‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiquesChapitre 14 sur 44 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

« Ah! douce et gentille dame, je vous aban- » donne mon cœùr, mon corps, ma mort et » ma vie; je ne résiste à rien de ce que vous » voudrez, et si vous ne m'estimez pas assez » pour accepter ma tendresse et me payer de » retour, je n'oserai vous en parler davan-— » tage. Je ne mérite pas une amie telle que » vous, tant bonne, tant belle et tant sage.

» Si cependant votre cœur s'abaissoit jusqu’à » moi, et daignoit m'accepter,.alors je de- » viendrois si preux en fait de courtoisie et » de générosité, que je pourrois mériter le » glorieux titre de votre ami. » |

Les deux autres chevaliers montrèrent pareil empressement à lui déclarer de leur mieux, le désir qu’ils avoient d'obtenir sa bonne grâce; tant qu’à la fin la dame bien apprise se sépara d'eux modestement : au lendemain matin les

lants se mirent en marche, car c’étoit le jour indiqué pour le tournoi, et chacun alla chez soi faire ses préparatifs suivant $es moyens.

De son côté la dame , bien .instruite, alla prendre dans son armoire une chanise (c'està-dire une chemise), qu’elle donna au plus affidé de ses écuyers, en lui ordonnant de là porter de sa part à l'un de ces trois chevaliers qu’elle lui nomma : « Qu'il parte sur-le-champ

» pour se rendre au tournoi, lui dit-elle, et » s'il veut vivre et mourir à mon service , » comme il me l’a promis, qu'il endosse cette » chanise en guise de cuirasse ; du reste qu'il » n'ait pour sa défense que son heaume:, ses » chausses de fer, son épée et son écu. En cas » qu'il l’accepte, ajoute-t-elle , et qu'il pro- » mette de s’en revêtir au tournoi, comme je » le lui mande, reviens sur-le-champ me » rendre la réponse; si au contraire il refuse » ce don, va-t'en ke porter à cet autre cheva- » lier que je te désigne, et lui dis que je le lui » envoie de la même façon et aux mémes con- * ditions que j'ai imposées au précédent : dans » le cas où tu ne le trouverois pas mieux dis- » posé, porte mon présent au. troisième qui # t'a parlé le dernier ce: matin à la porte, et » répête-lui de ma part ce que je t'ai chargé » de dire aux deux autres.» | |

Le messager prend la chanise, rajuste son habillement, s’achemine vers te champ du tournoi où il porte son gage à sa déstination, et, sans sy méprendre en rien, exécute sa commission mot pour mot. oo |

Le premier de nes chevaliers à qui il s'adressa , acceptant cette insigne faveur, promet de s'en parer au tournoi, et de se distinguer

par tant de hauts faits d'armes, qu'il en sera parlé à jamais; de ce pas baissant la tête, il s'avance pour se mettre en bataille.

Bientôt la vue de tant d’ennemis armés lui fait changer de ton et de couleur’: il ‘hésite quelque temps, mais Prouesse le soutient encore, et lui dit : | É | Qu'on ne doit pas avoir sans peine

: Amor de‘dame soveraine.

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Il consent qu’A4mour le tienne pour infidele et pour lâche s'il balance davantage à exécu- | ter ses volontés, et s’il n'accepte sur-le-champ la noble chanise qui lui étoit offerte... Vaine promesse d’un cœur mal affermi, Poltronerie reprend ses droits, et ne voit dans cette té— méraire entreprise qu'une mort certaine qui l'empêchera infailliblement d'obéir à sa dame: félonie pour félonie, encore valoit-il mieux conserver ses jours par une désobéissance forcée, que de perdre tout à la fois la vie et l’espoir d'obtenir jamais ses bonnes grâces : la chanise est rendue au valet qui l'emporte, et qui s’en va comme il étoit venu.

