TOME
37e MÉMOIRES
reux accord du tout avec ses parties, qui rendent un ouvrage digne de l'estime des connoisseurs. Dans la suite ils auroient pu facilement appliquer à la morale * cette règle immuable et universelle : ils auroient reconnu que la pratique scrupuleuse de quelques devoirs, et les actes de quelques vertus éclatantes portées au plus haut degré, mais accompagnées de tous les excès d'une vie scandaleuse ou criminelle, ne produisent qu’un assemblage monstrueux ; et qu'il.n'est de solide vertu que dans la pratique uniforme .et constante de tous les devoirs de la religion, de la morale et de l’état qu’on a-embrassé; ils se seroient convaincus que c'est uniquement par le cours d'une vie innocente où du moins exempte de crimes, qu'on peut mériter véritablement le titre d'hommes vertueux. Gémissons sur le sort de notre ancienne Chevalerie dont nous ne pouvons trop admirer les loix et la morale; et disons que si elle eût trouvé, dans des siecles plus heureux, une nation telle que les Athéniens, ou que celle qu'on leur a si souvent et si justement comparée, il est hors de duute qu'elle auroit formé des hommes et des citoyens supérieurs à ceux que Platon avoit imaginés, Mais nos ancêtres ne savoient rien :
SUR L'ANCÎENNE CHEVALERIE. 371
ils raisonnoient peu; les exploits et le rang de ceux qui, parmi eux, faisoient trophée de leur ignorance , l'ennoblissoient aux yeux du peuple: ils aimoient la gloire, mais ils ne connoissoient pas la véritable. Je ne puis mieux terminer le portrait de ces anciens temps comparés aux nôtres, que par cette réflexion d’un auteur que tous les siècles et tous les hommes prendroient pôur arbitre : « On fai- » soit dans ces siècles grossiers le même cas » de l'adresse du corps, que l’on en fit du » temps d'Homère. Notre siècle, plus éclairé, » n’accorde son estime qu'aux talents de l’es- » prit et à ces vértus qui, relevant l’homme » au-dessus de sa condition, lui font fouler ». ses passions sous les pieds, et le rendent » bienfaisant , généreux et secourable. »
DE
(4) Nous multiplierions les citations à l'infini si nous voulions rapporter tous les témoignages de nos anciens auteurs qui peignent la Chevalerie des couleurs les plus odieuses. Pierre de Blois, dès le douzième siècle, avoit en vue les désordres des chevaliers qu’ il désigna par le mot milites, lorsqu'il dit que leurs sommiers ou chevaux de somme (summart) plioient sous le fardeau des ustensiles et des munitions qu'entrainent la gourmandise et l’ivrognerie , au lieu d’être chargés de “l'attirail des armes nécessaires aux combats : Non ferro. sed vino, non lanceis sed caseis, non ensibus sed 'utribus , non hastis sed verubus onerantur. À les voir, on croiroit qu'ils vont au banquet et non au combat ( ad domum convivii, non ad bellum). Yls sont à la vérité couverts de boucliers où l'or reluit de toutes parts, mais ils les rapportent tels
qu’ ils les ont portés (virgines et intactos.) : leurs selles cependant et leurs écussont bigarrés de peintures qui représentent dès combats de cavalerie. De si belles images les ee HS d'admiration , mais ils n’osent regarder Ja guerre qu'en peinture : Bella tamen etconflictus equestres depingi Jfaciunt in sellis et clyneis, ut 67 quädam
imaginarié visione delectent in pugnis quas actualiter videre et ingredi non audent. Ces. peintures indiquent visiblement lés commencements des armoiries de nos chevaliers; si, manquant de valeur, ils manquoient au premier de tous leurs devoirs, on ne sera pas surpris d’entendre d’autres auteurs leur reprocher les vexations, les violences exercées contre les clercs, les, églises, les peuples et leurs vassaux qu'ils devoient protéger. On verra nos anciens écrivains déclamant contre l'avarice: ; la cupidité, le mensonge, le parjure, le pillage , le vol, le brigandage , et tous Les autres excès d’une milice sans frein , également dénuée de principes, de mœurs et de sentiments. Quelle opinion peut-on avoir encore de ces troupes si l’on applique à la Chevalerie ce qu’on lit du comte de Champagne, en 1231, qu'il se fioit plus aux communes de:ses bourgeois qu'à ses propres chevaliers : Comes Campaniæ communias purgensium fecit et rusticorum in quibus magis confidebat quam in, militibus suis € Chron. d’Alber., p7 541 ). Ceux même d’entre les chevaliers qui s’étoient voués à une vie plus régulière, qui avoient.embrassé les ordres religieux de la Chevalerie, ne furent pas plus que les autres à l'abri de la censure des écrivains de Leur siècle. Outre les crimes imputés alors aux chevaliers en général, ceux-ci sont encore taxés de simonie. Dans les maisons des hospitaliers et autres destinées à l'humiliation, à la pauvreté et à la charité, on voyoit triompber l'orgueil,
l’opulence et la mollesse : la foi que l’on y professoit oil là fraude et la te
Enians e tracios : ; Es lor confessios.
