SECONDE PARTIE
Les malheurs du roi Jean auroient dû le rendre presque insensible au plaisir. Mais sa passion pour la Chasse étoit si grande, que le chagrin de se voir prisonnier ne pouvoit l'en distraire. Ce fut même pendant sa captivité, à Helfort ‘ en Angleterre, qu'il fit composer, pour l'instruction de son fils Philippe, duc de Bourgogne, âgé de quatre ans, un traité en vers qui contenoit tous les détails de la fau-, connerie et de la vénerie. |
Il se servit, pour exécuter cet ouvrage, de la plume de Gasse de la Bigne*, son premier chapelain : c'étoit un prêtre normand, né gentilhomme, qui comptoit quatre quartiers de noblesse. Son poëme, commencé en Angleterre, ne fut achevée qu'au retour de l’auteur à Paris ; il roule principalement sur l’ancienne querelle entre la fauconnerie et la vénerie.
Cette fiction à laquelle l’auteur a eu recours comme à un moyen capable de jeter plus d’intérêt sur son sujet , est, comme la plupart des
262 | MÉMOIRES compositions littéraires de ce temps-là, dépourvue de génie et d'agrément. C'est la fauconnerie et la vénerie qui plaident leur cause en présence du roi Jean. Le prince, quoique décidé intérieurement pour la vénerie, y conserve pourtant loujours son caractère de juge impartial. Chacune des parties prétend au titre de déduit, c'est-à-dire de plaisir ou de divertissement par excellence. Les moyenssont de part et autre assez bien débattüus ?. Enfin intervient un arrêt définitif qui adjuge aux ” deux contenidantes le même droit; il est arrêté qu'on dira également déduit de finconnerie ou d'oiseaux, déduit de‘vénerie ou de chiens ; que les services de l’une et de l’autre sont également nécessaires à toutes les cours des princes, mais principalément à celle d'Édotiatd , roi d'Angleterre, qui ne le cède à aucufti autre dans l’art des déduits. En conséquence de cette décision, la vérierie'et la fauconnerie députe-
ront à ce monarque ; pour résider continuellement auprès de sa personne, deux officiers actifs, honriètes ét diligents, parfaitement instruits. des deux métiers, de chiens et d'oiseaux. Enfin le comte de Tancarville renvoie les deux parties très-contentes après les avoir fait embrasser. Ne
C'est peut-être au séjour du roi Jean en Angleterre que les Anglois ont dû l'avantage de Yétre autrefois distingués dans l'ait de la Chasse, dont ils ont voulu en quelque sorte s’attribuer l'invention, et dont ilsont prétendu nous avoir donné des leçons à nous-mêmes.
Cet ‘esprit de rivalité qu'ils ont toujours eu contre nous, leur a souvént fait commettre de pareilles injustices. Nos auteurs de la Vénerie, comme noûs le verrons dans la suite, paroissent au moins fort persuadés que nous eñ avons beaucoup plus appris à cette nation qu'elle né nous en a appris à nous-mêmes.
Le poëme de la Bigneren ferme des détails dont quelques-uns doivent trouver place ici.
L'avocat du déduit des oiseaux nous y ap prend que le grand fauconnier jetoit son -oi+ .seau le premier, et que le roi donnoit ensuite l'essor au sien. Il fait mention d'une aventure qu'il assure être arrivée vingt ans auparavañt dans le Berri; comme ce petit trait historique fait voit jusqu'où on avoit porté l’art de dresser des oiseaux, nous allons le rapporter.
Un chevalier et sa femme avoient, dit-il , . chacun un oiseau qu’ils affectionnoient beaucoup. Celui du mari étoit un épervier qu'il laissoit aller dans la maison en toute liberté.
L'oiseau de la femme, renfermé dans une cage, éloit un étourneau, objet continuel de ses soins et de ses caresses ; il faisoit l'’admira— tion de tous les voisins, tant il savoit bien parler ; l'oiseau captif s’échappa un jour de sa prison et s’envola. Sa maîtresse, peu alarmee d'abord, le considéroit avec complaisance, et prenoit plaisir à voir son joli manége , lorsque le terrible épervier fond sur lui, le saisit et l'emporte au plus haut étage. Les cris de la femme sont entendus du mari qui l’aimoit tendrement , car elle étoit et bonne et belle, c’est grand trésor de l’avoir telle, dit notre poëte; il accourt et voit de ses propres yeux le malheur qui fait couler tant de larmes. A l'instant il prend son gant etréelamel'é pervier. L'oiseau obéit à la voix de son maître; il vient se percher sur son poing, et lui apporte sa proie.
