TROISIÈME PARTIE
ON peut opposer l'exemple de Louis XI aux
moralistes sévères, qui pensent que les exer— cices tumultueux de la Chasse ne peuvent s'accorder avec les soins que demande le gouvernement d'un grand État. Jamais prince ne fut plus occupé Pr politique, de guerre et d’intrigue; jamais prince cependant n’aima plus passionnément la Chasse. C’est Philippe de Commines qui nous l’apprend. Ii dit de cé monarque, « qu’il se connoissoit mieux à la
Chasse que nul homme qui ait régné de son temps , selon l'opinion de chacun : il ajoute . qué pour tous plaisirs Louis XI aimoit la Chasse et les oiseaux en leurs saisons; mais n’y prenoit pas tant de plaisir Comme aux chiens. Enfin qu'il couroit le cerf à force, se levoit fort matin et alloit aucunes fois loin, et ne laissoit point cela pour nul temps qu’ "il it, et ainsi s'en retournoit aucunes fois bien las, et quasi toujours courroucé à quel:
‘qu'un :.car c’est matière qui n’est pas con-
» duite toujours au plaisir de ceux qui la » conduisent... À cette Chasse étoit sans cesse, » et logé par les villages jusqu'à ce qu'il ve- » noit quelques nouvelles de la guerre. »
Au reste Louis XI ne regardoit lui-même la Chasse que comme un délassement, et il pa roit. qu il s'étoit fait une loi de ne s’y livrer qu'après avoir rempli tous les devoirs de la souveraineté. C'est au moins ce qu'on peut conclure d'une de ses lettres datée d’Argenton, le 4 novembre : « J'ai été, dit-il, averti de » Normandie que l’armée des Anglois est rompue pour cette année ; je m'en retourne » prendre et. tuer .des sangliers, afin que je » n'en perde la saison, en attendant l’autre » pour prendre et tuer des Anglois. »
Pendant sa retraite dans les États du duc de Bourgogne , lorsqu'il n’étoit, encore que dauphin, il lia une étroite amitié avec le comte de Charolois :. ils aimoient l’un et l’autre la Chasse avec passion, et. ils s'y exerçoient sou— vent ensemble. Aussitôt que Louis fut parvenu à la couronne , le comte de Charolois se rendit à Tours, pour voir dans sa gloire un prince qu'il avoit aimé dans ses égarements. Le roi ne négligea rien pour signaler par des fêtes brillantes la reconnoissance qu'il lui devoit.
Monstrelet raconte à cette occasion une aventure qui prouve l'amitié, du moins apparente , qui subsistoit alors entre ces deux princes, qu'on vit dans la suite devenir ennemis si irréconciliables.
Le comte de Charolois, Éant: une partie de Chasse avec le roi, se laissa tellement emporter à la poursuite d'une béte rousse, qu'il resta égaré dans les détours de la forêt. Surpris par une nuit tres-obscure, il fut obligé de s'arrêter dans un village, et d'attendre le jour pour retrouver son chemin. Louis, rentre dans son palais de Tours, ne voyant point le jeune comte revenir, tomba dans de mortelles inquiétudes. Il envoya de tous côtés dans les bois des gens, avec des torches et des flambeaux, pour. le chercher, jurant de ne boire nimanger qu'il n'en eût eu des nouvelles. Un exprès, dépéché du village même où le comte passa la nuit, remit enfin le calme dans l'esprit du roi. Le lendemain il reçut le prince avec les transports de la joie la plus vive. Ce fut le dernier plaisir qu’ils partagérent ensemble, Le comte de Charolois devint duc de Bourgogne ; alors les fureurs de la rivalité succéderent tout-à-coup . dans leurs cœurs aux doux sentiments de l'a-
mitié, Une guerre funeste É ’alluma entre eux, TOME I. | 20
