pouvoient étre appelés en justice qu'avec les ménagements et les égards que l'on devoit à leur dignité, s'ils obtenoient des dépens contre leursparties , ces dépens étoient doubles de ceux que l'on adjugeoit aux écuyers; mais aussi lorsqu'ils méritoient d’être condamnés, d'autant plus coupables qu’ils devoient aux autres l'exemple de toutes les vertus, ét principalement de l'équité, ils payoient une amende une fois plus forté que celle des écuyers **. En suivant la même proportion , il fut ordonné aux chevaliers, en 1411 ; au siége de Dun-le-Roi, de porter huit fascines, tandis que l'on se contentoit de quatre seulement de la part des écuyers.

Comme les chevaliers avoient été dès leur origine les chefs et les conseillers de toutes les justices , ils conservérent long-temps le privilége exclusif de posséder tertaines magistratures considérables. L'office de sénéchal de Beaucaire ayant fait la matière d'une contestation portée au parlement, l’un des préten-

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