Le chevalier, habile au métier, détache proprement de ses serres le petit étourneau, et le rend à sa femme, en lui recommandant de le mieux garder à l'avenir. L'auteur cite pour garant de ce fait Pierre d'Orgemont, qui avoit été présent a cette scene, et qui lui en attesta la vérité par tous les saints de Rome !.
La plaidoirie de l’av ocat du déduit des chiens contient un article remarquable sur l’art de
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 265 sonner. Cet art, trop négligé dans la suite, au grand regret des .zélés partisans de la Chasse, étoit porté alors à un tel degré de perfection, que le plaisir d'entendre le son des corsest mis ici en parallèle avec celui que cause la musique de la chapelle du roi. Le poëte, pour achever de signaler son mauvais goût et sa manie pour l'y iérbole, dit, en faisant l'éloge de la mélodie des chiens, que il n’est homme s'il est ot (s’il les entend) qu: voulsit autre paradis: . L'avocat du déduit des chiens ne parle pas avec moins d'emphase lorsqu'il fait la description de toutes les autres parties de la Chasse du roi; il est bon de remarquer qu'il donne à celle du cerf le titre de Chasse royale. Ce même personnage détaille tous les préliminaires de Ja Chasse, à commencer par l'action de quêter le cerf et de le détourner. Lorsque toutes les connoissances nécessaires ont été prises par l'inspection du pied, des allures, des portées de la bête, du aronen du viandis et des fumées ; ; apres qu’ on s'est mis en état, par. des brisées de toutes espèces, de pouvoir retrouver facilement les divers lieux qu’on a parcourus, chacun se rend à l'assemblée, les uns pour y faire leur rapport, les autres pour l'entendre. Le veneur ne disoit jamais d’un ton affirmatif,
j'ai vu, j'ai connu, j’ai troupé; mais seulement
je mécrois, c'est-à-dire je pense, je soupconne d’avoir vu. Telle étoit la formule con- sacrée de tout temps dans l'ordre de la véne-
” rie. Le veneuf marquoit par-là une sage défiance de ses lumieres Au rêste, cè ton modeste n'étoit que de style; car si l'on en croit les ouvrages du temps, les veneurs ne se piquoient guère de respecter la vérité dans les récits qu'ils faisoient des circonstances et des aventures merveilleuses de leurs Chasses. D’ailleurs Gasse de la Bigne lui-même, apres avoir dit ici que tous ceux à qui les buissons avoient été distribués pour quêter, viennent exposer à l'assemblée les fumées des cerfs, fait cette réflexion : que les moins habiles ne sont pas les plus laconiques dans leur rapport.
Tous les préparatifs sont suivis du déjeuner; après quoi lés chiens arrivent-cqnduits par les véneurs à cheval, avec les aides, les pages et tes valets de chiens, tous en habits verts. Enfin le roi monte sur un cheval näpolitain ( d'4pouille, brave, léger et bien embouché, fait mettre à part, pour son plaisir et celui du mäitre veneur, dix ou douze des meilleurs chiens. C'est peut-être à ceux-là qu'ont suc-
cédéles sir chiens, comme on les appelle dans
SUR L'ANCIENNR CHEVALERIE. 267
Ja vénerie du roi; puis il ordonne de découpler les autres qui suivent le limier au son des cors. Le roi sonne lui-même à perte d'haléine, et pousse son cheval en avant ;" mais aussitôt qu'il voit le cerf, il arrête tout court ; il reste. en place jusqu’à ce que les chiens, qui vont inerveilleusement ensemble, aient tous passé devant lui : enfin il sé met de nouveau à courre le cerf qui sé forlonge.
La Chasse ne se pässoit pas sans que lé mattre veneur ne fit naître quelqué difficulté.