et auroit peut-être entrainé Ja ruine des deux États, si la mort précipitée du duc n’eût pas prompternent. éteint le flambeau de la discorde” | ù | | Quoique Louis XI fût fort avare de ses trésors , il ne se faisoit cependant aucune peine de les répandre avec profusion ‘pour fournir aux dépenses de ses Chasses, « comme celui ». qui aimoit merveilleusement à chasser et à » voler. Il ne refusoit rien à ses braconniers » et à ses fauconnicrs, qui faisoient son dé- » duit; à autres gens ne donnoit que peu ou » néant ‘. » Toutes nos histoires le taxent de la plus grande avarice. S'il ne s’étoit interdit les libéralités que pour subvenir aux besoins de l'État, en épargnant au PEUR de nouvelles charges, on n’auroit eu qu’à louer son économie; mais on ne pouvoit lui: pardonner qu’il prit les frais immenses de sa Chasse, sur les -récompénses qu’il retranchoit durement à ses meilleurs serviteurs, Soit que sa passion pour la Chasse acquit de nouvelles forces dans sa vieillesse, soit que devenu infirme; languissant et presque mourant , il voulût se déguiser à lui-méme son état, ou qu’il entrât' dans les vues ordinaires de sa politique d'en imposer aux cours étrangères'par üné vaine apparence
de vigueur; il fit venir à grands frais, des pays les plus éloignés, toutes sortes d'animaux pour sa ménagerie, son écurie, sa vénerie, et même des espèces de. bêtes les plus rares, pour peupler ses forêts. Il faisoit acheter, dit Commines*, « un bon cheval quoï qu’il coutât,
‘ou une bonne mule... des chiens, en en-
voyoit querir partout : en Espagne des allans, de petites levrettes; en Bretagne, levriers, épagneux, et les achetoit cher; et. à Valence de petits chiens velus, qu'il faisoit
‘acheter plus cher que les gens ne les vouloient vendre; en Sicile, envoyoït querir
quelques mules,.et spécialement à quelque officier du ‘roi, et la payoit au double : à Naples, des chevaux, et bêtés étranges de tous côtés; comme en Barbärie, une espèce de petits lions qui ne sont point plus grands que: petits renards, et les appelloit Aditz ; aux pays de Danemarck et de Suede, envoya querir de deux sortes de bêtes, les uses s’appeiloient Helles ; et sont de corsage de cerf, grandes. comme bufiles , les cornes courtes et grosses; lés autres s’appelloient
-Rengiers, qui sont de corsage et couleur de
* Tome 1; liv. 6 de l'édition de Bruxelles, 1714.
» daim, sauf qu'elles ont les cornes beaucoup » plus grandes : car j'ai vu Rengiers porter » Corps pour avoir six cornes. De chacune de » ces bêtes donna aux marchands quatre mille » cinq cents florins d'Allemagne. » |
-Le‘roi d'Angleterre, pour lui faire des présents conformes à‘son goût dominant, lui avoit envoyé des trompes de Chasse et des bouteilles de cuir, ustensiles qui lui étoient utiles pour ses haltes ?. | :
Une espèce de chiens dont wn avoit jus-
qu'alors assez négligé la rate, prit faveur sous son règne ; les écrivams du temps ont eu l’attention de nous en conserver:fidèlement la généalogie et l'histoire. Ces chiens qu'on ap- -peloit Baux, et que dépuis on nomma Gref- fters, avoient été peu recherchés , parce qu’en ‘général ils n'étoient pas propres à courir toute sorte de bêtes, et qu’ils ne donnoiïent guère qu'au cerf: Le ‘premier de: cette espece de -chiens dont il soit fait mention dans les hvres de vénerie, s'appeloit Sourllard ?, 11 fut offert ‘en présent à Louis X1 par un pauvre gentilhomme. Le séneéchal Gaston, voyant que le oi n’en faisoit pas grand cas, le lui demanda pour le donner à la plus sage dame de son royaume. Quelle. est-elle? dit le roi; c'est ma-
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 3vg
dame Anne de Beaujeu votre fille, réponditil; dites la moins folle, reprit brusquement le roi, car de sage femme n’y en a point au monde. Le chien passa du sénéchal Gaston au sénéchal de Normandie, qui le confia aux soins d'un veneur nommé Jacques de Brezé, Madame Anne de Beaujeu, sur les éloges qu’elle entendit faire de la beaute et de la bonté de cet animal, envoya une. chjenne pour.avoir de sa race. Il en vint plusieurs chiens; et l'espèce s'en multiplia beaucoup en peu de temps...
