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260 Le MÉMOIRES
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jouter au simple titre de chevalier ou chevalier bachelier , le titre plus noble’ et plus relevé de chevalier banneret *. La distinction de ces bannerets consistoit à porter.une bannière carrée. au haut de leur lance, au lieu que celle des simples chevaliers étoit prolongée en deux cornettes ou pointes, telles que les banderolles qu’on voit dans les cérémonies de l'Église. D'autres honneurs étoient encore offerts à l'ambition des bannerets : ils pouvoient prétendre aux qualités de comtes, de barons, de marquis ; de ducs; et ces titres leur assuroient à eux et même à leurs femmes, un rang fixe auquéelon reconnoissoit, du premier coupd'œil, la grandeur et l'importance des services qu'ils avoient rendus àl État: Divers ornements achevoient dé caractériser leur mérite et leurs exploits : on peut voir dans les- traités du blason les différents timbres ou casques, cimiers, grilles, bourlets, tôrtis, volets, lambels ou lambeaux , supports ou tenants, ceintures et couronnes dont étoient accompag nés les écus.
La plupart de ces pièces originairement portées dans les cérémonies par ceux à qui elles ap partenoiént, avoient fait partie de leur armure de tête, de leur coiffure et de leur habillement. Les demeures même: des chevaliers,
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 2064 dors considérées, suivant l'esprit .du siècle, comme les temples de l'honneur, devoient avoir des signes propres à les faire respecter. Les créneaux et les tours qui servoient à la défense des châteaux, en marquoient aussi la noblesse; mais les seuls gentilshommes avoierit le privilége de parer de girouettes* le faite de leurs maisons. | : La forme de ces nobles signaux indiquoit les -divers grades de ceux à qui les maisons appartenoient: figurés en manière de pennons, ils désignoient les chevaliers; taillés en bannières, ils désignoient les bannerets. En entrant dans ces maisôns j on distinguoit encore mieu x® par les diverses facons dont les meubles étoient ornés, le rang des maîtres qui.les habitoient. Ces détails nous ont été transmis avec soin par une dame de la cour de Bourgogne, dans un manuscrit intitulé : {es Honneurs de la Cour. La maison de Bourgogne, issue de nos rois, avoit sans doute puisé dans le cérémonial de leur cour, des usages qu’elle se fit honneur de garder inviolablement.
Ils ont passé depuis, avec l’héritière de Bourogne, dans-la maison d'Autriche, et forment ce code exact et religieux que nous connoissons sous le nom d'Etiquette d’Espagne. Le nom-
bre infini de distinctions qui ‘pouvoient faire naître des disputes entre les courtisans, mais qui dumoinsentretenoientl'émulation, est aboli parmi nous: si quelques-unes subsistent encore, elles ne sont guère connues hors de l'enceinte dela cour, à la réserve du dais que l'on voit dans “les appartements de nos princes et de nos ducs: autrefois, selon les divers rangs, le dais étoit varié de plasieurs façons. Tous ces honneurs qui devinrent bientôt héréditaires, avoient été personnels pendant quelque temps; et la distinction * qu'ils donnoient, presque toujours attachée au mérite”, s’observoit: alors dans les assemblées des nobles avec la plus scrupuleuse régularité. Chacun ; confbrmément-aux leix établies entre les diverses con ditions, savoit le rang qu'il devoit occuper ; ainsi qu'il se pratique encore entre les divers officiers militaires, chacun se tenoit à la place qui lui étoit assignée; l'impossibilité d'en occuper d’autres, étoufloit les sentiments d’une ambition désordonnée qui, confondant tout , offense toujours ceux aux dépens de qui les loix de la subordination sont violées, et suffit rarement encore à satisfaire ceux qui les violent. On ne songeoit qu’à gagner les rangs : on ne tentoit pas même de les usurper; et la né-
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 263 cessité de les acquérir à force de services, leur donnoit un prix inestimable qui redoubloit
l'ardeur de les obtenir. Les autres états, le clergé et la bourgeoisie, pour le dire en passant, n’étoient pas alors moins réglés. |
Nous avons vu, dans notre premier Mémoire, les ressources offertés à la jeupesse indigente . pourentrer dansle chemin de l'honneur; mais elle avoit besoin d'aütressecours pour s’ayancer dans cette glorieuse et pénible carrière.