D'abord il n'auroit voulu doninièr que trentehuit ou quarante chiens pour le laisser courrè, . mais le roi en avoit voulu avoir quarante où cinquante : cat Chasse du roi doit se faire.à grands cris ét à grands bruits. Nouvelle dispute lorsqué le cerf débuche. Le veneur propose de donner une lesse de levriers, la seule qu'en eût postée dans cet accourre : le roi ne veut point en entendre parler; il faut que le cerf soit pris à force et sans telais. Le change qui sürviént lorsque Île cerf s’ accompagne , ses retours et ses autres tuses mettent plusieurs fois les chiens en défaut. Les veneurs, à l’aide d'un chien de confiance, les remettent sur la voie. Le cerf altéré va battfe l'eau, puis en sort, enfin se fait prendre. La bête, ainsi for- |
cée et percée de l'épieu, est dépouillée en présence du roi, qui, comme tous ses prédécesseurs, prend un grand plaisir à cette opé— ration. Le cerf dépecé est distribué aux dames du pays. Ensuite vient la eurée, qui consiste à abandonner aux chiens ce que les chasseurs nomment le forhu. La Chasse, après avoir fait l’amusement de la journée, devient le sujet de la conversation au souper du roi On lui apporte les dintiers du cerf, et l'espèce de plaisir qu il prend à à les donner semble autoriser une interprétation que quelques étymologistes donnent de ce mot, et qui prouve, si elle est fondée, que les mœurs de ce temps-là étaient un peu libres, et qu'on ne respectoit guère les bienséances. Enfin la tête du cerf est exposée
aux regards du monarque : il considère la hauteur et l'étendue du bois, l'épaisseur et la grosseur des meules. Il demande quel est celui qui a détourné la bête; c’est, lui répond le maître veneur, Jorre, un des meilleurs veneurs que vous ayez, et qui voudroit bien être gratifié d'un arpent de bois : volontiers, répond le monarque généreux, je lui en accorde trois. Chacun après le souper amuse le roi du récit de ce qui lui est arrivé à la Chasse, tandis que les médisants se plaisent à jeter des doutes sur
les prouesses dont ces chasseurs fanfarons osent se vanter.
Gasse de la Bigne cite différents auteurs qui, comme lui, avoient écrit sur la Chasse.
On est surpris de. trouver dans le nombre un
Denis-le-Grand , évêque de Senlis, qui avoit composé un Traité de la Chasse des faucons; un Philippe du Victri, évêque de Meaux, grand compositeur de motets, ou pièces de vers en musique, qui avoit consacré ses talents à célébrer les plaisirs de la Chasse; d’où il est aisé dé conclure que la passion pour cet exer— cice, si incompatible avec la gravité du saint ministere, et si propre à Acommes de ses fonctions, avoit encore beaucoup d'empire sur les ecclésiastiques du premier rang ‘. On est moins étonné de voir parmi les auteurs que cite notre poëte , le comte d'Auxerre, guerrier distingué par sa valeur et par sa science dans l'art militaire; c'étoit un chasseur trés-expert dans la fauconnerié ; il avoit même composé d'excellents eee pour les maladies des oiseaux. Gasse de la Bigne fait encore mention
du comte de Flandre qui, dit-il, fait des oiseaux
’ . , + : \ | autant qu’homme qui soit a Bruges et a Rome.
Chaque siècle a ses goùts dominants. Dans le siècle dont je parle, on avoit la manie des
oiseaux et des chiens : c'étoit à qui en auroit un plus grand nombre, et cette rivalité jetoit dans des dépenses ruineuses; car il falloit entretenir aussi une quantité de chevaux proportionnée. L'auteur du livre intitulé Modus, qui écrivoit sur la fin du treizième siècle, vouloit qu'il y eût dauze- chiens dans une meute pour qu'on pût la qualifier ainsi; du temps de Gasse de la Bigne les meutes étoient de quarante à cinquante chiens. Il fait monter à plus de vingt mille personnes dans le royaume, le nombre de ceux qui avoient des chiens courants; mais parmi ceux-là, ajoute-t-il , il n'y a que les fous qui s’y ruinent, les autres plus sages qui n'ont pas le moyen d’en nourrir plus de trois ou quatre, s'associent pour former une meute en commun ; ils chassent ensemble, et prennent toutes les bêtes. qu'ils veulent. Notre noblesse, toujours décidée à se ruiner par ostentation, étoit sourde alors à ces leçons de sagesse. On a eu beau les lui répéter, sa folie a persisté; elle n'a fait que changer d'objets sans changer de système.
Ce dut être pour elle un coup bien accablant, lorsqu'après la captivité de son roi, elle vit ses ennemis triomphants parcourir les provinces avec dé nombreux équipages de
Chasse, user partout avec empire des droits seigneuriaux dont les gentilshommes sont si ja- Joux. En 1359, Édouard , traversant la France avec son armée, trainoit à sa suite des bateaux de cuir bouilli, pour pêcher dans toutes les rivières qu'il rencontroit; « et avec ce, dit » Froissart, avoit bien pour lui trente fau- » conniers à cheval chargés d'oiseaux , et bien » soixante couples de forts chiens, et autant » de levriers, dont il alloit chacun jour ou en » chasse ou en rivière , ainsi qu'il lui plaisoit : » et y avoit plusieurs des seigneurs et des ri- » ches hommeés qui avoient leurs chiens et » leurs oiseaux comme le roi. » Tant de disgrâces humilioient la noblesse françoise sans l'abattre ; irritée des procédés altiers de ses vainqueurs, elle n’avoit que. plus d’attachement et de zèle pour son légitime souverain, et n'en faisoit que de plus puissants eflorts pour rétablir les droits de la couronne, et lui rendre son ancienne supériorité.