L'écuyer, sans faire semblant de rien, s’ap— proche tout doucement du second chevalier, et répète lx même manœuvre le plus secrète

SUR L'ANCIENNE CHBVALERIE. 217 ment qu’il peut : nouveau refus. La chanise est encore repliée, et remise aussi mystérieuse ment entre les mains du troisième chevalier : celui-ci, tout fier de la faveur de sa dame, la saisit avec transport , et pour marquüer sa re— connoissance à l’écuyer qui lui annonçait une si bonne nouvelle, il lui fait don de son pa- Jefroi : c'étoit le seul qu'il possédât. Il conçoit les plus hautes espérances, invoque le nom de sa dame, et la conjure de prendre en gré tout ce qu'il pourra faire pour se rendre digne d'une telle armure qui lui promettoit. une victoire assurée. | Re we |

La nuit se passe, et le jour commence à paroître : les hérauts de crier : Laissez aller (lâchez, lâchez). Déjà notre jeune chevalier ( bachelier ) avoit mis dans ses bras la chanise qu’il avoit baisée plus de mille fois durant la nuit , bien se promet que le soleil va. bientôt élire les plus beaux faits d'armes qu'on ait jamais entrepris pour la gloire d'aucune dame.

Il se complait dans ces pensées, et, se livrant à ses transports, rend grâces à l'amour de ses bienfaits. NE

Un reste. de timidité ne laissoit pas de lui représenter; comme aux autres, les pointes d'acier dont il aura les flancs, les épaules et

118 ‘: MÉMOIRES les bras déchiquetés : jamais, se pensoit-il, nul chevalier ne fut mis à de plus rudes épreuves. La beauté que tu sers, dit-il en lui-même, et ta vanité net 'égarent-elles pas ? En t’exposant à perdre ton corps et ton ame, ne l’exposentelles pas à perdre’ pour jamais les biens de cette vie et de l’autre ? |

Tout son corps frémit et tremble à cette nouvelle idée que la crainte lui suggère ; mais revenu à lui, son cœur compte pour rien tout ce que son audace pourra lui coûter. Amour Jui promet et l'assure que, couvert de cette chanise, il acquerra plus de plaisirs qu'on ne sauroit imaginer : il lui montre la charmante compagnie d'une dame et belle et bien appris, doux regards, jolis sourires, et baiser qui n'est pas le pire de ses biens, entretiens sages et honnètes, tendres embrassements, enfin tant de félicités qu'il ne les auroit pas trop achetées, quand son corps devroit être haché en morceaux : il en conclut que sa timidité ne Jui présente que de vaines illusions.

Prouesse rallume le feu qui le dévore, et l'avertit qu’il n'a pas un moment à perdre : à quoi tient-il qu’il ne saisisse la chanise qu'on lui présente : ?. Attend-il qu'une autre armure à toute épreuve lui offre un nouveau rempart

impénétrable à tous les coups d'épée ou de lance qui lui seront portés? En ce cas quelle gloire lui en reviendra-t-il? Si au contraire il se présente dans la carrière en champion mal monté, mal armé, et que dans cet état il affronte les plus grands dangers, que pourràt-il y gagner? Fera-t-il des prisonniers corps à corps , et lui sera-t-il permis d'espérer seulement qu'on se rende à lui sur parole? Non, mais du moins est-il assuré d’avoir sa part au prix des armes et aux faveurs de celle qu'il aime, pour peu que ses juges se conforméent aux loix de l'honneur. | | Ainsi Prouesse lui remet le cœur au ventre, et l’excite à bien faire. Amour triomphe enfin: il fortifie et enhardit tant et si bien notre chevalier, qu’il ne changeroit pas la chanise contre le plus fort haubert d'Ogier-le-Danois , quand même il sauroit qu’en le prenant il plairoit également à sa dame ; il croit avoir déjà trop différé à prendre sa chanise; il enestenfin re- . vêtu : il lace ses chausses,. ceint son épée, embrasse son écu , monte à cheval, met le casque en tête, et pour éprouver ses étriers, il s’y appuie encore en partant. Il a repris tant de vigueur pour l'honneur de sa dame ; qu’il ne craint ni mort ni blessure : il part au galop,

