‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiques (volume 2)Chapitre 45 sur 57 · TOME · texte numérisé non relu

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d'horreur; et que souvent tous les vices et tous les crimes se trouvoient réunis dans les mêmes chevaliers qu'alors on érigeoit en héros. A la vue de tant de désordres ‘, comment se persuader que les loix de la Chevalerie ne respirassent que la religion, la vertu, l'honneur et l'humanité ? Néanmoins ces deux vérités , si contraires en apparence , sont également constatées.

Rien n'étoit plus capable d'établir l’'émulation parmi les guerriers, que les loix de la Chevalerie ; ses préceptes et sa morale, quoiqu’imparfaits à quelques égards , tendoient à faire régner l’ordre et la’ vertu : il est sûr que plusieurs de nos chevaliers, fideles aux engagement#de leur état, furent des modèles accomplis des vertus militaires et pacifiques ; et c’est beaucoup qu’au milieu de ces siècles si grossiers et si corrompus la Chevalerie ait produit de tels exemples. Combien d'autres vertus n’auroit-elle pas fait fleurir dans des temps plus polis et plus éclairés !

Les hommes sont inconséquents 5 il y à toujours bien loin de la spéculation à la pratique. Dans les États les plus réguliers, le nombre de ceux qui vivent conformément aux règles est presque toujours le plus petit, si ce n'est peut-être dans les premiers commerce-

ments. À mesure que l’on s'éloigne de l’origine, le temps introduit des abus, mais ces abus doivent être imputés aux hommes, et non pas à la profession qu'ils ont embrassée. La Chevalerie eut à cet égard le sort de tous les autres instituts; et d’ailleurs, pour ne rien déguiser, sa constitution même étoit inséparable de divers inconvénients. À la considérer même du côté dé la guerre ; avec quel désordre ne devoit point combattre une milice impétueuse, qui ne recevoit de loix que de son courage”, et sembloit chercher uniquement les moyens de multiplier les dangers *; qui confondoit l’ostentation avec la gloire, la témérité avec la valeur , et qui, dans l'ivresse de ses faux préjugés, n'auroit jamais pu croire qu’il y eût eu des peuples plus sages, tels que les Lacédémodr) “ les Romains, Fu ar l'exces du courage étoit puni comme une lâcheté : une milice ‘enfin presque incapable de se rallier, par conséquent de réparer ses fautes et ses pertes?

Si le pouvoir absolu, si l'unité du commandement est le seul moyen d'entretenir la vigueur de la discipline, jamais elle ne dut être moins solidement établie, et plus souvent ébranlée que du temps de nos chevaliers.

Quelle confusion, en effet, ne devoient point 22°

apporter tant d'espèces de chefs, dontles principes, les motifs et les intérêts n'étoient pas toujours d'accord, et qui ne tiroient point d'une même source le droit de se faire obéir? Outre la supériorité que les loix féodales dorinoient aux seigneurs suzerains sur leurs vassaux, et à ces derniers sur leurs arrièrevassaux, dont la progression alloit presque à l'infini, la Chevalerie fixoit, comme nous avons dit, différents degrés entre les bannerets, les simples chevaliers, les chevaliers à gage et les écuyers. Ainsi le pouvoir de commander, que balançoit encore celui des grands officiers de la maison du roi, étoit exposé perpétuellement à des contestations qui le restreignoient ou lanéantissoient : plus il y avoit de, divers genres d’autorités, moins il y avoit de force réelle pour les faire valoir. ) Quelque attention qu’on apporte à lire nos étoriens on a beaucoup de peine à concevoir de quelle manière ces commandants pour voient.se concilier entre eux, et comment il étoit possible à ceux qui les suivoient , d'accorder ensemble les services de sujet, de vassal et de chevalier, auxquels étoit tenue la même personne. Aussi ne manquoit-on jamais de prétexte. pour éluder ou pour enfreindre les

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 341 ‘loix de la guerre , ni de moyens et de protections pour mettre la désobéissance à couvert du châtiment. L'expérience ne nous apprit que trop à connoître les effets d’une indocilité présomptueuse et téméraire dans les guerres des Anglois. Enfin la Chevalerie oublia les préceptes qu'elle avoit donnés dans son origine à ses premiers disciples, de s'appliquer également aux lettres et aux armes. Trop occupée depuis à les rendre braves, adroits et vigoureux, elle négligea d’autres qualités qui sont le fruit. de l'étude et dé la réflexion ; qualités sans lesquelles la valeur même peut entrainer la perte des États les plus belliqueux.