‘Charles V, formé à la sagesse par l’infortune, fut occupé de soins trop importants pour s'a— bandonner sans réserve au divertissement de la Chasse, comme avaient fait ses prédécesseurs ; livré tout entier aux affaires d'État, la Chasse ne fixa guére son attention que pour
en réformer les abus. Les prévarications que se permettoient les grands maitres , lui donnèrent lieu de faire des réglements où l'on voit briller cet esprit d'ordre et d'économie qui faisoit son caractere. Il réduisit à six les offices de grands maîtres, parmi lesquels étoit compris le maître veneur de la vénerie, qui, par le droit de.sa charge, devoit être maître des forèts $. Cependant Charles V ne se réfusa pas toujours au plaisir de la Chasse. Nous trouvons dans le poëme de la Bigne, un trait qui ne peut être attribué qu'à ce prince, et qui suppose qu'au moins il chassoit quelquefois 1. On y lit‘ que le roi étant allé après diner voir voler les grues, essaya deux nouveaux faucons dont monseigneur Bertrand Duguesclin ,.connétable , lui avoit fait Dion Cette espèce de faucons étoit de ceux qu’on nommoit alors tahorotes ; ils venoient dé Barbarte d'outre-mer. Une grue qu’ils portérent à terre fut prise par deux lévriers : car aux Chasses du vol an se servoit de ces chiens lorsque les oiseaux de proie, abattant des oiseaux beaucoup plus forts qu'eux, n'étoient pas en état de les prendre corps à corps sans courir des risques. Tancarville, nom célèbre dans l’histoire de la Chasse, fut si transporté de joie, qu'il
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 273 n’auroit pas voulu, dit le poëte, donner le plaisir que lui faisoit ce vol merveilleux pour mille petits florins. Le rôle distingué que joue ce seigneur dans le procès du deduit des oiseaux et des chiens, fait présumer qu’il réunissoit le titre de grand veneur à celui de grand fauconnier °
Charles VI, parvenu au trône dans un âge où lon ne respire ordinairement que le plaisir, et où l’on se livre avec ardeur à toutes les espèces de divertissement , ne tarda pas à montrer beaucoup de goût pour les exercices de la fauconnerie et de la vénerie, Froissart nous le représente animé, dès les premières années de son règne, d’une passion égale pour la guerre et pour la Chasse.
Il étoit question en 1382 d’ Allée dompter les Flamands révoltés, et de rétablir dans ses États le comte de Flandre, son vassal. On tenoit à Senlis de fréquents conseils. où les princes ses oncles assistoient pour délibérer sur cette importante affaire : la vive impatience du jeune roi éclatoit dans tous ses propos. Trop de parlement tenoit-on, selon lui, pour faire bonne * besogne. On avoit beau lui représenter les dangers de l'entreprise : Oil, où, disoit - il,
qui rien r'entreprit, rien n ‘acheva. Son 1 ia TOME II. 18
254 | MÉMUIRES zination échaüffée par les grands desseins qu'il rouloit dans sa tête, lui procuroit souvent des songes où il croyoit voir des aventures conformes à ses désirs. Il en eut une remarquable dont Froissart nous a conservé le récit. Ceux qui aiment les peintures naïves doivent le lire dans l'original méme:onne peut en donner ici que le précis. | Le roi, pendant son sommeil, croit être à Arras avec la fleur de la Hélène. Le comte de Flandre , s'approchänt de sa personne, lui, offre sur le poing un faucon de la plus grande beauté , en lui disant: « Monseigneur, je vous » donne en bonne ctrenne ce faucon pour le » meilleur que je veisse onques, le plus gra- » vement chacant, et le mieux abattant oi- » seaux.» Aussitôt, impatient d'en faire l'essai, Charles monte à cheval, accompagné du connétable de Clisson, et trouve grande quantité dehérons. Aucun ne résiste à l’impétuosité de l'oiseau, et les deux spectateurs sont enchantés. Ils rencontrent des bois et des marais, qui ne leur permettant pas de suivre l'oiseau à cheval, les obligent de mettre pied à terre. Ce premier obstacie franchi, de vastes landes en oposent un second. L'oiseau plane dans les nues, et donne la chasse à tous les habitants
de l’air : nos chasseurs craignent de le perdre, et désespèrent de le faire revenir au leurre. Dans cette perplexité , un cerf à deux ailes vient au secours du roi, qui le monte hardi-ment, et ce prince, traversant les airs comme un autre Bellérophon, jouit long temps du spectacle que le faucon lui donne. Enfin il le fait revenir sur son poing , et retourne calmer par sa présence les inquiétudes de son connétable qui n’espéroit plus de le revoir.