Dans tous les temps le mérite dénué de richesses a trouvé de grands obstacles; la Chevalerie, ou la forme du gouvernement militaire, fournissoit plusieurs moyens de les surmonter. La guerre enrichissoit alors, par le butin ** et par les rançons, celui qui la faisoit avec le plus de valeur, de vigilance et d’activité, La rançon. # étoit, ce semble, pour l'or dinaire une année des revenus du prisonnier , conformément ‘au droit de l’annuel ou du rachat des terres nobles; mais d’ailleurs un chevalier qui s’étoit fait un nom, se voyoit bientôt prévenu par les plus grands seigneurs et par les plus grandes dames : les princes , les princesses, les rois et les reines s’'empressoient de l’enrôler, pour ainsi dire, dans l’état de leur maison , de l’inscrire dans la liste des héros
qui en faisoient l’ornement et le soutien , sous le titre de chevalier d'honneur 4. Le même pouvoit être tout à la. fois attaché à plusieurs cours différentes, en toucher les appointements, avoir part aux distributions des robes, livrées ou fourrures, et des bourses d'or et d'argent que les seigneurs répandoient avec profusion, surtout aux grandes fêtes, et dans d’autres occasions qui les obligeoient de faire éclater leur magnificence. Il n'étoit pas même nécessaire d’être attaché au service d’une cour, pour ressentir la générosité de celui qui la tenoit. On lit, dans Perceforest, qu'un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes avoient fait placer des heaumes #* ou casques sur les portes de leurs châteaux, pour servir comme de fanal aux chevaliers qui paroissoient aux environs, et-leur annoncer qu'ils y trouveroient toujours une hospitalité agréable etsûre, dans une maison dont le maître se trouveroit honoré de les recevoir. J'ai vu de ces heaumes placés sur le faite de nos plus anciens édifices, particulierement à la campagne. Des chevaliers et des écuyers allant aux tournois, à la guerre, à d’autres expéditions, passoient-ils dans les cours et dans les châteaux; ils étoient accueillis avec toutes les marques possibles dempres-
sement et de considération. Défrayés de tout, pendant leur séjour, eux et leur suite , ils ‘ partoient comblés dé présents #; on leur donnoit des armes et des robes précieuses, des chevaux, et même de l'argent : sur quoi j’ajoute ici, moins comme une nouvelle preuve que comme un nouvel exemple de la distinction établie entre les-chevaliers et les écuyers, que l’on donnoit aux premiers le double des sommes d'or et d'argent que recevoient les seconds, et de même aux bannerets une fois plus qu'aux bacheliers. Remarquons, en passant, que cette proportion s’observoit en pareil casentre les hérauts ou officiers d'armes, et les | ménestriers ou joueurs d'instruments. Les plus grands seigneurs acceptoient sans scrupule ces sortes de libéralités, même celles qui se faisoient en argent : ce n'’étoit pas, à le bien prendre, faire un don purement gratuit à la personne; c’étoit s'associer à son entreprise, et, comme chevalier, contribuer et prendre part à la gloire qui devoit en rejaillir sur toute la Chevalerie. Les princes et les seigneurs dont le service avoit été l'objet particulier de ces entreprises, récompensoient encore les chevaliers avec bien plus de magnificence. Des terres #, des honneurs, des pensions en fief,
et beaucoup d’autres grâces, qui sont l’origine de plusieurs-droits seigneuriaux et de plusieurs fiefs, enrichirent # souvent les guerriers, et d'un état assez obscur, les élevérent au comble des honneurs. Clignet de Brabant #, selon:le moine de Saint-Denis, fut fait amiral, quoiqu'il r'eût pas droit d'y prétendre pour la noblesse, ni pour la valeur de ses ancétres, et il epousa la comtesse de Blois, qui le mit fort à son aise de pauvre qu’il étoit auparavant, et st veritablement pauvre qu'à peine pouvoit—il vire au Jour la journée, Cet exemple, tiré d'une histoire tres-authentique, rappelle et semble justifier, jusqu’à un certain point , un usage dont nos romanciers ont souvent: fait mention, et qui convient tout-à:fait à des temps où le chef-lieu de chaque domaine étoit un poste, et presque une place de guerre, exposée aux insultes, aux attaques. de voisins toujours ennemis et toujours armés. Une demoiselle riche héritière, suivant le récit de ces romanciers, une dame restée veuve avec de grandes terres à gouverner, avoit-elle besoin d’un secours extraordinaire, elle appeloit quelque chevalier d'une capacité reconnue, elle lui confioit, avec le titre de vicomte ou de chàtelain, la garde de son château et de ses fiefs,
le commandement des gens de guerre entretenus pôur leur défense; quelquefois même, dans la suite, elle acquittoit par le don de sa main 4 les services importants qu’elle avoit reçus de lui. Ordinairement de télles alliances furent contractées par les avis ét sous Pautorité des souverains. Protecteurs nés des pupilles et des veuves nobles de leurs États, les princes, en conciliant les intérêts des deux parties, remplissoient les généreuses fonctions de la garde royale, et récompensoient en même temps la valeur des plus braves chevaliers de la cour. Ce fut vraisemblablement ainsi qu'un
nombre assez considérable de nos plus grands
seigneurs acquirent les terres immenses qu'ils ont possédées. Il seroit difficile de donner une origine plus gloriense, soit à a puissance de leurs maisons, soit à l'étendne de leurs domaines.
