‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiques (volume 2)Chapitre 48 sur 57 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

4o2 : NÔTES , + &

labourât avec douze paires de bœufs le champ du tournoi, y fitsemer jusqu’à la somme de trente inille pièces (solidorum). Notre expression, semer de l'argent, seroit-elle aussi ancienne ? Guiliaume Gros de Martello, qui vint à cette cour, continue l'historien , accompagné de quatre cents chevaliers, n’employa, dit-on, d'autre feu pour cuire les mets de sa table que celui des bougies et des torches (candelus gle cera et tæda. La comtesse Sorgest, melius Orgel (peut-être de Sorgue ou du Pont-de-Sorgue dans la Provence, ou d'Urgel, ville d'Espagne dans la Catalogne), envoya. une couronne estimée quarante mille sols pour Guillaume Méta ou Yvéta, que l’on avoit résolu de proclamer roi des jongleurs ( regem super histriones universos ), si quelque raison ne l’avoit pas empêché de se trouver à cette as- : semblée. Enfin Ramnous de Venous ou Raimon le Venoul, se fit amener trente chevaux , et pour donner le spectacle d’une magnificence qui n’avoit point d’exemple, il ft brüler ces malheureuses victimes de sa vanité aux yeux de tous les assistants. On peut voir, à la suite de cette narration singulière ,.des traits encore plus incroyables de la prodigalité des seigneurs dans l’état ordinaire de leur maison et de leur table: en lisant notre historien, qui paroît d'ailleurs très-véridique, on croiroit entendre les contes et les fabliaux de nos anciens jongleurs.

. (23) Notre nation accorda,; presque dans tous les temps, des honneurs et des prérogatives à la noblesse du sang, à La naissance. Elle respectoit, dans les enfants de ceux qui l'avoient servie, les titres, les droits et les glorieuses récompenses que des pères illustres

avoient mérité de transmettre à leur postérité; elle les regardoit comme la portion la plus précieuse et la plus sacrée de leur patrimoine.

Cependant il n’est guère de siècle où l’on n'ait vu des hommes, sortis de la poussière , s'élever au plus haut rang sans y être portés par le:mérite et par la vertu; disons même que plusieurs y montèrent par les degrés qui devoient le moins les y faire parvenir. Dès le douzième siècle, un paysan (rusticus), qui conduisoit à la foire son char attelé de deux bœufs et chargé de cire, étant arrivé dans la cour du château de son seigneur, y fut métamorphosé tout-à-coup en homme noble, et devint la tige d’une famille illustre: comme il servit à propos la vanité ct le goût de son maître pour de folles profusions, en faisant dans son château une illumination superbe , son zèle, son industrie et sa complaisance furent payés aussitôt par le don d'un fief, d'une terre noble accordée à lui et à ses fils. L'auteur de ce récit voyoit les enfants de ce mème paysan illustrés par des alliances, et décorés des honneurs de la Chevalerie. Ce n’est pas le seul exemple de cette espèce que l’histoire nous ait conservé: des jongleurs furent plusieurs fois ar: més chevaliers , et des chevaliers à leur tour préférèrent à l'épée et aux armes de la Chevalerie, la guitare et les autres instruments de la jongierie. ,

L'abus de prodiguer ainsi les récompenses qui n’étoient dues qu’à la valeur et aux services militaires, s'étant une fois introduit, alla toujours en aügmentant, malgré les pluintes réitérées par les anciens nobles et plusieurs réglements faits de temps à autre pour le réformer. Les factions presque continuelles des règnes de Charles VI et de Charles VIT, ne gardèrent plus de me-

sures. (Voy. Monstrelet , sous l'an 1440, vol. IL, fol.180, verso.) On croyoit faire beaucoup, dans chaque parti, d'acquérir un homme de plus en lui donnant la Chevalerie; on croyoit, en l’achetant à ce prix, en avoir bon marché. Cependant aucun n’y gagnoit, et l’on décrioit sans retour de part et d’autre le plus précieux gage du crédit de l'État : l'honneur de la Chevalerie devint si commun , que chacun crut pouvoir s’en arroger le titre de sa seule autorité. Un homme de rien, prenant l'épée, prenoit en même temps le titre d’écuyer; pour peu qu'il l’eût portée, il tranchoit du chevalier. Encore si cette épée eût servi l'État, on auroit pu dissimuler ce désordre: mais non, elle n'’étoit, la plupart du temps, employée qu’au pillage, au brigandage, à l'oppression du peuple. (Eustache: Deschamps, Poés. manuécr fol. 80, Cols 2et3.)

: Telest le portrait que nous fait de son siècle Eustache Deschamps. Il avoit de meilleurs titres pour prondre la qualité d’écuyer, qui lui est donnée à la tête de ses poésies. Les arts mécaniques ne trouvoient plus d'ouvriers qui les exerçassent : tous vouloient entrer dans la classe. des écuyers, qui menoïit.à la Chevalerie.

(Ibid., fol. 55, col. 4.)

Déceus est tout le monde aujourd’hui,

Car chascun veult grant estat maintenir,

Æt si n’est més aussi comme nullui

Pour les labours du siècle maintenir.

Chascuns deust son estat retenir, Sans honte avoir de faire son mestier ;

Maïs éhascuus-veult -escuyer devenir :

A peine est-il aujourd'hui nul ouvrier.’

Les pastoureaux, qui coururent la campagne, accrurent le désordre, suivant le même auteur. ( Ibid., p. ie je

vf

S’arment savetiers et charbons *, Escuyers s'appellent garcons “*

Il n’est pas étonnant de l’entendre dire ailleurs (/6., fol. 9, col. 2) que les chevaliers étoient aussi beaucoup moins respectés que les commis à départir l’argent. |

Ces temps orageux, ‘où l’on vit mettre à si bas prix le titre d’écuyer, acheté autrefois par tant de iravaux et tant de”sang, firent place à d’autres ternps plus heureux. On vouloit, sans doute , mettre dans l'Etat ainsi bouleversé une fouvelle foie puisque nous voyons depuis le même titre d’écuyer donne aux fils de nos rois. (Voyez ci-dessus la note 46 de la Pro partie.) Mdis le coup étoit porté ; là Chevalerie ne s'en releva jamais que dans des‘intervalles qui furent malheureusement de peu de durée.Tous les jours on ft de nouvelles entreprises pour usurper, sans le moindre prétexte , les p'onenses qualités d'écuyer et de chevalier. |

Brantôme (Cap. Fr., t. Ï, p.16), ayant parlé de l’ardeur qu’ävoient eue autrefois les gens de güaerre pour être créés chevaliers dans les batailles , dit que de son temps on s’en dispensoit volontiers : « Les moindres, » ajoute-t-il , se créent d'eux-mêmes sans aller au roi, : » de sorte qu'on peut dire qu'il y a aujourd’hui plus de » chevaliers tels quels ; et de dames leurs femmes, que

un n’y avoit ee M DL et de damoiselles ; tant est

* Pour charbonniers, comme prisons poar prisonniers, p. 116. **.Ces hommes du plus bas.état tranchent de l’écuyer.