Telle est l'esquisse du récit de Froissart *, dont je n'ai pu rendre les grâces ingénues.
Cet historien ajoute : « Tant lui plaisoit (au » roi Charles VI) la figure de ce cerf, qu'à » peine en imagination n’en pouvoit partir ; » et fut l’une des incidences premieres quand » il descendit en Flandre pour combattre les » Flamands, pourquoi il encharge le cerf-vo- » lant porter. » En effet, presque partout où se trouvent les armoiries de Charles VI, on les voit représentées avec des cerfs ailés pour supports. Juvénal des Ursins attribue l'origine de cet usage aux Chasses que ce prince fit vers le même temps dans l’ancienne forêt de Senlis. Mais il diffère de Froissart pour tout le reste. Selon Juvénal des Ürsins, le roi fit
h Froissart, t. I, ch. 105.
rencontre d'un cerf « qui avoit au col une
chaîne de cuivre doré, et défendit qu'on ne le prist qu'aux lacs sans le tuer, et ainsi fut fait, et trouva-t-on, dit-il, qu'il avoit au col ladite chaîne où avoit écrit : Cæsar hoc mihi donavit, et des-lors le roi de son mouvement porta en devise le cerf-volant couronné d'or au col,-et par-tout où on mettoit ses armes, y avoit deux cerfs tenant ses armes d’un côté et d'autre ?. »
Le grand nombre d'ordonnances que nous
avons de Charles VI, sur le fait de la Chasse, semble prouver que celles deises prédécesseurs étoient alors assez négligées ‘°. Du Tillet rapporte qu'il fit dans sa vénerie et dans sa fauconnerie, une réforme générale. Cet écrivain, dans le chapitre où il traite du grand veneur et du grand fauconnier, s'exprime ainsi : « En-
core que les rois de France aient été sur tous autres adonneés à la Chasse, ces deux offices ne sont anciens : aux Etats des rois
Philippe-Tiers, Philippe-le-Bel et Philippe-
lé-Long, n'en est fait mention, bien des veneurs, fauconiers, furetiers , perdriseurs,
oiseleurs, louvetiers, archers, valets à chiens
et autres choses nécessaires à Chasse et à volerie. »
Charles VI, ainsi que tous les chasseurs passionnés, étoit sujet à des accés de mauvaise humeur, lorsque les Chasses ne réussissoient pas au gré de ses désirs. Messire de Gamaches, au rapport du même Du Tillet, en fit la fàcheuse expérience. Le roi lui ôta l'office de grand veneur, parce que plus d’une fois il
l'avoit exposé, par son peu d'habileté, à l’af- front de manquer la bête ‘.
Le comte de Foix jouissoit alors de la réputation d’être un chasseur très-expérimenté. La meute qu'il entretenoit étoit composée de quatorze ou seize cents chiens. Il en faisoit venir de tous les pays. Froissart lui amena d'Angleterre quatre levriers dont il nous a conservé les noms : Tristan, Hector, Brun et Rolland. Ces noms me rappellent le précepte de Xénophon; qui recommande de ne donner aux chiens que des noms d’une ou de deux syllabes, afin qu'ils soient plus aisés à pronoucer, et que les chiens aient plus de facilité à les entendre. Après avoir consacré presque touté sa vie à la Chasse, le côfte de Foix voulut laisser à la postérité des leçons propres à former d’habiles chasseurs ?, et à perfectionner un exercice qu il aimoit si passionnément, que te jour même de sa mort il avoit
278 | MÉMOIRES chassé un ours jusqu'après midi, et assisté à la curée.