Je n'ai point parlé jusqu'ici des chevaliers errants ‘, tels que ceux de {a Table ronde et autres, que les fictions romanesques ont rendus si fameux. Les récits que nous lisons de leurs aventures merveilleuses, sont vraisemblablement fondés sur de vieilles traditions, qui étoient elles-mêmes empruntées des'origines encore plus fabuleuses des peuples venus du Nord. Ces héros, ainsi que les Hercule et les Thésée de la Grece, visitoient toutes les contrées pour redresser les torts, venger les opprimés, exterminer les brigands qui les infestoient. La barbarie de nos premiers siecles

342 __ : MÉMOIRES exigea peut-être le secours de tels champions, dévoués au bien public, comme le dit la Colombiéere. |

-Leur assistance put encore n'être point inutile dans des siècles postérieurs, toujours infectés de la férocité de nos ancêtres. Mais pour apprécier au juste nos anciennes traditions, équivoques ou suspectes, nous nous arréterons aux témoignages de nos poëtes et de nos historiens, qui quelquefois ont parlé en termes plus sérieux des chevaliers errants. Les jeunes chevaliers , fuyant les liens du mariage, dans la crainte d’être détournés de leur profession , se faisoient un devoir de consacrer les premières années de leur installation dans l'ordre à visiter les pays lointains et les cours étrangères*, afin de s’y rendre chevaliers parfaits. Le verd’ dont ils étoient vêtus, annoncçoit la verdeur de leur printemps, comme la vigueur de leur courage. Ils étudioient les différentes manières de jouter des diverses nations, les plus beaux tours d'escrime des chevaliers qui excelloient dans l’art des tournois ; ils ambitionnoient l'honneur de se mesurer eux-mêmes avec ces maîtres, pour s’essayer et pour s’instruire, et prenoierit des leçons encore: plus utiles dans les guerres où ils servoient, en se

SUR L'ANCIENNÈ CHEVALERIE. 343

rangeant du côté qui paroissoit avoir pour lui la justice etle bon droit. Ils étudioient aussi les principes d'honneur ou de cérémonial, et de civilité ou de courtoisie observés dans chaque cour. Curieux de s'y faire distinguer par leur! bravoure, leurs talents et leur politesse , ils ne! l'étoient pas moins de connoitre les princes et les princesses de la plus haute réputation, d'observer les chevaliers et les dames les plus célebres, d'apprendre leur histoire, de retenir les plus beaux traits de leur vie, pour en faire en= suite des rapports instructifs et des récits inté-— ressants ou agréables, quand ils seroient de retour dans leur patrié ; car on étoit alors fort avide de nouvelles, comme Froissart nous l’a déjà appris en parlant du comte de Foix.

Outre les fréquentes occasions de s'exercer aux tournois ét à la guerre, que nos chevaliers errants trouvoient dans leurs voyages, le hasard leur offroit souvent encore, dans les lieux écartés où ils passoient, des crimes à punir, des violences à réprimer, et des moyens de se rendre utiles en pratiquant ces sentiments de justice et de générosité qu'on leur avoit inspirés. Toujours armés pour l'assistance qu'ils devoient aux malheureux, pour la protection et la défense qu’ils avoient promises

aux hommes’ et aux femmes, on les voyoit voler de toutes parts, dès qu'il étoit question d’acquitter le serment de leur Chevalerie. Mais puisque nous sommes sur le chapitre des abus que pouvoient commettre des hommes exerçant le droit de marcher partout avec des armes puissantes, et de les Heu à leur volonté, pouvons-nous croire qu'ils n’en aient souvent détourné l'usage légitime pour les faire servir à leur intérêt personnel, à leur passion particulière ? Les divers portraits qué nous voyons de nos chevaliers errants, ne nous donnent que trop de sujets de défiance sur la conduite que tenoient plusieurs d’entre eux.

Mais sans nous étendre davantage sur ces chercheurs d'aventures, qui furent dans la Chevalerie ce que les Girovagues étoient dans l'ordre. monastique , la réligion n'étoit pas mieux servie que l'État par la plupart des autres chevaliers. Ils avoient fait vœu de défendre, de maintenir et d’exalter l’un et l’autre; ils avoient été reyêtus par les églises des titres de vicomte , d'avoué et d’autres semblables : cépendant ils ne discontinuèrent presque jamais d'en abuser , au préjudice de ceux même qui s ‘étoient mis sous leur sauvegarde. Protecteurs de nom°,oppresseurs réels, quelques-

uns d’entre eux firent passer une grande partie des biens ecclésiastiques dans des maïns qui ne devoient s’armer que pour les défendre :

en effet nos jurisconsultes né donnent point d'autre origine aux dimes inféodées. Les clercs ét les religieux, dépouillés de leurs domairies , eurent souvent occasion de déplorer leur sort, et de s'appliquer l'apologue du coursier, qui cherchant un aide pour servir sa véngeance, ne trouva qu'un maître qui lui fit perdre sa liberté.