» grant l’abus parmi la Chevalerie. » (Tit. 86, fol. 502 et 503.) Et Charondas , qui publia en 1603 son Commentaire sur la Somme rurale de Bouteiller, représente cette foule d'écuyers et de chevaliers comme un déluge universellement répandu dans tous les ordres de l'État : « A présent, dit-il, chacun se fait chevalier et dame sa » femme (c’ end de lui donne le titre de madame), »* et aucuns s’attribuent tels titres, encores qu'ils ne + soient escuyers, ne nobles. »

Du Tillet gémit (Rec. des Rois de France, ch. des Chev., et l'Ordre et état de Chev., p. 318) en ces termes, de la confusion qu’il voit régner partout: « Le » chevalier, dit-il, estoit discerné ès esperons qu'il » portoit dorez; l'escuyer les portoit blancs, ne lui es- » toit loisible de les porter dorez: maintenant le rostu- » rier les porte; tant tout ordre ancien et bon a esté » peu à peu abattu, et la confusion , mère de toute li- * cence, est entrée en règne par iolérance: »

Oies-ane. de nos rois essayèrent de relever la Chevalerie (Voy. Pasquier, Recb., Liv. IT, p.-423; et ses Lett.,t. I, p. 305 et suiv.; et le Laboureur , Pairie, p: 320 et suiv.) par des ordres particuliers dont ils se déclarèrent les chefs : les plaintes de nos auteurs (Voy. Montluc , Commént., t. I, p. 527 et 528; et t. II, p. 516) subsistèrent toujours sur le peu de discernement qu’on faisoit dans le choix de plusieurs de ces chevaliers, dont l’ordre eût satisfait auparavant l'ambition du plus grand prince de France, et sur le nombre excessif des promotions. On compte, suivant La Noue ( Dise. poli. et milit., p. 202), plus de trois cents gentilbommes qui, à force d’importunités , obtinrent du roi l’ordre de Saint- Michel , et dont plusieurs s’en repentirent dans la suite;

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on en vit une centaine obligés de cacher dans leurs cof-

fres les marques de l'ordre du roi, pour éviter les dépenses auxquelles engageoïit cet état, qui les auroit conduits à l’hépital, comme s'exprime le même auteur, Si nous en croyons Brantôme (Duels, p. 289 et 290), écrivain amer et salirique, aussi jaloux que suspect, l'ordre de Henri III ne fut : pas plus heureux dans queljen des sujets que l’on avoit admis.

(24) Eustache Deschamps (Poés. mss., fall. +37 )s dans une ballade, regrette le temps ancien, où l'étude des ärts libéraux, interdite aux serfs, étoit uniquement réservée aux nobles : alors la noblessé se maintenoit: et honneur, et faisoit des conquêtes glorieuses,; par Le pouvoir-que la science ne.peût manquer. d’avoir quand elle est jointe aux armes. Autrefois les jeunes gens.de noble race passoient les vingt premières.années dè leus vie à s’instruire, puis recevoient la Chevalerie : aujour+ d’hui on commence leur éducation par les mettreà cheval, on exerce leurs membres encore faibles sans lèur donner le temps de s’affermir, on achève de ruiner leur tempérament par les excès de la gourmandise et autres ; livrés à toutes leurs passions et à l'amour du jeu , ilsom* abandonné la science aux serfs, qui par ee:moyenonf acquis sur eux l'empire , et.les ont asservis à leurtour. Chaque couplet qui contient ces penis est terminé par ce refrein : | nn. 4

Car chevaliers ont honte d’estre clercs *

Le même poëte fait ailleurs une triste peinture de

. # C'est-à-dire savants.: nr

l’asservissement dans lequel étoient tombés Les nobles et les gens de guerre sous le gouvertiement des clercs, devenus les dispensateurs des grâces du roi, et les maîtres absolus de ses finances. On peut voir la pièce intitulée contre les prélats d'aujourd'hui, qui trop sont curiaux (courtisans) ef mondains (Poës. mss., fol. 522 et 523). Abandonnant leurs évêchés et leurs bénéfices por vaquer à des offices séculiers (mondains ), ils traitent avec hauteur les gens d'armes , les soudoryers et les poures officiers qui demandent leur paiement. Après beaucoup de fausses promesses, des réponses équivoques et des paroles dures, ils les renvoient enfim avec ur refas bratak, qu’il eût bien mieux valu leur faire à ka première demande : du moins auroient-ils épargné l'argent emprunté et dépensé mal à propos, pour continuer des sollicitations aussi vaines qu'humiliantes. Ainsi ces orgueilleux prélats faisant /a roue, insultent aux pauvres gens et trahissent le roi dont le service ést abandonné, et dont l’état est perdu. . | ou

Les plaintes d'Eustache contre l'ignorance des nobles, et contre le mépris qu’ils faisoient du savoir; étoient bien fondées. On voit, dans ces-temps-là, un gouvereur de place assez ignorant pour être obligé de se faire lire un ordre impertant; ét Duguesolin , le premier homme de l'État et de som siècle, men savoit pas davantage (Hist. de Dugnesclin, édit. de Ménard » P- 34). Étant assiégé dans Rennes, et recevant un Héain de la part du duc de Lancastre, qui lui apportoit un sauf- : conduit pour venir parler à cé prince : « Il prit le sauf- * conduit et le bailla à lire; car riens ne savoit de lettres, » ne oïcques n 'avoit trouvé maistre de qui il se laissast ‘» doctritier, mais les vouloit tousjours férir et frapper. »

