LA CURNE DE SAINTE-PALAYE
Le Mémoire que je joins ici, et qui traite des anciens honneurs de la cour, trouve naturellement sa place à la suite du tableau de l'ancienne Chevalerie, Il ne peut que donner une connoissance plus étendue et plus exacte des mœurs de nos ancêtres; et ce caractère suffit pour le rendre intéressant. Le silence des historiens à son égard prouve qu'il avoit échappé à bien des recherches, et devient une nouvelle raison de le publier, Ce Mémoire développe dans le plus grand détail les vieux usages des cours de France et de Bourgogne; il n'omet aucune des distinctions établies alors pour marquer la différence des rangs. On y voit combien dans les anciens temps on étoit ferme sur l'étiquette, et attentif à relever en ce genre les moindres irrégula-
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rités. Cette rigueur commencoit à se relâcher dés la fin du quinzième siecle. L'auteur de ce Mémoire s'en plaint comme d'un abus dont les conséquences ne sauroient être légeres, et nous devons vraisemblablement les détails curieux qu'il lui a plu de nous conserver à l'intention louable d'arrêter ce relâchement dans es progrès.
Ce Mémoire a été composé par une dame de la cour .de Bourgogne, nommée Aliénor de Poitiers, vicomtesse de Furnes. Elle étoit fille de Jean de Poitiers, seigneur d’Arcis-sur- Aube, dont le pere, Philippe de Poitiers, fut tué à la bataille d’Azincourt, et d'Isabelle de Souza, de l’ancienne maison de Souza en Portugal. Isabelle de Souza étoit une des filles d'honneur qui avoient suivi en France l’infante Isabelle de Portugal, lorsqu'elle y vint pour épouser Philippe-le-Bon, duc: de Bourgogne, en 1429. Aliénor de Poitiers résida aupres desa mère à la cour de Bourgogne dès l'âge de sept ans. Elle épousa dans la suite Guillaume, seigneur de Stavèle, vicomte de Furnes, qui mourut en 1469. Elle ne parle dans cet ouvrage que des choses qu’elle a vues elle-même, ou qu'elle a apprises . d'Isabelle de. Souza sa mère qui, de tout temps
attachée à la duchesse de Bourgogne, avoit été tres à portée de s'instruire des vrais usages de cette cour. Les usages dont la vicomtesse de Furnes fait mention remontent au com-— ‘mencement du règne de Charles VI, et finissent dans ie courant du règne de Charles VIIT, c'est-à-dire qu'ils remplissent au moins l’espace d'un siecle. Elle cite madame de Namur qui avoit un grand livre des États de France, et qui passoit pour la femme de la cour la mieux instruite des honneurs royaux, en sorte que la duchesse Isabelle de Bourgogne ne faisoit rien de ces choses que par son conseil et de son avis. Or cette dame de Namur ne peut être que Jeanne d'Harcourt ,; seconde femme de Guillaume, comte de Namur, née en 1372, mariée en 1391. En supposant donc que madame de Namur n'eût recueilli dans son livre que cèux des honneurs qu'elle avoit vu pratiquer lors de sa premiere entrée à la cour, on ne peut guére faire remonter cette époque moins haut que deux ou trois ans avant son mariage, c'est-a-dire vers l'an 1388.