On a vu, dans le commencement de ces Mémoires, quelles étoient les premières lecons que l’on donnoit dès l'enfance aux jeunes gens qui se destinoient à la Chevalerie ; on ne sera point étonné de voir les fruits qu’elles produisirent.. Une religion toute superstitieuse ° sembloit être l'unique regle de leur conduite ; ils ne connoissoient que des pratiques extérieures commandées par des prêtres ‘*, la plupart presque aussi ignorants que ceux dont ils gouvernoient les consciences. |

Astreints scrupuleusement à des obligations journalières **, dont on ne les vit presque jamais se dispenser, ils croyoient par cette régularité, et par quelques dons faits aux églises et aux moines, être en droit de violer dans

tout le reste les loix du christianisme, toujours inséparables de la pureté des mœurs, de la bonne foi et de l'humanité. Des chevaliers souillés de crimes se flattoient d’avoir un moyen facile dé les expier à la première occasion qui s’offroit d'aller faire un pélerinage dans les lieux saints, ou quelque expédition ; soit contre des infideles, soit contre des hérétiques. Si ce remède leur manquoit , ils ne doutoient point qu'ils ne pussent se mettre à couyert de la vengeance divine, lorsqu’à la fin de leurs jours, quittant le casque pour prendre le froc, ils se seroient enveloppés du manteau de quelque ordre monastique ‘* : souveut même ils se contentoient d’ordonner, en mourant, qu'on les revêtit apres leur mort dé ces respectables habits. Un trait du brave Étienne Vignoles, dit Lahire, achevera de nous faire connoître quelle forme la religion avoit prise dans l'esprit des gens de guerre: à alloit avec le comte de Dunois, pour faire lever le siége de Montargis, en 1427 : Quand Lalire approcha du siege (c'est-à-dire du camp des Anglois, qui tenoient la ville assiégée).…, ü trouva un chapelain auquel il dit qu'il lui donnaäst hdtivement l'absolution ; et de chapelain lui dit qu'il confessdt.ses péches:

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 345 Lahire lui répondit qu'il n'auroit pas loisir , car falloit promptement frapper sur l'ennemu, et qu'il avoit fait ce que gens de guerre ont accoûtume de faire ; sur quoi le chapelain lui bailla l'absolution telle quelle, et lors Lalure fit sa prière à Dieu en disant en son gascon , les mains jointes : Dieu je te prie que tu fasses aujourd’hui pour Lahire autant que tu voudrois que Lahire fist pour toi s’il étoit Dieu et tu fusses Lahire ; et il cuidoit, ajoute l'historien , érès-bien prier et dire.

Nos anciens chevaliérs méloient tellement la galanterie avec leut religion, qu’on nous pardonnera de ne les jamais’ séparer. Si leur christianisme n'étoit qu'un amas déplorable de superstitions, nous ne devons pas avoir . une idée plus avantageuse de l'innocence prétendue de leurs amusements avec les dames et les demoiselles, de leurs conversations, des récits continuels qu'eux et leurs écuyers faisoient de leurs exploits à la guerre et dans les combats. Quoique d'ordinaire elles partageassent avec eux les divertissements de la chasse, est-il toujours aisé de croire qu’elles eussent entendu avec le même plaisirles discours d’oiseaux et de chiens, c'est-à-dire -de fauconnerie et de vénerie, dont ils les entretenoient, et

dans lesquels ils expliquoient la nature des oiseaux, leurs qualités et leurs propriétés ; la manière de les élever et de traiter leurs maladies ? Dans ces temps-là le mérite le plus accompli d'un chevalier consistoit à se montrer brave, gai ‘*, joli et amoureux. Quand on avoit dit de lui qu’il savoit également parler d'oiseaux ‘{, de chiens , d'armes et d'amour ; quand on avoit fait cet éloge de son esprit et de ses talents, on ne pouvoit plus rien ajouter à son portrait. :

On ne parloit point de l'amour sans définir l'essence et le caractère du parfait et véritable amour ; et l’on se perdoit bientôt dans un labyrinthe de questions spéculatives sur les situations ou les plus désespérantes, ou les plus délicieuses d’un cœur tendre et sincere; sur les qualités les plus aimables ou les plus odieuses d'une maîtresse. Les fausses subtilités que chacun employoit pour défendre sa thèse, étoient appuyées, tantôt de déclamations indécentes contre les dames, tantôt de phrases pompeuses cent fois rebattues qu’on débitoit à leur honneur. Un juge de la dispute qui répondoit à ce qu'on appeloit prince d'amour, ou prince du Puy dans les cours d'amour, juridictions établies dans quelques contrées,

pour connoître de ces importantés matières , un juge, dis-je, prononçoit des sentences presque toujours équivoques, obscures et sou vent énigmatiques , auxquelles les parties se soumettoient avec une respectueuse docilité.

Si, pour se délasser des travaux du ministère, le cardinal de Richelieu a fait depuis soutenir de pareilles thèses d'amour; s’il a donné quelques instants de loisir à ces amusements, du moins frivoles, traitons-les avec une sorte d’indulgence. Les gensede qualité conservoient encore ce goût que leurs pères avoient pris dans nos anciennes cours: ce fut sans doute pour complaire à son fondateur , que l’Académie françoise traita, dans ses premiéres séances, plusieurs sujets qui coneernoient l'amour ; et l’on vit encore, dans l’hôtel de Longueville , les personnes les plus qualifiées et les plus spirituelles du siecle de Louis XIV, se disputer à qui commenteroit et. raffineroit le mieux sur la délicatesse du cœur et des sentiments, à qui feroit, sur ce chapitre, les distinctions les plus subtiles.