Tout ce que nous avons dit des moyens offerts aux guerriers pour s'élever , et des pro grés rapides que l’on faisoit dans la carrière des armes par un exercice continuel, ne doit point être regardé comme de simples conjectures fondées «sur des spéculations politiques purement imaginaires. Indépendamment de la fortune de Clignet de Brabant , fortune dont il fut en partie redevable à la
faveur du duc d'Orléans, Thistoire nous fournit plusieurs exemples de : guerriers qui, n'étant pas encore âgés de trente ans, avoient déjà commandé les plus grandes armées qu'on eût alors, et formé les plus hautes pe Boucicaut fut maréchal de France
à vingt-cinq ans; et le chevalier sans reproche# , Louis de la Trimouille , n’en avoit que about lorsque revêtu de la dignité .de lieutenant-général du roi, grade supérieur à celui des maréchaux de France, il gagna la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, et fit prisonnier le duc d'Orléans. Employer de si bonne heure les hommes nés avec le génie et les talents de la guerre, C’étoit en quelque façon les multiplier : : un seul pärcouroit une carrière que n'auroient point fournie plusieurs généraux qui se seroient succédés les uns aux autres.
Le même général qui demeuroit si long-temps a la tête des armées, tiroit de grands avantages de la confiance qu avoient inspirée ses premiers succés , profitoit des expériences heureuses ou malheureuses qu’il avoit faites: le plan de guerre qu'il avoit conçu, le système de discipline militaire qu'il avoit formé ; beaucoup moins exposés aux changements , pouvoient être plus sûrement exé—
cutés et conduits à leur entière perfection.
Jusqu'ici fous avons vu l'éclat dont brilloit la Chevalerie dans la personne des guerriers ‘qui en soutenoient dignement le titre : mais s'ils venoient à la déshonorér par leur lâcheté, par quelque crime, par quelque action honteuse, ils étoient dois à l'état le plus i ignominieux par une espèce de dégradation #, dans liquelle on remarque plusieurs traits de réssemblance avec celle des ministres de l'Église.
Le chevalier, juridiquement condamné pour ses forfaits à subir cette flétrissure, étoit d’abord conduit sur .un échafaud, où l'on brisoit et fouloit aux pieds, en sa présence , toutes ses armes, et les différentes pièces de l'armure dont il avoit avili la noblesse ; il voyoit aussi son écu, dont le blason étoit case, suspeñdu à la queue d’une cavale, renversé la poirte en haut ‘*, ignominieusement trainé dans la boue. Des rois, hérauts et poursuivants d'armes étoient les exécuteurs de ‘cette: justice ,. qu'ils exercoient en proférant contre le coupable les injures atroces qu'il s’étoit attirées. Des prêtres , après avoir récité les vigiles des morts, prononcçoient sur sa tête le psaume CVHI, qui contient plusieurs imprecations et maledictions contre les traitres. Trois fois le
roi ou le héraut d'armes demandoit le nom du criminel ; chaque fois le poursuivant d'armes le nommoit; et le. héraut disoit toujours que ce n’étoit pas le nom de “celui qui étoit devant ses yeux, puisqu'il ne voyoit de= vant lui qu'un traître, déloyal et foi mentie, Ensuite prenant des mains du même poursuivant d'armes un bassin rempli d’eau chaude, il le jetoit avec indignation sur la tête de cet infâme chévalier, pour effacer le sacré caractère conféré par l’accolade. Le coupable, dégradé de la sorte, étoit énsuité tiré en bas de l’échafaud par une corde passée sous les bras et mis sur une claie *, ou sur une civière, COuvert d'un drap mortuaire, enfin porté salé église, où l'on faisoit sur lui les mêmes prières et les mêmes cérémonies que pour les morts. On peut voir plusen détailles diverses formalités de cette dégradation au second volume de. la Colombière , dans son Théâtre d honneur et de Chevalerie : on'ne lit pas un ‘article qui ne dût faire frémir un chevalier pour peu qu'il lui restât de sentiment. L'aspect certain de la mort la plus terrible ne pouvoit rien offrir de plus effrayant; et l’idée d’une pareille igno-— minie étoit capable de retenir dans le devoir l'ame la plus foible, si les préceptes de la
SUR L’ANCIENNE CHEVALERIE. 274 Chevalerie ne suffisoient pas pour lui inspirer de la vertu. Des fautes plus légeres, mais toutefois déshonorantes. excluoient celui qui les avoit commises, de la table des autres éhevaliers; s’il osoit y prendre place, chacun d’eux étoit en droit de venir trancher la nappe? de-
vant lui. On sait qu’il n’est point de justice plus sévère que eelle qui s'exerce entre les gens
de même état : alors l'intérêt commun devient l'intérêt personnel de chaque. particulier.