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Du moins ne fut-il pas du nombre de ceux qui se laissèrent asservir et dominer par les clercs : on peut voir avec quelle hauteur il s’éleva contre l'autorité absolue dans les affaires de l'État, usurpée par ces hommes qu'il appelle chaperons fourés , et contre l’abus qu'ils faisoient du maniement des finances qui leur avoient été confiées

Se ) p- 451 et Li)

@5) Loisel , dans son Dialogue des avocats ; remarque qu’au temps de Philippe et depuis, les meilleurs d’entre eux étoient : « Personnes ecclésiastiques instruites en » droit canon et civil, apprenants la pratique, princi- » palement par les décrétales, signamment depuis que » les papes eurent transféré leur siége à Avignon, qui » fut en l’an +306, sur la fin du règne de Philippe-le-Bel : » et c’est de-là, ajoute-t-il, que nous avons appris la chicane, s’il m'est loisible d’en parler ainsi. »

(28) Feuchet (Orig. Fri, liv. L, p. 182) soupcobne que les infirmités de Robert , comte de Clermont ;, fils de saint Louis , causées par les coups de masses recues dans un tournoi, peuvent avoir donné lietr à l'ordonnance qui défendit aux. princes du sang d'exposer leur personne dans les joutes. Il ne connoissoit pas sans doute d’autres ordonnances bien antérieures citées par Favin (Théât. d'hoh. et de Chev., tom. 11, p. 1754, 4802 et 1803), qui dès le temps de Louis VIT’ et de Philippe-Auguste prescrivoierrt les mêmes réglements. Nos romans les plus anciens, qui en général observent assez exactement les coutumes de leur siècle dans leurs fictions, se sont conformés à cette loi prescrite pour les tournois : si d’autres que des princes entrent en lice contre des souverains

(V.Partenopex de Blois, mss. de Saint-Germain, p. 172, col. 1, et Blanchandin , mss. de Saint-Germain, fol. 175, recto, col. I), ce n’est du moins qu'après leur en avoir demandé permission. Je crois que l’auteur du roman de ‘Gérard de Roussillon ( mss., fol. 100 et 101-), en. provençal, fait allusion à cette coutume , lorsqu'il dit que Gérard , après avoir été spectateur des tournois entre ses vassaüx, s'exerça tout seul contre un pieu qui étoit peut-être une figure d'homme armé. N'ayant pas voulu se méler avec ses inférieurs, il fut bien aise de leur faire voir l'adresse et la bonne grâce avec laquelle il savoit manier les armes, et leur en donner.un modèle. Charles VI ne s’en tint pas là : au mariage du comte de Hainault, en 1385, « y eust grande feste et belles joustes, » dit un historien de ce temps ( Juv. de Ursins, Hist. de » Cb. VI, p. 45, sous l'an 1385 ), et combien que les » rois n’eussent pas accoutumés de eux exercer en telles » manières de jouster , toutesfois le roy voulut jouster » gontre un nommé Colart d’Espinay, fort jousteur ré- » puté; et de fait jousta et sc porta très-vaillamment, » et de tous en fut loué et prisé. »

Un désir impatient d’éprouver sa vigueur, sa force, son adresse et son courage, et de donner bonne opinion de soi, peut aisément trouver grâce, et mème mériter des éloges de la part d’une nation acçoutumée à voir dans ses maîtres les exemples qu'elle doit imiter, La nôtre admira ct loua ce prince dans sa première jeunesse; mais lorsque depuis âgé de vingt-un ans, étant marié, il continua de faire briller des talents assez connus, « plusieurs gens de bien furent très-mal contents « de ce qu’on le fist jouster; car en telles choses peut y » avoir des dangers beaucoup, et disoient que c’estoit

» très-mal fait, et l’excusation est qu’il l’avoit voulu » faire. » ( Juv. des Urs., Hist. de Ch. VI, p.75, sous l'an 1389.) Un autre historien en parle à peu près dans les mêmes termes : « Beaucoup de gens y trouvèrent à » redire, et on jugea qu'il estoit mal séant de commettre » ainsi la majesté royale, et de se mêler dans la pressé * avec si peu de retenue et de gravité. » ( Hist. de Charles VI, par le moine de Saint;Denys, p. 175, sous la même année 1380.) L’affoiblissement de sa santé, qu’ altéroit encore par ces violents exercices, les fit traiter de passe-temps indignes -de sa: qualité. Les marmures d’un peuple qui aimoit son prince ne furent pas capables de le contenir (Hist. de Ch. VI; par le moine de Saint- Denys, Hv. X, ch. 7, p- 448, sous l’an 1402). A l’arrivée des ambassadeurs venus d'Angleterre pour traiter du mariage de sa fille Catherine Ê il les régala de fêtes superbes en tout genre; mais surtout du spectacle des joutes dans lesquelles lui-même s’exerca eontre le duc d'Alençon, en présence de la reine et des princesses de sa cour (Monstrelet, vol. I, ch. 134, p. 216, recto, et verso, sous l’an 1414 ): il voulut encore léur montrer dans la personne du jeune duc de Guienne, son fils , l'héritier. présomptif de ses talents, aussi bien que de sa eoutonne : « Il voulut, par honneur, que. le duc de » Guiësne fist preuve dé sa valeur et de la belle vigueur » de sa jeunesse. Il fournit plusieurs courses avec une » égale admiration de sa force. de sin adresse et de son » courage. » ( Hist. de Ch. VI, par le moine de Saint- Denys, p. 970, sous l’an 1414. ) Le

(27) Les Suisses, suivant Brantôme (Cap. Fr.,t. 1, p. 290), se donnoient le titre de dompteurs de princes

jusqu'à François Ier qui Île leur fit effacer à Marignan. ” |

- (28) François I<", rempli des vertus qui font les héros, semble s'être proposé dans toutes ses actions les loix exactes de l’antique Chevalerie, qu'il préféra toujours aux maximes communes de la politique. Non-seulement il aspiroit à la gloire des neuf prèux, consacrés par la tradition et par les cérémonies de nos rois d’armes; il se plaisoit encore à se produire aux yeux de sa cour paré des habillements sous lesquels on avoit coutume de représenter ces anciens héros. Une demoiselle le voyant un jour dans cet équipage, lui dit, pour lui faire compliment, qu’elle crayoit voir en sa persone un des neuf lépreux; ‘elle vouloit dire un des neuf preux, suivant Henri Estienne (Apolog. pour Hérodote , ch. III), qui en fait le conte pour preuve des méprises auxquelles, sans penser à mal, on est quelquefois exposé en parlant notre langue. Favin a fait un chapitre exprès des neuf preux : mais il effleure à peine ce sujet, si connu dans nos anciennes cours, et sur lequel nous n’avons aujourd'hui que des idées bien imparfaites. :