Ces amants de l’âge d'or de la galanterie, qui semblent avoir moins puisé dans Platon que dans l'école des scotistes, les idées et les définitions de l'amour , ces espèces d'enthou-

siastes ‘* se vantoient de n'aimer que les vertus , les talents et les grâces de leurs dames, d'y trouver l'unique source du bonheur de leur vie ; et de n’aspirer qu'à maintenir, qu’à exalter, et qu’à répandre en tous lieux la réputation et la gloire qu’elles s’étoient acquises. . Prodigues de louanges exagérées, ils ne se seroient jamais permis d’avouer qu’il y eût une dame plus belle que celle qu'ils servoient ; quelques-uns même se vantoient de la plus violente passion pour celles qu’ils n'avoient jamais vues, sur le seul bruit de Jeur renommée. Une infinité de détails toujours puérils, étoient la seule expression des craintes, des espérances et de tous les sentiments dont leurs esprits étoient agités.

Cette métaphysique d'amour , ce vaste champ où s'exerçcoient les plus beaux esprits qui brilloient parmi nos respectueux serviteurs des dames, n’avoit cependant point banni de leurs entretiens les images, les allusions, et les équivoques froides ‘ et obscènes, production ordinaire des esprits grossiers et licencieux. L'indécence fut portée aussi loin qu’elle pouvoit aller dans les écrits, et surtout dans les poésies de ce temps, où les hommes les plus qualifiés s'exerçoient dans la science

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gaie, c'est-à-dire dans l’art de rimer et de versifier. |

Comme il n'y avoit qu'un pas de la superstition de nos dévots chevaliers à l'irréligion, ils n’eurent aussi qu'un pas à faire de leur fanatisme en amour aux plus grands exces du libertinage ‘1. Ils ne demandoient à la beauté dont ils étoient esclaves , ou plutôt idolâtres, ils ne demandoient que la bouche et les mains (termes empruntés de la cérémonie des hommages), c'est-à-dire l'honneur de tenir d'elles leur existence comme en fief; mais on ne les jugera pas trop légèrement, si l'on dit que souvent ils furent peu fidèles aux chaînes qu'ils avoient prises. Jamais on ne vit les mœurs plus corrompues que du temps de nos chevaliers , et jamais le règne de la débauche ne fut plus universel. Elle avoit des rues, des quartiers dans chaque ville ; et saint Louis gémissoit de l'avoir trouvée établie jusqu'auprès de sa tente, pendant la plus sainte des croisades ‘8. C'est Joinville même, confident de ses plaintes, qui nous les a rapportées. L’ignominie que ce prince voulut faire subir à l’un de ses chevaliers surpris en faute , prouve combien il étoit nécessaire d'arrêter les suites de: la corruption générale. Le châtiment dont ce

pieux monarque avoit trouvé l'exemple dans les loix communes du royaume, n'étoit guère moins scandaleux que le crime. . | Aux tendres conversations de nos chevaliers et de nos écuyers succédoient plusieurs jeux, qui souvent rouloient sur la galanterie , et dont quelques-uns qui nous sont demeurés, amusent à peine nos enfants. Un vain cérémonial de révérences, de génuflexions , de prosternations jusqu'à terre, consumoit le reste de leur temps dans un exercice continuel , aussi fatigant que ridieule. |

, Défions-nous des éloges que donne un siècle au siècle qui l’a précédé. L'amour antique ‘?, si tendre, si constant, si pur et si vanté, dont on fait toujours honneur a ses devanciers, fut le modèle que les censeurs, dans tous les âges, proposérent à leurs contemporains :

deux ou trois.-cents ans avant Marot on avoit comme lui, et presque dans les mêmes termes, regretté le train d'amour qui regnoit au bon vieux temps.

. Je pourrois, pour passer à un objet plus sé rieux, traiter des inconvénients de la Chevalerie militaire par rapport au respect dû à l'autorité royale ,.et à l'attachement que tout sujet est tenu d'avoir pour sa patrie. Notre

histoire est remplie d'un grand nombre d'exemples de seigneurs que la multitude de leurs vassaux, de leurs chevaliers et de leurs écuyers, et peut-être même de leurs fraternités d'armes * , rendit presque indépendants, et quelquefois rebelles. Souvent , au gré de leur caprice , de leurs passions ou d’un intérêt sordide, ils vendirent leurs services aux ‘ennemis de l'État. Mais je n'insisterai point sur cet article, dont le souvenir est toujours odieux à de fidèles sujets ; et je considérerai dans les autres parties de l'État politique des abus de la Chevalerie qui n’étoient ni moins pernicieux, ni moins criants. Les chevaliers qui, dans

leurs fiefs , avoient été , pour ainsi dire, les

arbitres de la justice et de la ouerre ‘' , abandonnerent, vers le temps de Philippe-le-Bel, de Louis-le-Hutin et de Philippe-le-Long , l'administration de la justice ; sans cesse occupés des démélés continuels de n®s rois avec le roi d'Angleterre, ils se livrèrent uniquement aux exercices des armes, tant à la guerre que dans les tournois. Ces spectacles militaires presque toujours défendus par les papes **, à cause du sang que l'on y répandoit, et souvent interdits pie nos rois, à cause des dépenses énormes qui Sy faisoient, et du nombre excessif de FUNE L un 29