La hauteur, la vanité, l’orgüeil étoient surtout les vices des chevaliers, malgré toutes les lecons d’humanité, de politesse et de modestie répétées {ant de fois : ce fut le caractère dominant de leur état, le motif dé toutes leurs démarches, le principe de toutes leurs actions, suivant un auteur dont les vers nous donnent d’ailleurs une description très-circonstanciée des usages, des exercices , des habillements et de l'équipage des chevaliers. |
Les invectives des auteurs moralistes, peut-être trop sévères, et celles de quelques-uns de nos poëtes qui s’abandonnoient au feu de leur imagination, ne sont qüe trop confirmées par les récits des historiens des mêmes siècles: on y voit plusieurs'des plus braves, ou, pour mieux dire, des plus redoutables chefs de la Chewalerie, se souiller de: tous les crimes que la barbarie peut enfanter; on y compte une liste nombreuse de nouveaux noms inventés pour exprimer les diverses troupes de brigands qu'ils trainoïent à leur suite et à leurs pages, comme les ministres de léur ambition et de leur vengeance. Un seul passage du‘moine du Vigeois (Labbe, Bibliothèque manuscrite, t. Il » Pp: 339) réunit ces noms qui devernoient acleon la terreur du peuple.
Primô Basculi, postmodüm Theutonici, Flandrenses, et ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes, Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Cätala, Arragones quorum dentes etarma omnem À dis Aquitaniam corroserunt.
. Tout le monde connoît les guerres privées dont l’animosité fut à peine étouffée par les sévères loix de saint Louis : on connoît de même les guerres civilés qui, dans la suite, sous les regnes des Valois, armèrent les plus
DE LA CINQUIÈME PARTIE. 375 puissants seigneurs et les-plus valeureux chevaliers les uns contre les autres ; ainsi la Chevalerie trouva presque tous les jours , parmi ses enfagts, des monstres acharnés à déchirer impitoyablement le sein de leur’ wère, en même temps que d’autres s’occupoïent sans cesse de rendre à la Ghevalerie toute sa gloire en faisant revivre les loir et les. vertus qu’ ee leur avoit fait sucer dès leur enfance. ’
. Les auteurs même de qui nous avons emprunté les traits les plus satiriques contre les clievaliers, ne peuvent s’empécher de donner encore des éloges à la véritable Chevalerie, c'est-à-dire à celle qui étoit praiment digne de ce nom. Une pièce de Péire(Pierre) Vidal, poëte provençal, trop longue pour être extraite ici, en par- Jlant des ehevaliers successeurs de ceux qu'on .avoit vus sous Henri ,'roi d'Angleterre, et ses trois fils Henri , Richard et Geoffroi , les compare aux Marabotins , , qui ne songeant qu’ à jouir des honñeurs et des distinctions que léurs ancêtres. leur avoient acquis, furent chassés par les Mamelus, gens nés de rien, maïs en qui la nobesse du cœur réparoïitamplement celle de la naissance: « Ainsi, dit-il, la noblesse ou la Chevalerie qui aveit » perdu son antique valeur, sa générosité , sa magni- » ficence et ses autres vertus, étoit-elle menacée d’une » parëille révolution. » |
Un autre poëte satirique ne fait pas moins d'honneur à l'ancienne Chevalerie : dans l'exposition déplorable des maux dont le monde est afigé, des plaies qui le déchirent, il n’oseroit parler de la troisième que Jui fait la Chevalerie : | |
Chevalerie est si grant chose,
376 | NUTES
Que la tierce plaic ne ose Parler. ,
Cet ordre lui semble si Fepet nie qu'il n'ose y toucher: c’est l'or pur supéricur à teus les métaux; c’est la source où l'on puise toute raison , tout bien et tout bonneur : .