(29) « Mieux vaut, » dit le chevalier de la Tour (folio 90, verso, col. 1 ct 2), dans son Guidon des guerres, « que jeune homme soit blasmé de ce que avant le temps » d’aage il est venu en bantement de Chevalerie, qu’il » fustdolent que le temps en fust passé ; » mais il retient l'ardeur prématurée des j jeunes guerriers pour recevoir la Chevalerie , en leur disant que s’ils ont la force et le courage d’en soutenir les travaux, ces.qualités ne sont pas les seules nécessaires, et qu’il en est de plus essen-

tielles : « Ce n’est pas toute la force de y avoir bon vou- » loir, et de bien frapper et de ruer bons coups ; mais » tout gist à entendre ce que l’on doit fuire, et de se- » courir aux inconvénients qui peuvent survenir. » (Jbid., fol. 92, recto. cel. 2.) Quelques-uns de nos rois ne firent pas toujours assez d'attention à cette autre maxime, « que chevaliers doivent avoir sens, force, ardement, + loyauté et exercite de leur art. Sens de chevaliers * vault plus aucune fois en victoire, que ne fait multi- » tude de gens, ne que la force de çeulx qui se comba- » tent. » ( Zbid., verso, col. 1. ) Ils prodiguèrent la PERTE à toutes sortes de gens, à des enfants même, sans songer que « petite compagnie bien accoustumée de » bataille est plustôt preste d’avoir victoire que grande » multitude rude et qui ne scet riens des armes ; car elle » est toujours appareïllée à la mort. » (Zbid., col. 2.) Ils ne furent point assez effrayés de ces menaces salutaires faites aux princes et aux généraux qui vouloient les entendre. « Oncques ost ne prouffita à celluy qui n’est pas » duyt de chevaliers eslire; car pour ce ont esté moult » degens descunfits de leurs ennemys , que Îles cheva » liers estoient longuement en paix et sans cure, et que » chascun pour sa richesse, ou par faveur , estoient prins » aux offices de BUUMEEREE le commun sans l'esprouver. » ( Ibidem. )

Jamais on ne fut plus sourd à ces utiles remontrances que sous le règne de Charles VIT; jamais on ne vit si peu de discernement dans le choix des sujets qu’on élevoit à Ja Chevalerie. Voyez, dans le Lai de Vaillance, par Eustache Deschamps ( Poés. imssy fol. 6 et suiv., et fol. 98, col. 2), les désordres qui régnèrent parmi les seigneurs et les chevaliers. Ces foudres de guerre qu’on

voyoit de tous côtés menaçant et frappant toutle monde, étoient en même temps des Adonis chargés de perles, plus blancs et plus polis que l’ivoire le plus blanc, sans cesse occupés de leur parure et de leurs ajustements : ils avoient continucllement à la main de quoi réparer le dérangement de leur chevelure. Une vie délicate, molle, efféminée , faisoit méconnoître en eux les successeurs des infatigables héros qui les précédèrent. Si c'étoit là les exercices que devoient faire les chevaliers ; si c’étoit la vie qu'ils devoient mener , Charles VI, et après lui Charles VIT, eurent donc raison de prendre leurs chevaliers parmi des enfants de douze à treize ans, comme le rapportent Monstrelet ( vol. III, p. 23 ) et Alain Chartier (Hist. de Ch. VI et VII, p. 191). Le poëte Eustache Deschamps va plus loin ( Poés. mss., fol. 73, col. 1):

Et encore plus me confont, Ce que chevaliers se font Pluseurs trop petitement,

Que X ou que VII ans n’ont.

(30) Charles VII, en 1444 ( voyez Olivier de la Marche, Mém., L I, p. 240 ), voyant son peuple foulé par les violences et les pilleries continuelles de ses gendar- ! mes, résolut de les mettre sur un meilleur pied ( Monstrelet, liv. IT, fol. 32, recto ct verso }, d’en faire ‘un corps de troupes régulières divisé par compagnies, dont chacune auroit son capitaine. Il vouloit que , distribuées sur les frontières (Pasquier , Rech., 1. I, p. 124 et 125) pour y faire un service continuel et journalier (et le P. Daniel, Mil. Fr., t. f, liv. IV, ch. 1 et 2 ) , elles y

recussent une paie réglée, dont les fonds seroient pris

sur le produit d’une nouvelle taille. :Cette imposition , quoique très-onéreuse, le fut beaucoup moins que la gendarmerie ne l’avoit été par ses brigandages, comme on en peut juger par un propos de Talbot, que Fabri nous a conservé dans son Art de rhétorique. Ce rhéteur, traitant de. divers ornements du discours, particulièrement des figures qu’il appelle couleurs de rhétorique ( fol. 103, verso), donne pour modèle celle de Talbot qui, voulant exprimer la fureur obstinée des gendarmes au pillage , avoit coutume de dire que si Dieu étoit gendarme il seroit pillard. Cette figure de rhétorique, ce langage militaire et dévot, quoique peu respectueux pour la Divinité, ressemble parfaitement à la prière du brave Lahire que nous avons rapportée dans la Hi Di partie.

(31) Les historiens ne s’accordent pas sur le moment auquel François 1* reçut l’accolade de la main de Bayard : les uns disent que ce fut avant la bataille, et les autres que ce fut après la victoire. Le maréchal de Fleuranges ( Mén. de Fleuranges, mss., fol. 274 et 272) qui «encore bien jeune +ut la charge que devoit avoir . un des plus anciens mareschaux de France ;'» suivant ses propres paroles, dit positivement « que le roi ayant vu * qu'il auroit la bataille, pria M. de Bayart, qui estoit » gentil chevalier, qu’il le fist chevalier de sa main; » qui fut un grant honneur audit seigneur de Bayart à » faire un roy chevalier devant tant de chevaliers de » l’ordre, et gens de bien qui estoient là. » Il est difhcile de récuser un pareil témoignage; cependant le récit de l’auteur de la Vie de Bayard ( édit. de Godefr., p.375),

qui, avec d’autres, place ce fait après la bataille, est

plus conforme à l’ancien usage d’honorer le meilleur chevalier du jour. .