- Salnove, écrivain postérieur, beaucoup.plus savant en fait de Chasse qu’en fait d’histaire, confond une partie de-ce récit. avec l’histoire des chiens gris amenés. d’autre-mer par saint Louis : mais il nous indique l’étymologie du nom de Greffers, donné aux chiens de cette classe. Si on l'en croit, Souillard couvrit une braque blanche et fauve d'Italie, qui appartenoit à un des secrétaires-du roi, qu’on nom- moit alors Greffers. A n’en fallut pas davantage pour désigner sous ce même nom les chiens provenus de cet accouplement. Nous verrons encore par la suite combien ces chiens furent recherchés. CE Comme c'étoit le roi.qui les avait mis en honneur, la flatterie ne manqua pas de saisir
cette circonstance pour faire sa cour à ce prince. Les poëtes célébrerent à l’envi cette race de chiens, et surtout Souwullard. L'auteur anonyme d'un Traité du Nouveau-Monde, composa un livre intitulé : Le Livre de la Chasse du grund senechal de Normandie, et les dits du bon chien Souillard, qui fi fut au rOË Lors de France onzieme du nôm !.
Les passions d’un prince, quelles qu’elles soient, sont toujours redoutables pour ses peuples. Celle doft Louis XI étoit possédé pour la Chasse, l'entraîna dans des excès qui furent très-funestes à plusieurs de ses sujets. I1 fit, dit l’évêque Claude de Seissel, « les dé- » fenses de Chasse, dont il se délectoit, si » àpres et si sévères ; qu'il étoit plus rémis- » sible de tuer un homme qu un cerf ou un » sanglier. » | | |
Voulant jouir exclusivement d’un droit que jusqu'alors toute la noblesse avoit partagé avec son maître, il fit chercher et brûler dans toute. l'étendue de l'Ile-de-France, tous les rets, filets el engins , Servants à prendre quelque espèce de bêtes et d'oiseaux que ce fût. Personne ne put se soustraire à cette rigueur : les princes ne purent sauver leurs priviléges que pour les garennes qui leur appartenoient : les gentils-
SUR L'ANCJENNE CHEVALERIE. 311 hommes furent forcés de subir la loi; et, tandis qu’on leur imposoit cette dure servitude , le peuple étoit abandonné aux vexations des gens de guerre, qui entretenoient à ses dépens leurs chiens et leurs oiseaux. Cest ainsi que les plaisirs d'un prince , dont la puissance est absolue, peuvent devenir un fléau pour ses peuples, lorsqu'il est sourd à la voix de l'humanité 5.
Les nobles réclamérent, sous Charles VIIT, aux États de 1483, les droits dont ils avoient été dépouillés par les sévères ordonnances de Louis XI. Ils représentèrent qu'ayant joui sous Charles VII, et dans tous les temps antérieurs, de la liberté de chasser à toutes bêtes sauvages dans leurs bois, et en la gruerie du roi, ils en avoient été privés depuis par l'exécution des commissaires et gens de petit état; que les biens de la campagne étoient abandonnés aux bêtes sauvages, plus franches que les hommes. Ces dernières expressions des remontrances de la noblesse caractérisent la tyrannie la plus révoltante. Elle se plaint que dans plusieurs provinces, les grands veneurs du roi vont pour leur compte chasser dans les bois et foréts des nobles et hauts justiciers, comme si le roi y étoit en personne; qu'ils empêchent les proprié-
taires de chasser sur leurs terres, et forcent encore les vassaux de ces mêmes terres à les servir dans les Chasses faites au préjudice de leurs seigneurs. Elle déclare qu’elle veut bien consentir à tout, tant qu'il s'agira des plaisirs du roi, dont la puissance s'étend sur tout le royaume; mais elle demande que ses veneurs ne puissent chasser sur leurs terres que lorsqu’ils y accompagneront lé monarque, que ‘lorsqu’ il chassera lui-même en personne sur les lieux, ou au moins lorsqu'il en sera assez près pour qu'on puisse lui envoyer la venaison qui aura été prise °
Il est arrivé rarement qu'on ait eu de pareilles plaintes à faire sous d’autres fois que sous Louis XI. Elles ne pouvoient manquer d'être écoutées par son successeur. |
Charles VIII, qui n'aimbit la Chasse qu'avec cette sage modération qui convient à un souverain, rendit à la noblesse ses anciens priviléges, et la délivra de l'oppression de ses veneurs. : PL ——.