” Tot sen, tot bien et tot hpnor, "S'il est droitz que'je les honor.
Mais celle qu'on voit de son temps ne ressemble pas plus à ceHe qui régnoit jadis, quun vieux habit en lambeaux ne ressemble au riche vêtement qui a tout l'éclat de la nouveauté. Le même auteur indique une tradition . populaire du même siècle, larsqu’ il dit que-le boup blanc a mangé les loyaux et preux chevaliers, et qu’il ne faut plus s'étonner que la race en soit perdac.
Les poésies d'Eustache Deschamps, qui écrivoit sous les rois Jean , Charles V et Charles VI, sont remplies des plaintes les plus amères contre la Chevalerie de ce siècle, qui, comparée avec la précédente, alloit toujours en déclinant , et tendoit à sa ruine totale et.à son: entière destruction. . :
Les chevaliers estoient vertueux,
. Et pour amours plains de Chevalerie, Loyaulx, secrez, frisques * et gracieux :
Chascuns avoit lors sa dame, s'amie ,-
Et vivoient liement. | = On les aimoit aussi trés-loyalement, Et ne jangloit **, ne mesdisoit en rien ***,
LA
; Le * Frisques , fringans.— ** Jasoit, causoit. — *** Point.
DE LA CINQUIÈME PARTIE. 377 Or m’esbahy quant chascun jangle etment, Car meilleur temps fut le temps ancien.
(Eust. Desch., Poés. mss. du roi, fol. 160, col. 2.)
(2) Voyez les plaintes d'Alain Chartier sur le peu.de discipline et de subordination qui régnoient dans nos armées, et du mauvais exemple donné par ceux mêmes qui auroient dû seryir aux autres de modèles. C'est le précis d’un long passage du Quadriloge invectif de cet auteur, édition de Duchesne , in-4°, p. 450 et 451. Le Quadriloge fut composé sous Charles VIL ‘: s
(3) Dès le temps de la guerre des Albiseois , on VE soit aux François des reproches dont peut-être tireroient-ils encore vanité. On leur reprochoit de se faire un jeu des Jane , et d’ apporter peu de soins dans la manière de s’armer.
« Je connois l’usage des François fnfarone: (boban- » ciers), dit un capitaine des Albigeoïs ; contents d'ar- » mer leur corps, ils dédaignent de garnir leurs jambes, . » et vont au combat avec une simple chaussure.» (W. de Tudela, Hist. des Alb. en Prov., manuscr. de M, de Bombarde, fol. 104, v°.)
Yeu conosc las costumas delz Frances Bobanciers,
- . . , . 7 Qu’illz an garnitz lors corset finament adobliers, E de jos en las cambas non an mas cauciers.
(4) On peut consulter la Colombière ( Théâtre d'honneur, t. 1, chap. VIIT et IX) au sujet des chevaliers errants de la Table-Ronde, et des quêtes qu'ils faisoient. Quand nos historiens parlent de nos véritables chevaliers et de leurs voyages, ils emploient parcille-
ment le mot errer et celui de cherche, le même que le mot de quête : ce qui donne une existénce réelle à nos chevaliers errants.
L'historien du maréchal de Boucicaut (Histoire de Boucicaut , publiée par Godefroi, ehap. XVI, p. 55 et suivantes), parlant des voyages que ce maréchal entreprit pour visiter la Terre-Sainte et pour combattre les Sarrasins, se sert du mot errer pour marcher, voyager, et du mot cherche pour la guerre qu’il alloit chercher, le voyage ou le pélerinage qu'il faisoit. .
Brantôme (Dames illustres de France, p. 375 et suiv.) confirme encore plus particulièrement l’usage de la Chevalerie errante, dans le récit d’une entréprise du seigneur. Galéas de Mantoue , en reconnoissance de la faveur que lui avoit faite la reine Jeanne de Naples en le prenant pour danser. Il fit vœu de courir le monde jusqu'à ce qu’il eût conquis deux chevaliers dont il püt lui faire présent. Au bout d’une année employée à se battre en France, en Bourgogne, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Hongrie et ailleurs, étant enfin parvenu à conquérir deux chevaliers, il les lui amena et les lui présenta, le genou en terre, pour l’accomplissement de son vœu. La reine Îles rendit libres, avec une générosité que l’auteur oppose à la conduite bicn différente tenue en pareille occasion par les chanoines de Saint-Pierre de Rome, et qui prouve toujours les coutumes de la Chevalerie errante. Un chevalier, suivant l’auteur italien. qu'il cite, leur ayant, en conséquence d’un pareil vœu, envoyé ua autre éhevaliër qu'il avoit pris avec ses armes ; le cheval et toute sa dépouille; ce prisonnier resla toute sa vie ie de sans pouvoir jamais sortir de |” église.