Le duc de Lorraine et son frère monseigneur de Guise, capitaine général des lansquenets, suivant un autre historien (Rec. des hist. de Louis XII, par Godefroi, p. 425 et suiv.), furent aussi faits chevaliers de la main de Bayard après cette journée, au succès de laquelle ils avoient contribué par leurs exploits. Cependant. Bayard lui-même n'étoit pas chevalier, suivant quelques auteurs. Le passage des Mémoires de Fleuranges qu'on vient de lire, où il est appelé' gentil chevalier, prouve qu’il l’étoit ; mais il n’avoit pas encore reçu l’ordre du roi; il n’en fut décoré que dans la suite : ce nouveau degré d'honneur fut la récompense de la levée du siége de Mézières (Histoire de Bayard, édit. de ses pag: 391).

. L'exemple de François [+ fut suivi par son fils Henri IT (Histoire des hommes illustres, t. VIT, p. 180), qui n'étant encore que dauphin an camp de Marseille, en 1536, ne voulut recevoir l’honneur de la Chevalerie d’autre ain que de celle du maréchal de Biez (Brant., Cap. Fr., 1. IT, p. 279) : « Le roy, celuy qui fit grâce au * mareschal de Biez après la reddition de Boulogne par

son gendre, avoit esté fait chevalier de la main du même mareschal de Biez, comme le roy son père l’avoit esté de celle du chevalier Bayard. Comme on le vouloit exécuter, dit Montluc (Comment., tom. Il, .pag. 218), le roy Henry se ressouvenant qu’il (le

maréchal ) l’avoit fait chevalier , luy envoya sa grâce. »

(32) Les prélats.et les seigneurs, :c’est-à-dire, .les ecclésiastiques et les militaires, ou du moins les princi-

paüx de ces deux ordres, furent seuls pendant longtemps, sous l'autorité du roi, chargés de l'administration de l'État. L'exercice de la justice et le service des armes étoient presque communs entre eux : les premiers étant, dans la suite, trop occupés de leur ministère sacré, allèrent moins à la guerre, et furent plus ässidus dans les coursde justice ; les seconds au contraire ,vontinuellement détournés par la guerre, fréquentoient moins les tribunaux. Quelques particuliers de ces deux états, comme on l'a vu dans une des notes de cette cinquième partie , se dévouèrent totalement du soin de rendre.la justice : tels furent les clercs qui, n’étant point engagés dans les ordres, pouvoient se livrer sans partage à l'étude des loix ; et tels furent encore ceux que leur noblesse, ou leur naissance, ou la possession des fiefs appeloient au service des armes, ais qui dans l'impossibilité de s’y consacrer , soit par la foiblesse de leur tempérament, soit par la modicité de leur fortune, soit par d'autres raisons, suppléèrent, par leur assiduité dans les cours de justice; au service militaire qu'ils ne pouvoient rendre à la patrie : c'est ce qui composa nos premiers tribunaux, Comme l'entrée äux dignités ecclésiastiques étoit un trésor toujours ouvert aux cleres qui avoient dignemént administré la justice, et que d’un autre côté Îles séculiers qui purent vaquer également au service de la guerre et à l'administration de la justice, trouvèrent la récompense de l’un ét de l’autre dans les honneurs de la Chévalerie , l'État se seroit rendu coupable d’ingratitude envers ceux qui n'étant ni clercs, ni gens de guerre, ne le servoient pas moins par les importantes fonctions de juge, s'il n’avoit pas trouvé les moyens de s'acquitter envers eux : je crois que c’est le motif qui fit admettre un nouvel TOME I. 27

418 |: NOTES ordre de chevaliers, connus sous le noms de « cheva- » liers de justice, chevaliers de lettres ou de science, ou

» chevaliers clercs : Milites justitiæÿ milites litterati, » milites clerici (le père Honoré de Sainte-Marie, de la Cheval. , p. 467); ou chevaliers ès loix opposés à chevaliers en armes. Peut-être n’en eurent-ils d’abord que des vêtements et la parure , comme nous l’avons dit dans la quatrième Partie; dans la suite on leur en accorda tous les honneurs ; les droits ct les prérogatives.

Les gens du tiers-état, qui par leur savoir s’étoient rendus capables d'aider les uns et les autres de leurs lumières et de leurs avis , furent, par degrès successifs, admis dans ces tribunaux, où ils devinrent de plus en plus nécessaires, à mesure que les loix et les procès se furent multipliés : enfin on les vit occuper un rang égal aux autres, et quelquefois un rang supérieur dans des cours où la science et l’équité étoient les titres essentiels en vertu desquels on y prenoit place. Les honneurs de la Chevalerie leur furent pareillement déférés.

Une enquête faite du temps de Philippe-Auguste, citée par Favin (Théâtre d'honneur et de Chevalerie, p. 272) d’après les registres du Parlement, comprend, avec. les noms de plusieurs conseillers chevaliers d’armes; ceux de quelques autres conseillers qui sont qualifiés chevaliers de lettres. 11 faudroit avoir le titre original pour décider si-par ces derniers on doit entendre les chevaliers par lettres du roi, qui leur accordoit cette dignité, ou s'ils l’avoient obtenue pour récompense de leur savoir dans les lettres. ]l n ’y a point de difficulté à donner cette interprétation aux passages de Froissart (liv. IV, ch. 32, p.130, C.), qui, én 1391, distingue

formellement les chevalièrs en armes et les. chevaliers.

DE LA CINQUIÈME PARTIE. 419 en loix, dont la division avoit été exprimée, dès l’an 1254, par Matthieu Paris, historien d'Angleterre. Je me borne à ces recherches sommaires sur l’origine et les premiers fondements de cette Chevalerie de loix. (Voy. La Roche Flavin, des Parlements de. France, p. 48 et suiv.) On peut cohiilier les auteurs qui ont parlé de la Chevalerie.des premiers présidents et des présidents à mortier (le P. Honoré de Saiate-Marie,sur la Chevalerie, p.170), qui s’est continuellement perpétuée avec toutes ses prérogatives depuis l’an 1331, auquel ils en font remonter . La source ( Pasquier, Rech, Liv. 1, IE, p. 122). Voyez les mêmes auteurs et d'autres sur les magistrats d’un erdre inférieur, auxquels la Chevalerie a été semblablement communiquée (Ménestr., p. 56 et suiv.)