chevaliers que l’on y créoit ; les tournais, disje, ruinérent üne grande partie des nobles qu'avoient épargnés nos croisades et nos autres guerres. Ils dégradérent souvent la Chevalerie, qui devint le prix de l'adresse , de la force, et même de l'intrigue et de lopulence, plutôt que du courage et de la vertu; et c’est peutêtre pour cette espèce de chevaliers que fut mis en vogue ce proverbe : Bonne renommee vaut. bien ceinture dorée , que l'on a mal à propos appliqué seulement aux dames, puisque la ceinture ou le ceinturon d'or faisoit également partie de l'habillement et de la parure des chevaliers. Quoi qu'il en soit, ces chevaliers , maîtres absolus, en quelque sorte, de la fortune des gens de guerre qu'ils levoient, et qu’ils commandoient , les faisoient servir à leur vengeance dans leurs querelles personnelles , et les payoient de ces services par la liberté qu'ils leur laissoient de commettre à leur tour de pareilles violences. Incapables de repos, lorsque la guerre, interrompue ou finie, ne leur laissoit plus d’ennemis à combattre, au défaut de ceux de l'État, ils s'en firent de leurs propres voisins et de leurs concitoyens : ils exercerent les uns contre les autres des brigandages perpétuels dont ils étoient alter-

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 355 nativement les victimes, tandis que le peuple ne diseontinubit point d'être sacrifié à leur avidité, à leur fureur. Ceux à qui les chevaliers avoient abandonné l'administration de la ; justice, ne pouyoient la défendre contre des infracteurs qui n'admettoient d’autre droit que celui de la force, et qui, nécessaires au milieu des guerres et. des troubles dont la France fut souvent désolée, étoient comme sûrs de l'impunité. Les chevaliers , dont il s'étoit déjà fait de trop fréquentes promotions dans les tournois, furent multipliés à l'infini dans ces funestes guerres. Le peuple, sous l’auguste nom qui dans l’origine n'avoit été donné qu’à ses défenseurs et à ses juges, vit tous les jours accroître le nombre de ses tyrans, contre lesquels il crut méme quelquefois étre obligé de s'armer, comme on le vit sous les rois Jean et Charles V. |

Plus les chevaliers perdoient de leur considération * par leur multitude, plus ils s’efforcoient de la regagner’ par la violence avec laquelle ils usoient d’une autorité qui leur échappoit; et d'autant plus jaloux de ce rang qu'ils en étoient moins dignes, ils exercérent en conquérants le même pouvoir que les Dies miers auteurs de la Chevalerie n'avoientexercé

306 MÉMOIRES PS -qu'à titre de patrons «et de bienfaiteurs. : S’il leur arrivoit de succomber sous le poids de leurs iniquités, ce n'étoit souvent que pour étre remplacés par un autre ordre d'hommes, peut-être encore plus pervers et plus corrompus. L'ignorance profonde *{ dans laquelle vivoient les chevaliers ; car plusieurs d’entre eux ne savoient pas même lire ; cette ignorance les forcoit d'abandonner le soin de leurs affaires, comme ils avoient abandonné. l'administration de la justice à des baillis et à d’autres officiers qui étoient à leurs gages. Entrainé par eux dans des procès injustes, enveloppé à dessein dans les détours d'une procédure qui souvent étoit soutenue par des actes de violence, un chevalier ne pouvoit plus sc dérober à la rigueur des loix, que parle secours de ceux qui avoient été les instruments et les ministres de ses injustices ; et ceux-ci le faisoient souvent tomber dans le piége qu'ils lui avoient tendu, pour s'approprier les débris de sa fortune et pour s'élever sur la ruine de leur maître. Ainsi ces odieux chevaliers, ces nouveaux tyran du peuple en trouvoient euxmêmes de plus dangereux dans des espèces de clercs ou ecclésiastiques (car les officiers dont je parle étaient presque tous de cet ordre),

SUR L'ANCIÈNNE CHEVALERIE. 357 hommes ignorants etsans mœurs , qui, peu ins: truits des lettres profanes, et moins encore de l'Écriture sainte , ne connoissoient que les calculs de la finance, et les subtilités de la chicane * qu'ils avoient apportées des pays ultramontains:

Malgré les désordres de ceux qui professoient la Chevalerie , elle ne laissoit pas de se soutenir à la faveur d’une ancienne réputation fondée sur la sagesse dé ses loix et sur la gloire de quelques-uns de ses héros. Peut-être même qu'avec tous les abus qui sembloient tendre à sa destruction , elle auroit subsisté long-temps, si d’autres causes, que nous tächerons de développer ici, n’avoient enfin produit sa décadence et sa chute.