On peut encore voir sur eette matière le livre ou roman du Chevalier errant, pas F. Jehan de pan de l'ordre des Carmes. >
(5 Tel est à peu près le portrail de nos anciens redresseurs des torts et de leur vie, autant que j'ai pu la recueillir d’après la lecture des principaux romans.
Plusieurs chevaliers, assemblés ‘danë une -cour, qui venoient d'y recevoir les honneurs de la Chevalerie, ou. qui avoient assisté"à ces fêtes solennelles , s’associoient en commun. pour faire des courses ou voyages qu'ils appeloient questes, soit pour retrouver un fameux chevalier qui avoit disparu , une dame restée au pouvoir d’un ennemi; soit pour d’autres objets encore plus relevés, comme celui de la quête du Saint-Graal. Ces sujets se sont étendus ewmultipliés à l'infini dans l'imagination des faiseurs de romans, Nos héros errants de pays en pays, parcouroient surtout les forêts, presque sans autre équipage que celui qui.étoit nécessaire à la défense de leur personne, vivoïent uniquement de leur chasse: des pierres plates plantées en terre, qu’on avoit exprès placées pour eux, servoient à faire les apprèêts de leurs viandes, comme à prendre leurs repas. (Perceforest, vol. V, fol. 56 , recto, col. 1 et 2; vol. I, fol. 126 et 455; et vol. III, fol. 4, verso.) Les chevreuils qu’ils avoient tués étoient mis sur ces tables, et recouverts d’autres pierres avec lesquelles ils les pressoient pour en exprimer le sang, d’où eette viande est trommée dans nos romans: Chevraux de presse, nourriture ‘des héraux. Du sel et quelques épices , les seules munitions dont on sechargeoit, en faisoient tout l’assaisonnement. On verra dans Perceforest (vol. IV, fol. 54, verso, col. 4 et 2)
380 | NOTES quelles étoient les obligations des chevaliers: errañts. Afin de surprendre plus sûrement les ennemis: qu'ils alloient chercher, ils ne marchoient qu’ en petites troupes de trois ou de quatre, ayant soin, pour ne point se faire comnoître, de changer ou de déguiser leurs armoîries, où de:les cacher en les tenant-couvertes d’une housse: ( Perceforest, vol. 1, fol. 57, verso, col. 1). L'espace d’un an et d’un jour étoit le terme ordinaire de leur'entreprise. Au retour ils devoicnt ‘suivant leur serment, faire un récit fidèle de leurs aventurés , exposer ingénument leurs fautes et leurs malheurs (Lancelot du Lac, t. I, fol. 78, verso, col. 1 ;'t. IT, fol. 72, recto, et fol. 123, verso , ett. ITT, fol. 102 ). Voyez encore FEU nos romans l’empressement des dames et des damoiïselles pour les recevoir et les servir dans les châteaux. En partant . de toutes ces fictions, il est aisé de croire les mêmes auteurs lorsqu'ils disent que des rois ont refusé des couronnes pour vaquer plus librement aux exercices bienfaisants de la chevalerie errante (Lancelot du Lac, t. TTL, fol. 119, recto, col. 2 )- | Les plus grandes ames ne sont pas toujours les . plus exemptes de chimères : la reine Élisabeth, morte en 1603, avoit en quelque façon réalisé. celle-ci. Elle vouloit, suivant M: de Thou (liv. CXXIX, pag. 1052, sous l'an 1703), qu’on lui rendit des soins et des hommages qui n’eussent d’autres objets que sa personne : elle n'étoit plus jeune lersqu’elle se faisoit une gloire de s'occuper encore de la galanterie; c'étoit un jeu de son imagination pour se rappeler la mémoire de ces îles fabuleuses, où les chevaliers errants couroient ke monde , animés du seul désir de plaire à des beautés qui leur inspiroient des sentiments aussi purs que vertueux.