Un de nos plus anciens jurisconsultes, qui.écrivoit vers 1380 (Bouteiller, Somme rurale, p.671 et 672), étend bien davantage les droits que la robe donnoit sur les honneurs de la Chevälerie, dans le parallèle qu'il fait entre la profession des cheediees et-celle des avocats:, « Ils doivent, dit-il, et peuvent porter d'or ». Comme les chevaliers. Ils sont , en droit écrit, appe- » .lés chevaliers de loix, et ne rapportent point le gain » qu'ils font, non plus que les chevaliers; car tous sont » comptés d’une condition en Chevalerie et en avocace- » rie.» (V.liv. II, t.'IL.) . |

L'éditeur (Charondas ; ibid, P- 692) ! fait une note exprès pour réfuter sérieusement cette opinion, qui s” accorde avec celle dont Petrus Calefatus a fait la matière d’une thèse proposée dans cette forme : Uter dignior sit praferrique debeat, an \doctor utriusque juris an eques auratus: (Trectatus de equestri dignitate, art. 58 59 et 60.) :

La disputé avoit été tranchée dans l'Empire au eoncile de Bâle, en 1431, par l’empereur Sigismond. (La Roque, de la Noblesse, ch. XLII, p. 220.) Il adjügea la préséance aux docteurs sur les chevaliers d’armes, parce qu’il pouvoit én un jour, disoit-il, faire cent chevaliers d'armes, mais qu'il ne pouvoit pas, en mille ans, ik vivoit, faire un bon docteur; et l’empereur Charles IV avoit donné l’aceolade à Barthole, et même lé droit de porter les armes de Bohême. (Dial. de es Feet p- 147, verso.) LR

: On ne peut, chez nous, éd en doute que les avocats n’aient été jugés dignes de recevoir la Chevalerie: Guillaume Bailli, avocat au Parlement de Paris (Opuscules de Loisel, Dial. des Avocats, p. 635), fut fait chevalier par messire Charles de Cossé, duc de Brissac , et fut confirmé dans cette dignité par ‘Henri IT et Charles IX.

Les docteurs et les savants de tout genre furent Fe aux mêmes honneurs par François Ier, @. Vaissette, Hist. du Languedoc, t. V.) On peut voir .ses lettres de 1533, qui accordent là Chevalerie. aux docteurs agrégés dans l'Université, ‘et l’histoire de la réception du premier de ces chevaliers. L’enypereur Charles-Quint répandit sur des artistes , illustres par leurs talents, les mêmes honneurs. On voit encore les traces de cette ancienne décoration parmi nous, dans ceux que le roi juge dignes de sès récompenses. ( Le ‘P. Honoré de Sainte-Marie ; de la Chevalerie, p. 176 et suiv.)

(33) La lecture de nos anciens auteurs neus prouve l’uüsage constant de nos rois et des hauts barons d’appelcr les chevaliers à leurs conseils, et le devoir imposé

aux chevaliers de les y assister avec autant de droiture et de bonne foi, qu’ils apportoient de valeur et d'intrépidité à les servir dans les combats: « Il est ainsi comme » par les chevaliers sont les haults barons honorez par » dessus le menu peuple, dit l'aûteur du livre intitulé » de l’Ordre de Chevalerie (fol. 17, recto et verso) ; aussi » les rois et les hauts barons de terre doivent tenir les » chevaliers par dessus les autres gens... A l'honneur » dechevalier appartient qu’il soit aimé par sa bonté, et », qu'il soit doubté par sa force, et qu’il soit loué'par » ses faicts ct par sa prouesse , et qu’il soit deprié (sup- » plié, sollicité) par sa privautez (affabilité), et parce » qu’il est conseiller du roy ou du prince, ou d'autre » hault baron.» Il est aussi très-expressément recommandé aux princes et aux seigneurs d'écouter, de croire les sages avis de ces chevaliérs, suivant ces vers de la pièce intitulée Manteau d’ounour, à la louange des chevaliers preud’ ne (Manuscrit de M. de Sardière.) :

Qui que preudomme ait conseiller, Soit rois ou quens, je li conseille, Pour s’onnour, croire son conseil, etc.

Lei Charles VIII, tenant un conseil dans l'hôte] de l’évêque de Paris (Jaligni , Histoire de Charles VHI, p:5), au sujet d’une lettre écrite par l’archiduc Maximilien, en 1486, aux habitants de la ville de Paris, pour les porter à la révolte, .assembla les chevaliers de son ordre et ses autres conseillers pour leur faire lecture de la réponse , et pout en avoir leurs avis. Montluc suivoit encore cet exemple long-temps après dans les conseils de guerre; comme il étoit chevalier de l’ordre et

qu'il eommandoit l'armée, il dit lui-même qu’il ne manquoit pas de montrer aux chevaliers du même ordre les lettres qu'il écrivoit, et de leur communiquer les résolutions qu'il avoit prises pour avoir leurs avis. (Comment., t. IT, p. 330, 334 et 338.) Cette conduite auroit eu l'approbation de M. Pélisson, qui paroît regretter le temps où les mêmes homes qui gouvernoient l'État par la supériorité des lumières de leur esprit, le servôient aussi par la force dé leurs bras. En faisant le récit de l'expédition maritime des Hollandois (Histoire de Louis XIV, sous l'an 1665, t. 1, p. 406, 407), dans laquelle le pensionnaire de Wit eut le commandement supérieur, il n’écouta pas, dit-il, les remontrances qu’on lui fit pour l'en détourner, par les raisons tirées de la profession qu’il avoit faite jusque-là: « Il » avoit, dit l'historien, l'esprit rempli des temps de » | antiquité ; où les premiershommes d’une république, » après avoir opiné dans le sénat, défendu les causes » des particuliers et rendu la justice au peuple ; par- » toient pour aller régir des provinces éloignées , com- » mander les armées, et devenoient en chemin de grands + généraux... Il voyait avec indignation que par la lä- » cheté des hommes on eût comme séparé pour tou- » jours deux choses qu'il croyoit devoir être jointes en- » semble, l’action et les conseils : comme s1 les lumières » de l'esprit et les connoïssances acquises ne devoient » servir qu’à nous rendre un peu rioins utiles qué nous » ne . serions au public. » Le

GA Montluc (Comment., t. L;'p. 228) parle en ces termes de l’honneur que lui fit le comte d’Anguien en lui donnant l’accolade après la bataille de Cérisoles,

DE LA CINQUIÈME PARTIE. 423 en 1544: à Ainsi arrivasmes au camp, dit-il, où estoit » M. d'Anguien ; je courus à luy, et luy dis ces mots, » faisant bondir mon cheval: Et pensez-vous, mon- » sieur, que je ne sois aussi bon homme à cheval qu'à » pied? Alors il me dit, estant encore tout triste: Vous » serez tousjours bon en une sorte et une autre. Il se » ‘baissa et me fist cest honneur de m'embrasser, et me » fist sur l’heure chevalier, dont je me sentiray toute » ma vie honnoré, pour l'avoir esté en ce jour de ba- » taille, et de la main d’un tel prince, » ( Montluc, Cat > t 1,p. 527 et 528.) Il fut, dans la. de fait chevalier de l’ordre du roi.