s'enfonce dans son bouclier, et charge le premier qu'il rencontre, en le perçant de son bran d'acier. On en vient aux mains de toutes parts. Dans tous les rangs on ne voit qu'écus tranchés, hauberts rompus et heaumes enfoncés : les chausses de notre intrépide cheva- lier étoient fendues et déchirées en lambeaux, son corps étoit couvert de blessures, mais son cœur le soutenoit et le mettait au-dessus de la crainte ; il ne sent aucun mal des coups qui lui ont été portés. En même temps il essaie si son épée est en bon état, et si son corps pouvoit encore supporter les efforts nouveaux que son cœur exigecit de lui : il croit déjà avoir réduit tous ses adversaires à mettre les armes bas et à se rendre prisonniers.

Sans cesse mêlé dans la plus grande foule des combattants, « la chanise est amorcée des » coups qu'il lui fait avaler, et son épée, en » revanche , se repaît de ceux qu'il porte aux » ennemis. » (Je traduis le plus fidèlement que je puis le texte original. )

De ços mengiers son chanse anesse Et d'autrui armes paist s’espée.

Sa chair est tellement découpée, que la chanise est toute trempée de sang. Tel qui s’en

aperçoit le ménage et le laisse passer sans faire semblant de le voir; mais c'est bien malgré lui : la douleur que lui font ses blessures n’est rien en comparaison du dépit qu'il ressent de ne point trouver d'ennemi qui veuille le rechercher : il va. de tous côtés en défier quelques-uns au combat.

A chaque pas il lui souvient de la belle et du glorieux présent qu'elle lui avoit envoyé : il se ranimé, et songe au bonheur qu'il a déjà goûté en lui prodiguant des preuves non suspectes de.son attachement. Accablé des efforts multipliés qu’il avoit faits pour se défendre et pour attaquer, ses forces alloient toujours diminuant , lorsque dans tout le tournoi on s'aperçut généralement qu'il n’avoit d'autre atmure que sa chanise. Les plaies dont il étoit couvert ne l’avoient encore abattu, et toujours il combattoit sans relâche, jusqu'à ce que le : temps vint enfin congedier les acteurs du tournoi. n

Ce ne fut de toutes + qu'une voix pour lui en adjuger le prix , et chacun de l’accompagner à son hôtel.

On visite ses plaies, et quelque vives que soient les douleurs qu’elles lui causent, il n'oublie pas d'ordonner que l'on garde soïgneuse-

ment son armure , qûe pour rien au monde il ne voudroit avoir perdue : il le jure par le maitre des cieux, au grand étonnement de tous les assistants.

L'écuyer qui avoit apporté la chanise, rajuste son habillement , et sollicite la dame de songer au loyal chevaliér qui, pour l'amour d'elle, a

tant fait, qu'il est sorti vainqueur du tournoi; pen ses blessures sont si dangereuses qu’ on Dé de sa vie.

Malheureuse ! dit-elle, que deviendrai-je

s’il faut que je le perde ? Ce sera moi qui lui

aurai donné la mort : il m’avoit prouvé sa loyauté bien autrement que les deux autres, qui m'avoient juré et fait tant de belles promesses. Dame, dit l'écuyer , ils avoient bien accepté la chanise, mais ils s’étoient bien gardés

de la retenir.

La dame du hevalee ‘blessé demandoit à.

tous moments ce qu'étoit devenu l’écuyer qui avoit fait son message : elle le retrouve enfin, et vainçue par tant d'amour, ne se contente pas de lui rembourser ses dépens, elle promet d'accorder à son maitre le don de son cœur.

Ce dou guérit celle de ses plaies qui lui étoit la plus sensible, et peu s’en fallut qu'il ne s’élançât pour s’aller jeter à ses pieds.