Obligé de se retirer de la table, le chevalier ne se. seroit pas présenté méême.à celle des” écuyers‘* ,; sans s’exposer à recevoir un pareil affront. Bertrand Duguesclin fut lPinstituteur de ce réglement, s ‘il en faut croire Alain Chartier : Celui Bertrand, dit-il, laissa de son temps une telle remontrance en memoire de discipline et de Chevalerie dont nous parlons, que quiconque homme noble se forfaisoit reprochablement en son etat , On lui venoit au manger trancher la nappe devant soi. Mais je crois que cet usage étoit plus ancien, et que Duguesclin en fut seulement le restaurateur.
Autant qu’ put il ranima l'ancienne discipline de la Chevalerie, qui, comme nous l'avons
dit, s’étoit déjà relâchée de son temps, et ‘ne
Ja releva pas moins par les exemples de vertu
qu'il donna comme chevalier, que par les ordonnances qu ‘il fit en qualité de connétable. Nous avons pris le'ehévalier presque au sortir du berceau, nous l’avons suivi dans tout le cours de sa vie; il ne nous réste qu’à le considérer entre les ‘bras de la mort, qui devoit seule terminer tant de glorieux travaux °#, Je renverrai le écteus à la description que nous a laissée le moine de Saint-Denis, des funérailles ‘’ du connétable Bertrand Duguesclin, la vraie-fleur de la Chevalerie, et me ‘ contenterai d'indiquer ici le chapitre de la Colombière, qui traite des pompes funèbres que l’on faisoit cr LS des ornements dont leurs tombeñux “* étoient chargés, et. de la différente position qu on donnoit dans leurs effigies à leurs épées, à leurs boucliers, à leurs heaumes , suivant les circonstances plus ou moins glorieuses qui avoiént accompagné leur trépas; soit qu'ils fussent morts à la guerre, dans les combats , dans les croisades ou dans le sein de la paix; soit qu’ils eussent été vain- . Queurs, vaincus ou prisonniers. Si l’on s’en rapporte au témoignage d'André Favin ; dans son Théâtre d'honneur, et de Chevalerie, ceux qui mouroient après avoir entrepris une croisade, quand même ils ne l'auroientpoint accomplie,
étoient, par honneur, portés en terre armés, les jambes croisées l’une sur l’autre. Ils étoient représentés sur leurs tombeaux dans la même attitude, comme on le voit, ajoute-t-il, aux cloîtres des anciens monastères de France , de Flandre et ailleurs. -
Je ne m'arréterai point à discuter cette remarque: notre ancien goût pour les allusions, même puériles, pourroit la rendre assez vraisemblable; mais j'ajouterai seulement, à tout ce que la Colombière et Favin nous apprennent au sujet des sépultures honorables, le récit d'Olivier de la Marche, concernant celle de (Corneille , bâtard de Bourgogne , tué l'an 1452 dans une rencontre, en poursuivant les Gantois : « Le corps de messire Corneille, » dit-il, fut envoyé à Bruxelles, et le feit en- » terrer la duchesse de Bourgogne à Sairite- » Goule, moult honorablement, car elle l’ai- » moit moult pour ses bonnes vertus, et fut » mise sur lui sa bannière, son étendart et son » pennon; et depuis me dist Toison-d'Or (roë » d'armes de l'ordre qui portoit ce nom) qu'il » n'appartenoit à hommes ces trois choses » étre mises en parure sur sa sépulture s'il » n'étoit mort en bataille, mais bien un, ou » les deux, et non point les trois ensemble. ».