Le même comte d'Anguien ee chevalier, ‘au hs de bataille de Cérisoles, le brave Froelich, colonel-général des treize enseignes suisses, que le roi anoblit et revêtit de la charge de. lieutenant des cent - suisses. (M. de Zurlauben, FAntOLEe militaire des Suisses, t. IY, | P. 248.) | |

On pourreit encore e regarder çomme un reste des arrciens usages de cette Chevalerié purement militaire, ce: qui se passa à la visite que Le roi Henrï IV fit à M. de Rosni , blessé après la bataille d’Ivri, en 25go. « Le roi, » l'nbrésent en présence de plusieurs princes, capi- » taines et grands chevaliers : Je vous veux embrasser » des deux bras, et vous déclarer à leur. vûe vrai et » franc chevalier, non tant de laccolade, tel que je » vous fais à présent, ni de Saint-Michel, ni du Saint- » Esprit, que de mon entière et sincère affection. » (Mémoires de Sulli, t. I, p. 353, édition d’Amsterdam, 1725.)

ES

(35) Des ‘hommes, zélés pour l'honneur de notre

nation et de notre noblesse , frent encore quelques efforts, mais tous inutiles , en faveur de la Chevalerie. L’archevêque de Bourges, dans sa harangue à la clôture des États de 1589 (Hist. de Thou, liv. XCIV, p.504), parlant des maux qui afigeoient lé royaume, demanda qu’on remît sur pied l’ordre de la Chevalerie, éteint pendant les guerres civiles; que, conformément à l'ancienne discipline, on rétabht la Chevalerie francoise - qui s'étoit rendue autrefois si formidable; et qui doit être composée de la noblesse : - Ut. equestris ordo per Bella civilia intermortuus ir aliquem splendorem restituatur, équitatus Gallicus toto orbe olim formÿdabilis qui nobilitate constare debet , restitutà disciplinä instauretur | (ibid., p. 388, sous l’an 1589 ). Le

De si nobles vues entrèrent aussi dans le plan du sage Rosni (Voy. Mém. de Sulli, t. X,p. 314, vers l'an 1608), peu d'années avant la mort de Henri IV, pour rendre à la France tout l'éclat d'un bon gouvernement par l'établissement d’une Chevalerie d'honneur qu’il projetoit, et pour laquelle le Laboureur faisoit eneore des vœux sous le règne de Louis XIV. On la voit aujourd'hui se reproduire continuellement . dans l’ordre de Saint-Louis sous une forme différente, m’ayant plus tes vices de l'ancienne, et conservant du moins dans toute s vigueur la vertu essentielle à son état.

. On a vu, sous Louis XIII, plusieurs officiers suisses recevoir de ce prince l’accolade ; et le roi la donne encore en certains cas, suivant Fancien usage, aux ambassadeurs de Venise, Elle est pour eux le gage de l'union et de l’amitié perpétuelle de leur république avec la couronne de France (M. de Zurlauben, Hist, milit. des Suisses , t. VE, p. 320 et 374).

(36) Les auteurs attribuent à diverses causes réunies ou séparées , l’extinetion de la Chevalerié : tous en accusent l’abus que l’on fit de la Chevalerie. Ce fut, suivant les uns, en la multipliant au siège de Bourges , durant lequel on avoit vu créer-jusqu'à cinq cents chevaliers ( Hist: de France, par Pierre Matthieu, t. I, p- 589 ); selon d’autres, ce fut en la cemmuniquant aux fils des bourgeois, tels que le maire et les échevins de Poitiers et de La Rochelle (Ord. des rois de France, t. V, p- 565 et 575 ), à qui. Charles V accorda la noblesse, de facon que leurs enfants pouvoient recevoir la Chevalerie par quelque chevalier que .ce fût. D'autres disent (le Laboureur, Pairie, p. 365 et 306) que c’est en accordant les avantages et les honneurs de la Chevalerie à tous les Parisiens, suivant l'ordonnance du même Charles V ( Ord. des rois de France ,t. V, p. 418 et 419) qui, en 1374 ; leur permit d’user de freins dorés. et autres ormements appartenants à la Chevalerie , avec droit de prendre la Chevalerie: comme noble lsaspe enfin en tolérant les usurpations de tous ceux qui voulurent prendre la qualité de chevalier, On pourroit dire encore: que l'artillerie, devenue plus forte et plus violente, s’étant prodigieusement multipliée, rendit presque inütiles les armes offensives de la Chevalerie, et l’obligea de se charger d’un poids-énorme d'armes défensives qu ’ellene pouvoit plus soutenir.

Voyez ce que dit la Noue Dis. SlÉE et milite dise. XV, p. 542 et suiv. ) de la bonne grâce des anciennes armes de la Chevalerie jusqu’au temps de Henri Il, auquel il avoit vu de vieux capitaines, qu'il nomme , marcher tout un jour, armés de toutes pièces, à la tête de leur compagnie; au lieu que les gentilshommes du

temps où il écrit étoiënt , dès l’âge de trente-cinq ans, A da des épaules par le poids énorme des armes qu’on avoit introduites depuis pour se garantir de la violence des arquebuses et des pistolets.

Le Laboureur ( Hist. de la Pairie, P- 314) ajoute l'institution de l’ordre du Saint-Esprit à ces diverses causes qui toutes, plus ou moins, contribuèrent au ren- | versement de la Chevalerie : la cessation des tournois acheva de la perdre.