Les deux autres chevaliers, désespérés d’avoir refusé la chanige, se reprocherent au fond de leur cœur la faute qu'ils avoient commise ; sensibles, comme ils devoient l’être, à la perte qu'ils avoient faite d'une si sage dame, ils pouvoient encore moins supporter l'afiront d’être confondus avec tant d’autres fanfarons qui s’e toient vantés d'égaler en hardiesse celui qui osa prendre la chanise et qui avoit trompé leur attente.

Le jeune chevalier ne se ressentoit presqué plus des blessures qu'il avait D dans le tournoi. ‘: :

Le mari de Ja sage dame, accoutumé à. tenir belles cours, désiroit encore faire éclater sa magnificence, et montrer qu’il n'en étoit pas appauvri; il veut que dans tous ses fiefs et dans ioutes ses terres ôn fasse des fêtes de joutes et d'aventures merveilleuses : elles y furent toutes plénières pendant une buitaine, sans oublier les tournois, les riches parures qui furent distribuées, et l’excessive profusion des nables mets, et les viandes exquises dont les tables étoient couvertes. Le bachelier, mari de la dame, aimoit la magnificence plus que Pris n'aima jamais Helène : ainsi tint-il une cour qui ne fut pas vilaine ; tout le monde fut

admis à manger, .et l’on y eut tout ce qu’on pouvoit.souhaiter : la dame de la maison servoit elle-même à boire et à manger, suivie d’un grand nombre de damoiselles.

Le chevalier grièvement blessé, apprenant que sa dame, pour plus honorer la fête , continuoit encore de servir les convives, lui renvoie sa chanise par son écuyer, et la conjure de la vétir pour l'amour de lui, et de ne s’en pas dessaisir, et même de la mettre par-dessus toutes ses autres parures, jusqu’à ce qu'elle ait achevé son service, l'assurant que ce lui sera la plus grande de toutes les satisfactions.

… L'écuyer prendla chanise, la: présente à la dame , et fait sa commission de point en point sans y rien changer, en homme ‘qui bien sait son métier. La dame tendant la main pour prendre la chanise toute ensanglantée qu'élle est, c'est, dit-elle, pour cela même qu'elle est trempée du sang de mon loyal ami, que je la considere comme une loyale parure : il n’est or fin, ñi pierreries qui puissent m'être aussi chers que le sang dont elle est teinte, et promit de la conserver tant qu'elle distribueroit les vivres et les viandes, pour exécuter les ordres de son doux ami : alors, ayant embrasse

‘ tendrement ce précieux vêtement , elle le met sur ses épaules. |

Je ne puis décider qui des deux a plus fait l'un pour l’autre. Tous ceux qu’elle avoit servis murmurent et disent qu'elle mérite d’être blà-. mée, Car elle l'a fait pour faire honneur à quelque clievalier, et tout le monde savoit que ce n'étoit pas son mari, puisqu'il n'exerçoit point le métier des armes. Celui-ci, se-montrant insensible à tant d'opprobre, faisoit compassion aux assistants : aucun ne doutoit qu'il ne fût devenu tout-à-fait imbécille.

Le festin étant terminé, etles convivesayant vidé les tables, on passe dans les jardins pour se promener; la dame replie 14 chanise, et se prend à regarder son mari, qui, couvert de confusion , .ne faisoit pas semblant de s’en apercevoir... On ne le vit pas perdre contenance, ni moins parler, ni moins se taire.

Or, maintenant moi Jakes de Basiu, je prie les chevaliers et les pucelles , les dames et damoiselles, et tout le corps de Chevalerie, de rendre un jugement loyal; savoir lequel des deux a montré plus de courage, ou celui qui pour l'amour de sa dame expose sa vie aux plus grands périls, ou celle qui, surmontant la crainte d’encourir les plus honteux repro-

ches, ne les compte pour rien en comparaison de la peine qu'elle se faisoit de lui déplaire ou de le fàcher, et n’hésita pas de se parer, pour lui faire honneur, de la chanise qui pouvoit lui attirer tant d'avanies. Prononcez votre jugement en boune foi, et qu'amour vous comble de ses biens.