L'ouvrage de la vicomtesse de Furnes a été certainement composé après l'an 1484, et avant l’année 1491. Elle parle de l'entrée solemnelle du roi Charles VIIT, qui fut en 1484,
138 MÉMOIRES comme d'un événement qui n'étoit pas absolument nouveau. Elle fait mention de Marguerite d'Autriche, reine de France. On sait d’ailleurs que cette princesse, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne, naquit en 1480 ; qu'elle fut accordée par le traité d'Arras, en 1482, au Dauphin Charles, fils de Louis XI, que l'année suivante elle fut amenée en France et fiancée au Dauphin, ce qui lui -fit donner le nom de reine après la mort de Louis XI; qu'enfin le mariage ayant été différé à cause de l’extrême jeunesse de Marguerite, Charles VIII la renvoya à son pére, en 1491, pour épouser Anne de Brel tagne. Cette circonstance détermine avec certitude le temps auquel la vicomtesse de Furnes a écrit; et on en conclut invinciblement que son ouvrage renferme lhistoire d’un siecle entier. . | L'auteur, zélé pour le maintien de l’ancien cérémonial, en discute les particularités avec cette précision scrupuleuse dont les vieilles gens de cour sont d'ordinaire susceptibles pour toutes les choses d’étiquette. Quoique les usages dont il est ici question se rapportent plus directement à la cour de Bourgogne, il y a des détails qui ont leur rapport immédiat
à la cour de France, tels que la visite rendue à la reine, femme de Charles VIT, par la duchesse de Bourgogne , en 1445; à Châlons en Champagne, Pentrée de Louis XI, en 1461, celle de Charles VIIT, en 1484; de plus, ces usages; la cour de Bourgogne ne les avoit tirés que de la cour de France, dont elle étoit un démembrément. Ces usages qui furent d'abord létiquette propre de la cour de France, passèrent chez tous. les princes issus de la maison royale. Le temps qui les a abolis parmi nous, les a introduits dans la maison d'Autriche avec l’héritière de Bourgogne, et l'étiquette d'Espagne en est encore-une majestueuse émanation. | |
On renrarquera avec satisfaction dans tout le cours de ce traité les prééminences d’honneur attribuées des-lors sans difficulté aux enfants de France. Ils jouissoient d’un rañg supérieur aux princes les plus puissants. Saus égard à l'étendue de domination plus où moins vaste , unique mesuré de grandeur étoit alors le degré qui approchoit plus ou moins de la souche royale. Les ducs de Bourgcgne, dont la puissance alloit presque de pair avec celle de nos rois, se croyoient obligés de fléchir le genou devant un simple fils de France. Être
plus pres de la couronne, dans le style de ce temps-là, c'étoit être plus grand; et on voit Isabelle de Lorraine, reine de Sicile, malgré l'éclat de sa couronne, non-seulement' céder le pas à la Dauphine de France, mais être traitée avec une sorte d'infériorité par la duchesse de Bourgogne, attendu que son mari étoit plus pres de la couronne que le roi de Sicile. . ï.
Ces prééminences d'honneur qui marquent si noblement la supériorité de la maison de France, font trouver quelque chose d’inconséquent dans l'usage d'alors, qui attribuoit au maréchal de Bourgogne la préséance sur: le maréchal de France. La vicomtesse de Furnes raconte le débat qu'il y eut entre les deux maréchaux à l'entrée du roi Charles VIII; et à cette occasion elle assure qu’elle a ouï dire que le maréchal de Bourgogne doit aller devant, parce que le duc de Bourgogne est le premier pair et le doyen des pairs. Nous ne sommes pas assez instruits de l’origine de ces dignités pour sentir les principes sur lesquels cette preuve étoit appuyée. Mais le fait rapporté par la vicomtesse de Furnes prouve clairement, la prétention du maréchal de Bourgogne ; et le parti que prit le roi de laisser
l'affaire indécise, ne nous permet pas de croire que cette prétention fût sans fondement.
La vicomtesse de Furnes ne borne point ses observations aux prérogatives particulieres aux rois et aux princes, elle les conduit par degrés jusqu'aux moindres priviléges des seigneurs et des simples gentilshommes. C'est donc ici un tableau où tout le cérémonial politique du quinzieme sieclé se trouve représenté +vec ordre, intelligence et bonne foi.
Je me flatte que le public ne recevra point avec indifférence le présent que je lui fais. Il voudra bien me savoir gré de l'envie que j'ai eue de satisfaire sa curiosité, sur un, point très-intéressant de notre histoire. L'ouvrage que je donne n'exigeoit. de moi d'autre tra vail que celui d'éclaircir par de courtes notes les endroits qui pouvoient paroître obscurs à ceux qui ne sont point au fait de notre ancien langage : j'ai tâché de le faire de manière à éviter tout embarras au lecteur.
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