Notre histoire nous présente sur le trône plusieurs princes qui furent à la fois les modèles et les protecteurs de la Chevalerie; mais de tous ces illustres monarques, les plus pro pres, ce me semble, à la faire fleurir, furent Charles VI, Charles VII et François I. :

Charles VI ne respiroit que la guerre : au sortir de son ‘enfance une victoire éclatante avoit signalé ses premières armes ; et sa passion pour les tournois lui attira souvent des reproches tres-sérieux, dans un teraps où les

tournois étoient le plus en honneur. Contre l'usage ordinaire des princes *%, et surtout des rois, il s'y mesuroit avec les plus braves et les plus adroits jouteurs , sans examiner s'ils n’étoient point d’une naissance trop disproportionnée à son rang ; il compromettoit sa dignité ; il exposoit témérairement sa vie en se mélant avec eux. Jusqu'à la fin de son règne, en 1414, malgré l'état déplorable de sa santé, Charles VI ranimoit les restes d’une vigueur presque éteinte pour se montrer en-— core les armes à la main : il voyoit avec complaisance dans le duc de Guyenne son fils, un digne émule de son adresse et de son amour pour les exercices de la Chevalerie. Personne n'ignore ce que fit CharlesVII ,‘soñ successeur, pour arracher aux Anglois les plus belles provinces de la monarchie. Cette époque est gravée en caractères ineffaçables dans l'esprit et dans le cœur d'une nation tendrement attachée à ses légitimes souverains, ét dont le destin séra toujours de ne pouvoir être heureuse qu’autant qu'ils régneront sur elle. | François [°',vainqueur à Marignan *' d’une nation jusque-là regardée comme invincible ; passa presque toute sa vie dans les camps et dans les armées. Sa bravoure , sa probité , sa

SUR L'ANCIENNE CAEVALERIE. 359 franchise, sa générosité , Sa galanterie , tout jusqu’à sa taille, à sa physionomie ouverte et martiale, l'eût fait choisir par l'antiquité romanesque pour le chef de ses paladins; et son nom inscrit dans la liste des neuf preux * ne l'aurait point déparée Qui croiroit que sous trois règnes qui devoient naturellement étre si favorables à la Chevalerie, on dût trouver : les changements qui opérérent enfin sa ruine ?

Les divisions, surventes entre les princes du sang royal pendant les accès de la maladie du roi Charles VI, causérent dams toutesles parties du gouvernement une infinité de. désordres ; et ceux qui s’introduisirent dans la Chevalerie ne furent pas les moins pernicieux. Ces princes ne regarderent l'autorité presque souveraine, qu'on vit souvent passer dans leursmains et qu'ils s'arrachoient sans cesse , que comme un instrument propre-à servir leur ambition, leur cupidité et la haine mutuelle dont ils £toient dévorés. Si dans quelques intervalles lucides l’infortuné monarque reprenoit sur eux le pouvoir absolu dont ils s'étoient rendus les maîtres, ce n’étoit que pour l’abandonner à des favoris qui n'en firent pas un meilleur usage. Alternativement élevés sur la ruine les uns des autres, les chefs de ces partis diffé

360 MÉMOIRES @ rents erurent ne pouvoir se soutenir que par

le secours de la Chevalerie; et ne songeantpoint que c’étoit la bonne constitution de la Chevalerie, et non la multitude des chevaliers qui faisoit la force des Etats, ils cherchèrent à se procurer un grand nombre de créatures par de fréquentes promotions. faites sans discernement. Dans les candidats on n'exigeoit plus ni la force; ni l'expérience : on prodiguoit la Chevalerie à de jeunes gens ** dont l'âge n'égaloit point les années que les écuyers des temps antérieurs avoient coutume de consommer dans un exercice continuel des armes.

Suivant Eustache Deschamps, auteur contemporain, on la conféroit à des enfants de dix ans, et même de sept. Il n'étoit plus question de s'informer ni de la probité, ni des mœurs:

des hommes nouveaux, enrichis des dépouilles de FÉtat dans des places où ils n'étoient parvenus que par l'intrigue et où ils ne se maintenoient que par de lâches complaisances , obtinrent ce qui jusqu'alors avoit été la récompense ‘destinée aux défenseurs. de l'État. La Chevalerie ainsi multipliée et profanée, ne pouvoit manquer de tomber dans le discrédit et presque dans lavilissement : elle fut néanmoins retenue sur le penchant de sa ruine par

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 361 les efforts de Charles VII qui n’avoit plus d’autres ressources pour se soutenir lui-même. Au désir de conserver sa couronne sejoignit celui de conserver une maitresse en quirégnoient encore les sentiments de gloire que la Chevalerie avoit anciennement inspirés aux dames ; s’il ft de trop fréquentes promotions de chevaliers, ce fut du moins pour exciter et pour récompenser la valeur de ses sujets, dans les occasions continuelles que h guerre Jui fournissoit. :

Quelque puissant qu'eût été le secours des chevaliers pour affermir le trône chancelant de Charles VIT, ce prince ne laissa pas encore d'augmenter les forces. de son État par un nouveau corps de milice ; il institua les compagnies d'ordonnance, connues sous le nom de gendarmerie“, où du moins il en fut le restaurateur. La ferveur fut toujours le caractere propre des nouveaux établissements: e’est le seul moyen qu'ils aient de s’égaler à ceux qui, par des services anciens, ont acquis une sorte de supériorité. Peut-être que Charles VIT soit en instituant les gendarmes, soit en les rétablissant , s’etoit proposé d'accroître l'émulation de ses chevaliers : il vit sortir du sein ” de ces compagnies des guerriers plus dociles et

362 MÉMOIRES plus soumis queleurs rivaux, dignes de les.reniplacer , et même capables de disputer et d’enlever un jour à la Chevalerie une gloire dont jusqu'alors elle avoit été seule en possession.