(6) L’antipathie des chevaliers pout l’oisiveté, leur amour pour la guerre et pour les tournois, l’ardeur de s'instruire au métier des armes, qui les transportoit dans toutes les contrées, se-justiient par « l’épitaphe de » Jean d'Arces, fils du chevalier Blanc, qui est en la » chapelle d’Arces, dans l'église paroissiale de Con- » drieux : il y est fait mention des entreprises du père, » et des voyages qu'il fit en Espagne , en Portugal, en » Angleterre et en Écosse pour.y défier kes plus vaillants * à combattre à fer ému ou à lance mornée. » (Vie du chevatier Bayard , ann. de Godéfroi , pag. 35.)
Tacite (Mœurs des Germ., ch. XIV, p. 624) peignoit de même les Germains : « Lorsqu'une cité, dit-il, languit » dans le sein d’une longue paix, preique toute la jeune » noblesse va servir ailleurs comme volontaire. Le repos * est un état violent pour des Germains : les “occasions » périlleuses offrent un moyen plus court de se faire ün » nom, eîc. » L
(7) Anciennement les chevaliers alloient vêtus de verd chercher leurs aventures, suivant Sicile dans son blason des couleurs ( pag. 36 ) : cette circonstance n’avoit point été omise au tournoi que Charles VI donna en 14380 à Saint-Denis, pour la nouvelle Chevalerie du foi de Sicile et de son frère le comte du Maine ( le moine de Sàint-Denis, Hist. de Charles VI, liv. IX, ch. 2, p- 169 et suiv.) L'auteur, qui nous en fait la description, représente ainsi les vingt-deux chevaliers qui furent les principaux acteurs des joutes, auxquelles on observa religieusement les formalités de l'antique Chevalerie.
« Ils avoient l’escu verd pendu au col avec la devisc- + gravée en or du roi des Cates, et estuient suivis chacun
» de leur escuyer qui portoit leurs armets et leurs lances; » et afin d'enchérir plustot que de rien oublier de tout » çe qui se publie de plus magnifique, des joustes et des » pas d'armes des anciens paladins et chevaliers errants, » ils attendirent les dames que le roi avoit destinées » pour les conduire aux lices, et qui s’y étoient préparées ». avec des habits de la même livrée qui estoit d’un verd ‘* brun, brodé d’or et de perles : elles les vinrent joindre » montées sur de beaux palefroys; et, s’il m'est permis » d’emprutiter les termes de lag#able pour satisfaire en » peu de mots à la description e ce merveilleux arroy, » je ne dirai pas qu’il sembloit que ce fussent autant de » reines, mais autant de déesses : car il n’y avoit per- » sonne qui ne püt dire , à voir ensemble tant de beauté, » tant de richesse et tant de majesté, que les fictions » des poëtes n’en donnent qu’une grossière idée dans » tous leurs ouvrages, et que c’estoit quelque chose de » plus auguste is toutes les assemblées des divinités du » paganisme. :
.{ à se
(8) Le églises fondées et protégées par les anciens chevaliers trouverent moins dans leurs enfants des héritiers de la piété de leurs pères , que des voisins jaloux qui, regrettant les biens qu’on leur avoit ôtés, cherchèrent à les faire rentrer dans leur domaine. Voyez la chroniqut de Geoffroi, prieur du Vigeois. (Labbe, Bibl. mss., t. II, ch. LXXI , p. 328, vers l'an 1182. dE
(9) Non-seulement on se confessoit et on entendoit la messe avant que de soutenir les: gages de batailles (voy. Froissart, liv. IL, ch. 180, p. 115 et 116), précaution chrétienne nécessaire dans ces occasions qui
présentoient un danger très-prochain de perdre la vie : les chevaliers manifestoient encore leur piété dans les simples tournois , dont les proclamations se firent ordi nairement au, nom de Dieu et de la Vierge (Ménestr. ,
Ornem. des armes, p. 176): Lorsqu'ils ehtroient dans les | lices ils tenoient une espèce d'image avec laquelle ils faisoient le signe de la croix (voy. Saïintré, p. 522). Le seigneur de Lalin (ibid., p..598 et 602), au pas d'armes de 1449, « avoit sa bandervlle en sa main figurée , » de ses dévotions dont il se signoit à la fois ; » ce sont les termes d'Olivier de la Marche (Mém., L. l', p. 299).
Comme les fêtes profanes des tournois étoient accompagnées de pareils actes de dévotion , Les fêtes de l’Eglise furent quelquefois suivies des images de nos tournois. Mathieu de Couci ( Hist. de Charles VIT, p. 718et719) fait le récit d’une fête pieüse ou procession que les ambassadeurs de Bourgogne virent à Milan en 1459, et qui se termina par des représentations ou spectacles d’hommes et de femmes, comme de gens d'armes, faisants armes pour l’amour de leurs dames. Ceux qui de nos jours ont vu les processions de la Fête-Dieu dans la ville d'Aix en Provence, et le personnage qu'y jouoit le prince d’amour, n’auront pas de peine à croire ce que raconte Mathieu de Couci de la cour de Milan (voy. l'esprit du cérémon. d'Aix à la Fête-Dieu, par le père Joseph, in-12, Aix, 1730).