Ce comte avoit la figure la plus aimable et la taille la plus avantageuse; ces dons de la nature lui méritèrent le surnom de Phébus ‘, c'est-à-dire beau comme le jour; c'étoit d’ailleurs un guerrier d'une valeur incomparable, et qui, pout accroistre son héritage, comme Froissart le lui avoit entendu dire à lui-méme, avoit eu guerre et haine au rot de France, au roi d'Angleterre, au roi d’Espagne, au roi de Navarre, au rot d’Arragon, et contre eux s'éloit bien maintenu et porte “. Ce seigneur nous déclare que trois grandes passions l'avoient toujours dominé, l'amour, la guerre et la Chasse. Modeste sur les sentiments qu’il dut inspirer aux dames, il avoue que d’autrés avoient été plus heureux que lui. Modeste encore sur ses exploits de chevalerie, il croyoit qu'il y avoit eu des chevaliers qui l’avoient surpassé. C'est pourquoi il prit le parti de’ne parler ni d'armes ni d'amour. Plus glorieux de ses talents et de son expérience à la Chasse, il en parle avec confiance , ne jugeant pas que personne puisse lui disputer la supériorité sur ce point.
L'ouvrage qu'il nous a laissé est composé
avec beaucoup de méthode : il n'y a rien omis de tout ce qu’on peut désirer de savoir sur les différentes espèces de bêtes. qu'on poursuit à la Chasse, sur les chiens qu'on emploie à les chasser, sur les filets ; les toiles et autres moyens dont on se sert pour s'en rendre maître. La manière dont il s'exprime en rendant compte des motifs qui l'ont déterminé à écrire sur la Chasse, annonce son enthousiasme pour cet exercige. Il ne tient pas à lui qu'on ne regarde la Chasse comme une des voies les plus sûres pour conduire au salut, et qu’on ne condamne les conciles d’avoir interdit aux ecclésiastiques un moyen si propre à les rendre vertueux.
Voici en substance les raisons qu'il allegue pour prouver cette thèse singuliére.
__ Notre imagination, dit-il, abandonnée à elle-même dans le sein de l’oisiveté, ne peut produire que des pensées déréglées. Le chasseur, occupé sans cesse, n’a pas un moment de … loisir, il ne lui reste dans la vie aucun vide dont son imagination puisse profiter pour le porter au péché. Aucun obstacle ne s'oppose donc à son salut; arrivé au terme de sa course, il trouvera indubitablement le paradis ouvert. Il sera même heureux dans ce monde. Ici Gaston Phébus décrit, avec son enthousiasme or-
dinaire, tous les plaisirs de la Chasse. Il insisté sur les avantages qui résultent pour la santé de l'exercice que fait lé chasseur, et de son régime de vie. Gaston Phébus distingue plusieurs espèces de Chasse; il parle d'abord de celles qui demandent moins d'action, elles sont le partage des gens chargés d'embonpoint et des prélats. Cependant ces Chasses paisibles ne Jaissent pas, selon lui, d’avoir comme les autres le mérite de conduire leur monde en paradis; mais avec cette différence cependant que les premières places dans le ciel ne seront pas pour ceux qui ne peuvent s'adonner qu’à ce genre de Chasse. Quoiqu'en général il fasse peu de cas de cet ordre de chasseurs, il se croit pourtant obligé en conscience de leur donner des leçons; parce que pouvant leur procurer les moyens de devenir heureux, il juge qu'il y auroit de l'inhumanité de sa part à ne.pas le faire. Maitre de prolonger leur vie en leur inspirant le goût de la Chasse , il se condamneroit comme coupable d’avoir abrégé leurs jours s’il y manquoit; enfin ne seroit-il pas responsable de leur damnation, s’il négligeoit de les mettre dns la voie qui mene au salut ? |
À ces bizarres norte prés, que je ne
puis regarder comme des plaisanteries liber tinés , les chasseurs trouveront dans cet ouvrage des instructions utiles, ou du moins très-curieuses , -principalement sur les objets rélatifs à la Chasse du cerf. L'auteur enseigne, d'aprés une ve expérience, les différentes méthodes qu'on doit suivre dans les divers pays de Chasse, la meilleure.manière de se tenir à cheval, les precautions qu'il faut prendre pour percer sans risque le sanglier avec l’épieu. Il s'étend beaucoup sur: lart de tirer de l’arbalète et de l'arc à main, qu’il nomme Anglois ou Turquois : il indique aux tireurs la manière dont ils doivent se.placer dans le bois, soit à pied, soit à cheval, pour frapper les bêtes avec avantage : il détaille toutes les dimensions de l'arc et de la flèche : il avertit des précautions qu’on doit prendre afin d'éviter les accidents, et à ce sujet il raconte l'aventure fâcheuse de messire Geoffroi d'Harcourt, qu'il vit blesser au bras par un tireur. Gependant il finit par traiter avecœ mépris cette Chasse, et par ECRTOUeS à l'école des Anglois ceux qui voudront s'y perfectionner. : |
Si Phébus eût moins nalté le préjugé des chasseurs de sa nation, il auroit compris que
loin de traiter avec dédain cette espece de Chasse , il devoit, en bon politique, la recommander. Les Anglois, plus sages que nous, préféroient à toute autre Chasse celle qui se faisoit avec l'arc et l’arbalete ; aussi étoientils d'excellents archers : avantage qui plus d'une fois leur donna sur nous la supériorité dans les combats. Charles V, né avec l'heureux talent de penser sainement des choses, avoit compris de quelle conséquence il.étoit de réformer à cet égard les fausses idées de la nation. Se voyant obligé de recommencer la guerre contre les Anglois, il proscrivit tous les jeux et toutes les espèces de divertissements, pour leur substituer lé maniement de l'arc et de l’arhalete, à dessein de former de ses sujets d'habiles tireurs. Le succès répondit à ses intentions, et en justifia pleinement la sagesse.