Observations sur le Poème des trois Chevaliers et de la Chanise. |

Rien n'est plus propre à faire connoître le caractère des nations dont nous sommes issus que la lecture de nos anciens romanciers, et particulièrement de nos fabliaux. Le premier qui contient le Fœu du Héron, dont nous avons déjà denné la notice, et le second qui a pour titre, des trois Chevaliers et de la Chanise, qu'on vient de lire, présentent des images fidèles de la férocité et de la barbarie de ces hommes de sang qui repeuplèrent l'Europe dévastée. Dix siecles entiers avoient à peine suffi pour civiliser leurs descendants, sousles règnes de Philippe de Valois et de l’inflexible Édouard. Un mélange confus de vices atroces et de ver-

tus héroïques, n'offroit encore qu'un chaos informe qui attendoit des siècles plus heureux.

Laissons aux législateurs et aux politiques le soin de suivre les progrès lents et insensibles, lesquels font passer les hommes de l'état d'abrutissement à celui où la raison et l'humanité reprennent leurs droits et leur empire.

Nous avons reconnu dans le fabliau des yœux du Héron une conformité si exacte entre les faits, les usages, les lieux et les personnes connus par nos histoires, et particulièrement par celle de Froissart ,: qu'il semble ne pouvoir être regardé que comme le récit d’un événement purement historique , entremélé de quelques circonstances merveilleuses propres à le rendre plus intéressant. Celui de la Cha nise, au contraire ,.est tellement dépourvu de toute vraisemblance, qu'on ne peut le regarder que comme une pure fiction : quel qu'ait été le premier auteur *, le succès qu’il avoit eu invita sans doute d’autres poëtes à limiter, puisque nous le retrouvons dans un autre ro-

* Jakes de Basiu ( peut-être Basile ) est te nom qu'il se donne lui-mème dans le poëme que nous examinons :' le nom de Basiu se trouve encore dans un ou deux recueils de chansons manuscrites que nous avons rassemblées dans nos portefeuilles.

man du même temps: ou environ; c'est celui d'Etéocle et de Polynice, dans équel on lit trois événements du même genre, présentés sous des formes différentes.

Le principal but que se proposèrent nos anciens romanciers fut non-seulement d’inspirer aux chevaliers les vertus de tous les états, mais surtout de leur présenter des traits d'une valeur supérieure aux exemples: dont l'histoire avoit conservé la tradition.

Tant d'exploits imaginaires et fabuleux, célébrés et consacrés dans nos romans, et ré pétés sans cesse dans nos anciennes cours plénièrés, soutenus encore par le chant, la déclamation, ou une lecture emphatique et ampoulée, familière à nos anciens jongleurs, faisoient passer de bouche en bouche chez une nation passionnée pour la gloire , outre le vrai sentiment de l'honneur, celui d’un faux honneur qu'on pourroit regarder comme une espèce de vertige épidémique. Ce fanatisme, devenu pernicieux par l'abus qu'en firent plu-+ sieurs de nos héros, parvint à un excès dont les plus funestes exemples ne purent être corrigés par les déplorables journées dont notre histoire est remplie : les femmes même n'en furent point exemptes.

Représentons- nous. encore ces illustres dames germaines et gauloises, tant célébrées par nos anciens. bardes. qui chantoient leurs exploits, et que l'on invoquoit comme des divinités. Croira-t-on que leurs héritières, avec un tempérament robuste et fortifié encore par les exercices de la vie champètre, aient pu demeurer oisives, et entendre sans une sorte de jalousie les louanges données continuellement à leurs époux et à leurs frères, et qu'elles n'aient pas souvent désiré de méler au moins leurs voix à celles des spectateurs ? Introduites enfin aux tournois, elles en firent le plus bel ornement , et leur présence attisa dans le cœur des champions le feu dont nous les voyons embrases. ‘ .

Dans ces tournois l'entrée de lices étoit refusée ou accordée au gré des dames, et c “étoit à elles à demander grâce pour ceux qui s'étoient présentés als à propos.