Ils porteront de la religion de nos ancêtres le même jugement que Fleury, lorsqu'il’ parle (p.380 et 381) des mœurs des chrétiens du dixième siècle : « Tout le » mondeétait chrétien, dit-il, en-sorte qu’il sembloit que » l'on le fût naturellement, et que chrétien et homme » fût la même chose. Ce n’étoit plus une distinction :
» Àe christianisme étoit devenu une partie des mœurs, et
» ne consistoit presque plus qu’en des formalités exté-
rieures. Les chrétiens ne différoient guère des juifs et
» des infidèles, : quant aux vices et gux vertus; mais
» seulement quant aux cérémonies, qui ne rendent point les hommes meilleurs. » +
(10) Chapelain connôissoit bien les mœurs de la plus grande partie des anciens dépositaires de nos dogmes et de nos lettres , lorsqu’ il dit des prêtres : « Eux-mêmes ne » savoient que lire, et n’instruiswient le peuple qu'avec » le prône, comme il étoit couché dans leurs anciens » cérémoniaur. S'il arrivoit à quelqu’un d’eux de s’a- » donner aux Belles-Lettres, ou d'élever son esprit à la *. contemplation des mouvements des cieux, il passoit » aussitôt pour magicien ou pour hérétique. » (Dial. de la lect. des vieux romans, dans les Mém. de litt. et d’hist., tom. VI, part. [, p. 317 et suiv.)..
(14) Nos anciens chevaliers ne se dispensoienit presque jamais d'entendre la messe logsqu'ils étoient levés, suivant le précepte qu’on lit dans le doctrinal (manusc. de Saint-Germain, fol. 103, recto, col. 1 ).
(12) Je ne sais si l’on doit ajouter foi au témoignage de Guillaume de Malmésbury, historién étranger : il est le seul qui ait avancé que Île roi -Philippe [°", enterré dans l'abbaye de Fleuri, avoit pris Khabit religieux dans ce monastère. Quoi qu'il en soit, l'usage d'embrasser sur la-fin de ses jours l’état monastique, ou de demander à la mort d’être enterré avec un habit religieux, n'en est -pas "moins eonstant. Les exemples nombreux de nos
DE LA CINQUIÈME PARTIE. 385 plus grands seigneuss , que l’on pourroit citer, n'offri- roient pas toujonrs des hommes de la conduite la plus édifiante. Geoffroi, comte d'Anjou, qui fit long-temps contre:son père une guerre portée au derniers excès, se voyant près de sa fin en 1060 , renonça, la veille de sa ‘mort, aux armes et aux affaires temporelles ; 1l se fit moine ir monasterio Sancti-Nicolaï quod pater ejus et ipse multé devotione construxerant et rebus suis suppleverant (Hist. andeg. frag. spicil., tom. III, p. 233). : D. Morice (Mém. pour l’Hist. de Bretagne, préface, D. XXVIN) dit, au sujet de la dévotion, que l'on eut de mourir dans Les habits monastiques, devenue si fréquente, qu'elle passa jusqu'aux femmes, comme si l'Rabit de moine pouvoit sanctifier celui qe n’en avoit jamais rempli les devoirs. | Un auteur bien plus ancien, un ie du treizième siècle , avoit dit que les gens de guerre qui, pour mener une vie douce et commode à la faveur de l'ignorance dont ils faisoient profession, s’introduisirent dans les. maisons consacrées à Dieu, n’en devenoient pas meilleurs : Dieu n ’amende point le monde, c 'est-à-dire, des séculiers :
Oncques li mons n’amenda Dieus. .
‘L'usage pour les laïcs :de l'un et l’autre sexe de se faire enterrer en habit de religieux, suivant la dévotion d’un chacun, subsistoit encore au commencement du quatorzième siècle (D. Vaissette, Hist.:du Lang. , 1. IV, p- 520, sous l’an 4443). "Arnaud, abbé de Caunes au diocèse de Narbonne, et ses religieux déclarèrent en 1309, par un acte authentique, que tous ceux qui, par leurs