On voit dans l'ouvrage de Gaston Phébus qu'en été , saison affectée à la Chasse du cerf, le vert étoit l'habillement des veneurs, et qu’en hiver, temps où l’on chassoit le sanglier, on prenoit les fourrures de gris. On y voit encore que si le peintre Jean d'Udine enseigna le premier aux Italiens l'art de tromper les viseaux par le simulacre d'une vache artifi=
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 283 cielle, il n’est pas cependant l'inventeur de ce stratägème. Phébus nous apprend que long-temps avant lui nos chasseurs s'en servoient, non-seulement pour prendre les perdrix, comme faisoient les perdrieurs, mais pour approcher de toutes sortes de bêtes sans les épouvanter, et pour les tirer de près.
L'auteur vante beaucoup l'excellence, l’intelligence et la docilité des chiens qui composoient sa meute, et que lui-même avoit for més. Il instruit le lecteur de tous les procédés et de toutes les pratiques qui lui avoient réussi à la Chasse, sans omettre les disputes qu'il avoit eues sur cette matiere avec les meilleurs veneurs de son temps, et en particulier avec Huet de Nantes. Il exalte les merveilleux ta— lents de cet habile chasseur pour crier et pour donner du cor, aussi bien que ceux du sire de Montmorency. Ils eurent, dit-il, de.très-beaux langages, belles consonnances et belles voix, et belles manières de parler à leurs chiens.
L'art de sonner a toujours été une des parties principales de la science du chasseur, et celle qui contribue peut-être davantage au plaisir de la Chasse. Si on est curieux de 5avoir en quoi cet art consistoit alors, il faut lire un ouvrage en vers composé dans le même
temps (en 1394) sous le titre de Trésor de la Vénerie, par Hardouin, seigneur de Fontaine- Guérin ‘. L'auteur le composa au château de Mezargues sur la Durance, dans la prison de la vicomtesse de Turenne. Quelque doux qu’il parüt alors d’être sous la captivité des dames, les nuits d'hiver devenoient bien longues pour Fontaine-Guérin, et sa captivité n'est point de celles que chantent les poëtes amoureux.
Ce fut pour en adoucir la rigueur qu’il entreprit cet ouvrage, après lequel il pourra en faire de meilleurs. C’est à peu près son langage. | | Dans la première: partie de son poëme, il répete les lecons qu'il avoit reçues de Guillaume du Pont son maître. Chaque nrôvince avoit sa manière de sonner du cor. do n'estime que celle qui étoit usitée dans le Maine et l'Anjou, et il la juge préférable à toutes les autres. Rien de plus clair, selon lui, que les préceptes qu'il donne : six mots, aussi aisés à comprendre que VA BC, en font l’affaire, de même que six notes donnent la gamme pour former toute espèce de chant et de musique. Il ne se contente pas de donner la gamme notée, il note aussi tous les airs de Chasse, dont il fait monter le nombre à quatorze, et
qui s'exécutoient tous pendant le cours de la Chasse. Quoique l’auteur se vante d’avoir mis beaucoup de clarté dans son poëme, il ne nous en a pas paru plus intelligible. : |
La seconde partie traite de la Chasse et de ses différentes espèces, mais d’une façon bien moins savante et beaucoup plus superficielle que dans l'ouvrage de Gaston Phébus. L'intention du poëte, en composant son Trésor de la vénerie, est de rappeler à Louis, duc d’Anjou, roi de Sicile ‘6, et à Charles d'Anjou, un plaisir qu’ils ont aimé dés leur enfance, et de fixer l'attention de ces princes, et du roi de France leur frère, sur les beaux pays du * Maine, où ils ont des vassaux remplis d’aflection. Il prend de-là occasion de faire le dénombrement des délicieuses forêts qui s'y rencontrent. Cet ouvrage peut encore servir à faire connoître ceux qui alors se distinguërent le plus dans l’art de la vénerie. Les plus grands seigneurs et les guerriers les plus célebres y paroissent sur la scene. Tels sont entre autres Philippe II, duc de Bourgogne, appelé treshabile chasseur ; le duc d'Orléans, frère du roi, qui sait bien les manières de chasser et de corner à l'usage de France; le comte de Foix et de Béarn, dont il a été parlé plus haut; le
comte de Tancarville, et son fils le vicomte de Melun, qui sut autant de Chasse que Jean Meum d'astronomie ; le seigneur dc Châtillon; Jean, comte de Sancerre, et plusieurs autres seigneurs. Le comte de Sancerre signala sa passion pour la Chasse d'une maniere tout-àfait particulière ; il fonda un ordre de chevalerie, sous le titre de l'Ordre du Levriter *. Cette fondation fait l'objet d'une des clauses de son testament, dressé en 1/02.