Ces exercices, qui mirent une fermentation presque continuelle dans le cœur de la noblesse , avoient éprouvé | à diverses reprises quelques: relâchements passagers : mais la Chevalerie ranima toujours au besoin sa première émulation (Favin, Théât.d’honn., t. Il, p. 1796, Boulainv., Nobl., p. 271).PhilippeMouskes (Mss., p. 2), un de nos premiers poëtes ct de nos premiers historiens françois, crioit contre la négligence de son siècle pour les tournois et autres louables coutumes des temps antérieurs. Ces plaintes furent renouvelées sous Charles VII en 1443 par l’auteur du Journal de Paris. Dans ses invectives contre ceux qui gouvernoient l'État, il dit (p. 195) : « Plus ne leuren challoit ,que de jouer aux » dez, ou chasser au bois, ou-danser, ne se faisoient » nas (plus) comme on souloit faire, ne joustes, ne » tournois, ne nuls faits d'armes pour paour des lézions » (blessures) , bref tous les seigneuts de France estoient » tous devenus comme femmes, car ils n'étoient hardis » que sur les pouvres laboureurs et sur pouvres mar- » chands qui estoient sans nulles armes (1455). »

Mais nous avons vu comment la noblesse françoise reprit le dessus, et l’ardeur qu’elle continua d’avoir pour tous les exercices militaires. Ï ne’ falloit pas moins que

la perte de son roi pour les lui faire oublier ; encore ne s’en détachoit-elle qu'avec peinc. La reine mère, malgré le serment qu’elle avoit fait à la mort de Henri Il, son märi, permit encore des combats à la barrière où Charles IX «et son frère firent armes l’un contre l’autre en champ-clos (Brant., Cap. Fr., t. IV, p. 26, 27.et 28). On en avoit tellement Rite le goût, que les pré- +paratifs de la Saint-Barthélemy furent pris par quelques-uns pour les apprêts d’un divertissement militaire; et que, sous ce prétexte, on rassura les huguenots effrayés (de Thou, Hist. liv. LIT, p. 397). La Chevalerie étoit-elle donc dbnée à cet étrange renversement de ses loix et de ses principes? |

Voyez sur quelques autres joutes et combats à la barrière dans les règnes suivants, ce qu’en ont dit Bassompierre (Mém., t. I, p-163) et Bainage ( Basn., Duels, p.51).

(37) Nous avons | déjà cité l'exemple de Duguesclin et d’autres personnes considérables qui ne savoient même pas lire. Voyez les plaintes touchantes d'Alain Chartier contre la paresse et l'ignorance des princes, des grands seigneurs, des chevaliers et de toute la noblesse de son siècle (L'Espérance, parmi ses OEuv., édit. de Duch., p. 316).

« Ceulx sont duis aux aises privées et conduis en la paresseuse - négligence; qui sont ordonnez pour »* travailler au commun bien, ainsi que s’ils estoient » seulement nez à boire et à menger, et le peuple fait » pour les honorer. Plus il y a, car ce fol langage court » aujourd’ hui parmi les rule (courtisans), que noble » homme ne doit savoir les lettres , et tiennent à reprou- » che de gentillesse bien lire ou bien escrire. Las! qui |

» pourroit dire plus grant folie, ni plus périlleux erreur » publier?» ‘ | Comment les chevaliers et les nobles accordoient-ils cette fausse opinion avec le proverbe commun rappelé plus bas parle même Alain Chartier : Un rot sans lettres (ün roi ignorant) est ur âne couronné! Ce proverbe plaisoit surtout à notre poëte Enstache Deschamps qui eut souvent occasion de le PR ,

Car he uns asnes couronnez Est un rois terriens sans lettre.

{ Poés. mss., fol. 550, co 1.)

" dit ailleurs :

… Roy sanz lettres comme un asne seroit, S'il ne scavoit l'escripture ou les loys, * Chascun de Îy par tout se moqueroit.

( Poés. mss., fol. 263, cel. 1.)

Ce qu'il Se en d’autres termes par ces vers (46., fol. 118, col. 4).

Roys qui ne scet est comme oisel'en caige, Mais quant il est clercs * ou bons arciens**, Ainsis sur tous puet avoir avyantaige.

Voyez dans les notes dé Duchesne (p. 853 >) sur les OŒuyres d'Alain Chartier , le passage des gestes des premiers comtes d'Anjou, duel il fait remonter l’origine de ce proverbe. On y voit aussi l’ancien reproche fait à nos courtisans, d'aimer à donner des ridicules, particulièrement à les jeter sur les sciences et sur ceux de leur

* Lettrés, savants. — ** Maître dans les arts,

état qui les cultivoient. Naudé rappelle ainsi le fait en peu de mots qu’il accompagne de plusieurs réflexions très-sensées (Add. à l'Hist. de Louis’XI, p. 4 et 5 :.« Le * comte-d'Anjou Foulques grise-gonnelle, piqué de ce » que le roi Louys, fils de -Louys-le-Simple et ses cour- » tisans s’étoient mocqués de luy, l'ayant rencontré » parmi les clercs en l’église de Tours, leur respondit » fort hardiment : Qu'un roy non lettré et un asne cou- » ronné ne différoient en rien : {nlitteratus rex est asi- » nus coronatus, dit la chronique. »

(38) Les métiers de trouveurs, jongléurs, ménétriers, et peut-être celui de colporteurs, faisoient subsister un nombre considérable de familles qui se répandoient dans tous les pays. La plupart furent des espèces de comédiens, de farceurs ou de bateleurs dont l’unique occupation étoit d’amuser les gens oisifs qui ne songeoient

qu'à se divertir. -

Fableaus sont or moult en coise,

Meint demiers en ont en bourse,

Cil qui les content et les portent :

Car grant confortement aportent, As envoisiez * et as oiseus.

(Fabliaux mss. du roi, 7615, fol. 208, recto , col. 2.)

(39) Il ne faut pas séparer de la morale le jugement que: Fleury a porté de la religion en parlant des soins que prit Charlemagne pour le rétablissement des bonnes lettres et de la discipline ecclésiastique, et des désordres qui suivirent l'ignorance où l’on fut plongé de

* Joyeux.

nouveau sous ses successeurs : « C’eût été peu, dit-il, que la perte des arts et des bonnes lettres , si la religion n'y eût été intéressée ; mais elle ne peut subsister sans l’étude et sans l’instraction qui conserve la doctrine et la morale.» (Moœurs des Chrét., p. 375 et 376.)

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