Les combattants arrivoient sous le glorieux titre d'esclaves des dames, et chargés de leurs chaines jusqu'à ce qu'elies les leur eussent ôtées, pour donner l'essor à leur valeur.

Les dames envoyoient des faveurs à leurs serviteurs particuliers, pour les dédommager

de celles qui leur avoient été enlevées, et TOME I! . 9

pour ranimer leur courage et leur espoir.

Les fautes commises involontairement dans le combat, et qui avaient fait naître des démélés , se terminoient à la vue du signe de clémence du juge de paix envoyé par les dames pour rétablir l'union entre les discordants.

Une longue habitude de fréquenter les tournois les avoient rendues capables d'en juger.

On se souvient qu'aucun des actes particuliers de ces tournois ne se terminoit sans un dernier combat, consacré uniquement à l’honneur des dames ; C'étoit ce qu'on appeloit le coup ou la joute des dames.

Un baiser accordé par la dame qui donnoit le prix, faveur plus estimée que le prix même, étoit suivi de l'honneur suprême d’être conduit parmi les souverains, et au rang de tout ce que ce théâtre d'honneur avoit de plus distingué.

Le courage des dames s’éleva bientôt au point de mériter, par leur propre bravoure, d'occuper la place des héros mêmes qu'elles s'étoient contentées d'admirer, sur la foi de ceux qui en avoient été les témoins.

Elles passèrent donc du spectacle de ces combats simulés, aux guerres qui furent oc— casionées par la rivalité des cours de France et d'Angleterre. O On vit alors des héroïnes qui

occupèrent toute l'Europe de leurs exploits : telles furent la reine d'Angleterre, les deux princesses de Bretagne, qui se disputerent la possession de cette grande province, et la célèbre comtesse de Salishery, également recommandable par sa bravoure, sa constance, sa beauté , et particulièrement par sa vertu, qui donna naissance a l’ordre dela Jarretiere,source féconde de héros dont fut peuplée l'Angleterre, si long-temps émule et rivale de notre nation.

Les institutions les plus sages et les plus utiles se dénaturent et se corrompent, lorsque ceux pour qui elles furent destinées, se pores à des excès contraires à l'objet qu’on s'étoit proposé originairement; à force de multiplier et d'exagérer les traits d'intrépidité répandus dans nos romans, on perdit de vue le bien et le salut de l'Etat, qui avoient été le but essentiel de l’ancienne Chevalerie : on passa de la valeur patriotique à cette bravoure imaginaire et personnelle qui cherchoit à mul-tiplier les dangers : on confondit le sacrifice qu' ‘on fait de sa vie au bien de l'État, avec ce mépris insensé d’un sang qu’on ne doit verser que pour-son honneur et le salut de sa patrie. Malheureux fanatisme , fondé sur la lecture de nos anciens romanciers !

‘Un nouveau genre de bravoure sembla faire sortir de cette ancienne souche une nouvelle tige encore plus pernicieuse.

Les concitoyens et les amis s'armérent les uns contre les autres, et l’on fut prés de voir éteindre à jamais toute notre noblesse armée contre elle-même, semblable aux compagnons de Cadmus : délire dont on n’avoit d'exemple que dans les plus anciennes fables de la mythologie.

Le Fu La Noue, ps capable qu'aucun autre d'apprécier le mérite du véritable courage, gémissoit de voir les effets qu'avoit produits, dans le siècle où il vivoit, la lecture des

romans d'Amadis : il crut y apercevoir un esprit de vertige capable d'attirer la ruine de cette noblesse françoise, qui, s’imaginant courir à la gloire, tendoit ouruellenient à sa propre destruction.

Ne vit-on pas encore dans le siècle de la philosophie renaissante, dans le siècle de Descartes, qui fut aussi celui de la Fronde, ne vit-on pas l'enthousiasme de la bravoure triompher des lumières de la raison, et les étendards de nos héros flotter au gré des dames et de la galanterie ?

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