Plus ces nouvelles levées montroient d'ardeur, plus la noblesse françoise s'empressa de se faire inscrire sur les registres de leurs montres ou revues. Outre l'avantage qu'elle y trouvoit dans un service qui n'étoit jamais interrompu , elle avoit encore dans ces compagnies un droit au commandement des troupes, au lieu que la qualité de banneret et chevalier n'en donnoit plus aucun , suivant la remarque du père Daniel.

Cette continuité de service ne pouvoit manquer de rendre les gendarmes plus disciplinés,. inieux aguerris ;leurs chefs plus expérimentés et plus habiles, les uns et les autres par conséquent plus utiles dans les armées. Sil’on put regretter quelquefois de ne point voir régner, parmi ces guerriers, les mœurs, les vertus, cet esprit enfin qui caractérisoit l’ancienne Chevalerie, ils en conserverent du moins la valeur héroïque dans toute sa pureté, et jamais ils ne l'ont perdue ; bientôt ils surpasserent, et dans la suite ils éclipsèrent leurs concurrents par le bon ordre, par la discipline et par uné

application continuelle au métier des armes, aux exercices militaires dont la Chevalerie s'éioit relâchée depuis si long-temps.

On eût dit que le ciel avoit fait naître Françcois [°" pour ressusciter dans l'état militaire l'esprit dé chevalerie ; l’ort ne peut douter que l'élévation de son génie et de son courage, aussi bien que son amour pour la guerre, ne lui en eussent inspiré le désir. Nul de ses prédécesseurs n'avoit aussi bien connu les généalogies de nos plus grandes et de nos plus anciennes maisons, dont l'histoire est si étroitement liee avec. celle de notre milice : plus intéressé qu'aucun autre à chérir , à faire valoir les vertus guerrières, il avoit témoigné combien il les estimoit, lorsqu’à la journée de Marignaan, il avoit voulu que Bayard l'armât chevalier’. Fançois l‘’en s'abaissant , pour ainsi dire, devant son sujet, en recevant de lui l’accolade, montroit à l'univers que les

actions de valeur ne le cédent point auxtitres .

de la plus haute naissance. Mais dé quelque sentiment qe fût pénétré pour la bravoure, il jugea qu'un grand roi devoit également sa protection à toute espèce de mérite : il crut ne pouvoir porter trop loin son amour et son estime por ceux qui se. rendoient recomman-

dables par quelque talent que ce fût. Dans quelque rang que le sort les eût fait naître, il ne vit entre eux d'autre distinction , d'autre supériorité que celle du mérite même: sur ce principe qu'il outra peut-être , il décora de l'épée de chevalier les hommes célèbres par la connoissance des loix, des sciences et des lettres. Dans des temps plus anciens cette distinction avoit été accordée à quelques-uns d’entre eux; mais François [° et Charles-Quint son émule la leur prodiguerent. Par cette conduite . ils vouloient faire comprendre à la noblesse presque toute guerrière alors, qu' ‘elle devoit réserver une partie de son estime à des qualités qui concourent, avec les talents militaires, au bonheur comme à la gloire d’un État. Mais de tels exemples, devenus trop fréquents, produisirent un effet contraire à celui qu'ils s'étoient proposé : on nese rappela point que les chevaliers, suivant les anciens préceptes de leur institution , ne ‘devoient pas moins s'appliquer à l’étude des lettres *” qu'aux exercices de la guerre; on n'échuta, surtout dans notre nation, que des préjugés postérieurs qui n’admettoient plus d'autre gloire pour la noblesse françoise, que la gloire acquise par les armes.

Les chevaliers créés pour les services mili-

taires ou descendus des premiers défenseurs de la patrie , aimerent mieux laisser déchoir la dignité de chevalier, que d’en partager l’honneur avec ceux qu'on appeloit chevaliers ès loix, chevaliers lettrés, et que de consentir à les regarder comme leurs égaux. Par une jalousie bizarre que l'ignorance pouvoit seule inspirer , on en vint insensiblement à négliger de se faire armer chevalier sur la bréche ou sur le champ de bataille, parce que la Chevalerie avoit été conférée à des magistrats, à des gen de lettres. Cependant rendre la jus- tice, c'étoit remplir une des fonctions essen— tielles de l'antique Chevalerie. On ne fit pas réflexion que les magistrats combattoient sans cesse les plus dapercue ennemis de l'État , les perturbateurs du repos public : on ne prévoyoit pas que leurs successeurs, n'ayant pour armes que les loix et leur propre courage, devoient un jour, sous les règnes de Henri IIT et de. Henri IV, exposer leur tête aux efforts d’une populace mutinée, aider le légitime héritier de la couronne à monter sur le trône qu’on osoit lui disputer. Il appartenoit à notre noblesse de partager entre elle l’hé- ritage commun de nos anciens chevaliers ; tandis qu'une partie étoit employée, dans les