Les ducs de Bourgogne, qui se piquoient d'avoir une maison aussi magnifique que celle de nos rois dont ils étoient issus, avoient comme eux un équipage de vénerie considérable. On y comptoit « six pages de chiens coùrants, six » levriers, douze sous-pages de chiens, six » gouverneurs de valets de chiens, six valets : » de chiens limiers, six valets de chiens le- » vriers, douze valets de chiens courants, six » valets d'épagneuls, six valets de petits chiens, » six valets de chiens anglois et de chiens » d'Artois ‘7. » Cette magnificence qui faisoit alors l'étonnement de l'Europe, étoit cependant bien peu de chose auprès du faste des princes de l'Orient. Le comte de Nevers ‘, fils du duc de Bourgogne , fait prisonnier avec un
* Voyez Godefroy, Annot. sur l’Hist. de Charles VIT.
grand nombre de seigneurs françois, après la fanestes journée de Nicopolis, trouva à la cour ottomane de quoi humilier la médiocrité des cours d'Occident. Bajazet, voulant donner à ses illustres captifs une haute idée de sa puissance, étala à leurs yeux ses nombreux équipages de Chasse : on y comptoît sept mille fauconniers et sept mille veneurs. C’est le même Bajazet à qui Charles VI envoya des autours et des faucons, avec des gants brodés de perles et de pierreries pour porter ces oiseaux.
C'est surtout dans les allusions et dans le style figuré des poëtes, que se retrouvent les traces du goût dominant d’une nation dans tel ou tel siècle. Or toutes les compositions poëtiques de ce temps-là sont pleines d'expressions. empruntées du langage des chasseurs, et elles attestent qu’alors la Chasse étoit universellement dans le plus haut desré de considération. Cet exercice étoit regardé moins comme un amusement permis à la noblesse, que come une de ses fonctions les plus honorables. Eustache Deschamps ne voit que quatre objets dignes de partager la vie des nobles hommes, qui sont jaloux d'acquérir de l'honneur, la guerre, les tournois, la Chasse et.les voyages.
Le règne de Charles VIT, fécond en grands événements, fournit peu de matière au sujet que je traite ‘’. La couronne en proie aux invasions de l'ennemi, et ensuite sauvée par une espèce de miracle, occupoit trop essentiellement la valeur de la nation et la plume de ses historiens, pour permettre à ces derniers de porter leur attention sur des objets de simple amusement. Je ne trouve dans tout le cours de ce règne qu'une singularité à remarquer ; C'est le spectacle connu sous le nom d'entremets. Il servit à la pompe et au divertissement d’un festin donné à Lille en 1455, pour le duc de Bourgogne, à l'occasion des vœux du faisan pour la croisade contre les Turcs ; dont j'ai parlé ailleurs. On vit à l’un des bouts de la salle un héron prendre son vol et son vent , et l’on entendit aussitôt plusieurs voix s'écrier, à l’aguet, a l’aguet, comme font les fauconniers. Dans le même instant on aperçut au côté opposé un faucon qui s’avançoit pour le combattre ; il s'élança avec tant de rapidité, et heurta le héron si rudement, qu'il l'abattit au milieu de la salle. Apres la curée faite, le héron fut apporté au duc, et mis sur la table ; au même banquet fut représentée une Chasse de petits chiens glapissants
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIR. 289 et de braconniers huants *. Cette anecdote suffit pour prouver que la nation continuoit toujours à faire de l'exercice de la fauconnerie
et de la vénerie l’un de ses plaisirs les plus chers. | : |
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