‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiquesChapitre 24 sur 44 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La Chasse a tant de rapports avecla guerre, que les nations les plus belliqueuses ont tou- . jours fait de cet exercice leur amusement favori'. Les Francs se distinguoient des autres Germains, et comme chasseurs et comme guerriers. César et Tacite * nous les représentent occupés dans leurs forêts à poursuivre | outre les animaux connus, une espèce de bête fauve que nous ne connoissons point, et dont le bois poussoit une tige droite assez longue, qui se partageoit en deux branches. Cette occupation leur retracoit sans cesse l'image des

combats; elle exigeoit d'eux beaucoup de Vigilance , d'activité , en un mot toutes les qualités nécessaires à La” profession dés armes; souvent aussi elle les exposoit à des dangers qui leur faisoient contracter l'habitude d’une intrépidité à toute épreuve. Quoique la passion de la Chasse fût une suite de l’âpreté des anciennes mœurs, elle pouvoit cependant s’allier avec les sentiments d'une ame gériéreuse, puisqu'elle contribuoit à la sûreté des habitants de la campagne, et à la conservation des récoltes, qui étoient continuellement menacées par une infinité de bêtes sauvages. Les anciens rois, les princes et la noblesse, durent étre sensibles à ce motif. L'utilité publique, si digne d'exciter une noble émulation, accompagna souvent leurs plaisirs.

Les bornes que j'ai cru devoir me prescrire dan cet essai, ne me permettront pas de m'arréter à plusieurs ouvrages, tant anciens que modernes, qui nous instruisent des différentes espèces de vénerie et de fauconnerie en usage chez les François. Ceux que ces détails pourroient intéresser, feront bien de consulter eux-mêmes ces divers traites. Pour moi je me contenterai de faire voir, comme un objet relatif aux mœurs, quel a été le goût

de la nation pour la Chasse. Je me propose donc de recigillir, en parcourant la suite des règnes de nos rois , ce que l’histoire et la littérature peuvent fournir de plus curieux sur cette matiere. ;

Les Francs portèrent dans la Gaule, où ils s'établirent , les mœurs des Germains leurs ancêtres, dont César et Tacite nous ont si bien tracé le tableau. Ces conquérants se faisoient de la Chasse ‘un sujet d’émulation; c’étoit à qui s’y distingueroit davantage. C'étoit Ja Chasse qui leur fournissoit les victimes qu'ils immoloient à leurs dieux. Encore attachés aux restes d'un culte superstitieux, que les premiers prédicateurs dè la foi eurent beaucoup de peine à déraciuer, les François conservérent long-temps l'usage de suspendre à des arbres antiques les têtes des animaux qui étoient tombés sous leurs coups. C’est peut-être de cet usage qu'est venu celui d’avoir à la porte des châteaux et pres de. nos églises, un orme ou quelque autre arbre remarquable pär son antiquité, sa grosseur et l'étendue de ses’ branches; plusieurs de nos-anciennes coutumes font mention de ce fait. |

Sil fant en croire Aimoin, Clovis dut en partie à la Chasse sa victoire sur Alaric, roi

224 | MÉMOIRES des Visigoths :'une biche, poursuivie par les chasseurs, découvrit un gué qu'qn avoit cherché inutilement; sans cet heureux hasard, expédition n'eût point réussi. Les historiens du temps attestent que le roi Gontran porta la jalousie pour la Chasse à un tel exces, qu’il fit subir l'épreuve du duel à un de ses principaux officiers, sur le simple soupçon qu'il avoit tué une béte réservée pour ses plaisirs. C'est le premier exemple que l'histoire nous ait conservé de ces combats juridiques. On ne s'accoutuma que trop dans la suite à compter pour rien la vie des hommes, en comparaison de celle. des animaux qu'on vouloit avoir la satisfaction de tuer soi-même. | L'exercice de la Chasse paroissoit être une partie essentielle de l’éducation des princes et des nobles. Aussitôt que leur âge pouvoit le pérmettre, ils apprenoient à monter à cheval; ils faisoïent de petites parties de Chasse proportionnées à leurs forces ; ce qui animoit leur courage , les formoit à la fatigue , et leur inspiroit de l’intrépidité, qualités qui alors décidoient presque seules du succés des combats. | , Dee Une noblesse naturellement active , ardente et jalouse de se signaler , devoit donc se livrer

sans réserve à un exercice qu'elle regardoit comme l'apprentissage de la guerre, et qui lui apprenoit à marcher dans la carrière péril leuse des armes. On ne peut donc douter qu’elle n’ait porté au plus haut degré de perfection la pratique-de la Chasse. |

La plupart des moyens qu'on met en usage, pour déméler les voies et les traces des:bêtes et pour les forcer, étoient connus dès ce temps. à. En voici une preuve convaincante, ii

L'histoire de Childebert IT nous apprend qu’on découvrit dans les bois une bête extraor-. dinaire ; c'était un bufle qui se tenoit dans. son fort, Le roi, très-content de cette découverte, ordonne aux veneurs de faire pour lé lendemain tous les préparatifs nécessaires, d'animer les chiens, et d'avoir une ample provision d’arcs et de flèches. L’aurore ne paroissoit pas encore, et déjà la troupe des chasseurs s'étoit mise en marche pour se rendre au fond des forêts. À peine commençoit-om à distinguer les objets , que chacun s’empresse à déméler d'un œil curieux les voies de l’animal. On découvrit enfin son gite. Les chiens sont découplés, la bête est lancée , les veneurs Ja suivent guidés par le cri des chiens. Il ne seroit guere possible de mieux exprimer au-

Page 1