besoins de l’État, à défendre la nation par la force des-armes, l'autre devoit s'appliquer sans relâche à faire régner dans le gouvernement civil la paix et le bon ordre, par la sagesse de ses decisions. Si l’une se dévouoit à servir le roi dans ses armces, comme nos anciens chevaliers, l’autre se consacroit comme eux à le servir dans ses cours de justice et dans ses conseils *. On ne trouve, depuis Français‘, que des exemples très-rares de ces créations de chevaliers, auxquelles l'ancienne noblesse rapportoit son éclat et son lustre : depuis cette époque plus de chevaliers faits sur le champ *‘ de bataille, que ie brave Montluc, qui reçut l'accolade du duc d'Anguien, après la bataille de Cerisolles, en 1544. |

Le funeste accident qui fit périr Henri II, au milieu de sa cour, et sous les yeux d’une nation à laquelle il étoit cher, produisit dans les esprits une nouvelle révolution qui acheva d'abolir la Chevalerie *. Le coup mortel que reçut ce prince éteignit dans le cœur des François l’ardeur qu’ils avoient témoignée jusque-là pour les joutes et les tournois ; on craignit de :e rappeler, à la vue de ces spectacles, l'idée d'un malheur qui avoit jeté la France dans la consternation, et peut-être

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encore d’en attirer d’autres semblables. Les tournois, ces ressorts 6 si puissants pour faire mouvoir les chevaliers, ayant cessé presque totalement , entraînèrent par leur chute celle de la Chevalerie même. La valeur françcoise, toujours bouillante dans le sein même d’une cour voluptueuse, n'étànt plus occupée des exercices. des tournois, ni retenue dans les bornes du devoir par les sages loix de l’ancienne Chevalerie , dégénéra bientôt en une aveugle fureur pour les duels : les tournois de plaisance et les joutes de courtoisie se convertirent malheureusement en gages de bataille, en combats à outrance qui, joints aux guerres civiles, furent près de détruire la noblesse françoise. | |

Nous avons représenté jusqu'ici, le mieux qu'il nous a été possible, l’ancienne constitution de notre Chevalerie , ses avantages et ses inconvénients, ses prospérités et ses revers ; nous n'avons rien omis de ce qui pouvoit faire juger du caractère dominant des chevaliers, des nobles et de ceux qui suivoient la profession des armes. Si nous ne séparons point ces trois états, c’est que les preuves par lesquelles on voudroit en établir la distinction , ne-sont rien moins que décisives, et que tous trois

furent également compris sous le terme de milites. f mn De célèbres écrivains, qui, dans l'étude de notre histoire, se sont attachés surtout à déméler les principes et le système de l’ancien gouvernement, pourront exercer leur critique sur les faits que nous‘avons exposés: heureux si ce tableau facilitoit à ces rares génies les moyens de remonter aux premières sources de tant de désordres qui naquirent du sein même de la Chevalerie, malgré la sagesse de ses réglements. C’est assez pour nous de finir cette longue suite de récits historiques par quelques réflexions sur l'ignorance et la barbarie dans laquelle se plongerent les chevaliers, princi- palement depuis qu’ils eurent abandonné les glorieuses fonctions de la justice. Sans craindre de paraître trop prévenus en faveur des lettres, nous tâcherons de faire voir qu’on leur doit , en partie, la réforme qui s’est introduite dans les mœurs de notre nation. Ne craignons point de le dire, ce sont les lettres qui, commençant à répandre dans le cœur des hommes les premières semences de douceur et d'humanité, si nécessaires pour les rapprocher , les concilier et les unir, accoutument par dégrés les esprits à la réflexion et au raisonnement ;

car le goût qu'elles nous donnent est-il autrechose que l'usage des règles de la droite raison, pour juger des productions gi génie et des ouvrages de l’art? = | | ,

Si les anciens chevaliers qui, dans tous les préambules des cartels pour les tournois, ne paroissent avoir en vue que de fuir l'oisiveté, avoient connu le prix d'un heureux loisir employé avec economie au délassement du corps; à la culture de l'esprit 1 et de la raison ; ils auroient ouvert les yeux sur eux-mêmes ; ils se seroient convaincus qu'il n'est ni plus né— cessaire ni plus noble d'endurcir son eorps aux travaux de la guerre , que de former son cœur et son esprit aux vertus et aux talents de la société: Mais leur goût n'étoit cultivé que par la lecture des ouvrages de leurs trouvères et jongleurs, gens grossiers et libertins , qui sans cesse SE : monde, la. plupart pour gagner leur vie “* , n’avoient pas le temps de puiser dans les sources pures de l'antiquité, les principes raisonnés du bon goût-et de la morale.'Instruits par de meilleurs maîtres et formés. sur des modèles moins imparfaits, nes chevaliers eussént appris que ce ne sont point quelques traits de feu ow de génie, jetés au hasard ; mais la justesse des idées et l'héu-

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