Son regne ne nous présente aucun fait de Chasse que nous puissions remarquer; je n'y trouve de relätif à la matiere que je traite, qu'un ouvrage en vers, Coniposé en 1491, sous le titre de Pipée, ou Chase du Dieu d’ Amour.
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 313 Ilest compris dans un recueil de poésies in titule : Le Chateau de Plaisance. | L'auteur de cet ouvrage singulier est Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angoulême. Sa Chasse du Dieu d'Amour. remplit à péu près les trois quarts du volume, qui est un in-4° gothique, petit format d'environ 300 pages. Il représente la mère de l'Amour se promenant dans un bois solitaire, qu'elle remplit de ses plaintes et de ses soupirs, et où elle déplore le malheur qu'elle a eu de perdre son'cœur, sans lequel il n’y a plus ni joie ni plaisir pour elle. Cupidon son fils vient la consoler, il lui dit que s’il peut rencontrer un amant parfait, c'est-à-dire qui joigne les grâces et la vigueur de la jeunesse à la constance et à la fidélité, il le lui donnera pour remplacer
| l'ingrat qu'elle regrette, et que par le secours
de cet amant loyal elle pourra reconquérir son cœur sur le perfide qui le lui a ravi. Tous les officiers de la reine d'amour viennent pareillementessayer d'aduucirle chagrinmortel de leur maîtresse. Ces officiers sont, Beaute’, sa dame
d'honneur; Plaisant-Regard, mignon de la
chambre; Lo) auté, secrétaire d'amour; Bonne-
Foi, suecesseur de Loyautéet son survivancier;
Espoir-de-Jouir, grand veneur de la reine;
Hardiesse, son conseiller, et Déduit-Joyeur , son maitre-d'hôtel. Dans un autre siècle que celui de Saint-Gelais, un poëte auroit peutêtre composé différemment la cour de Vénus, mais je doute qu’il y eût mis des personnages plus allégoriques. Tous ces courtisans flattent à l'envi la reine de l'espoir de. voir arriver bientôt dans son palais quelque chevalier digne de la servir; chacun d'eux promet de faire à cet étranger l'accueil le plus gracieux et le plus favorable. Déduit-Joyeux le mènera à la Chasse du cerf amoureux; Hardiesse le munira de tout son courage ; Jeunesse, de sa fraicheur; Beauté, de tous ses charmes; Plaisant- Regard, lui donnera ses coups -— d'œil tendres et séducteurs; LoJaute, sa franchise; Bonne-Foi, sa fidélité ; Bel- Accueil enfin, autre officier de la cour d'Amour, le recevra : avec toutes les démonstrations de l'amitié la plus tendre; Dame-Amour, apaisée par des promesses si flatteuses , paroit oubliér un moment sa douleur, et se laisse reconduire au Chéteau de Plaisance. C’étoit le séjour de tous les plaisirs, le temple de la volupté. Tandis qu'on s’y livre à la joie, un jeune homme arrive à la porte du Ferger d'Amour, peu éloi- gné du château. Il est avec trois compagnons
SUR L’ANCIENNS CHEVALERIE. 316 fidéles qui l'ont suivi dans son pélerinage; ce sont:Bon-Confort, Cœur-Libéral et 4rdent- Désir, êtres moraux peu propres à l’allégorie; mais tout se personnifie sous la plume de notre poëte. Le voyageur se lamente et se désespère. Il conjure Cupidon de lui faire trouver la dame qui peut seule guérir la bles-
sure que le dard. d'aimer a faite x son cœur. Un homme charitable vient lui offrir ses ser— vices. Long dialogue entre eux sur les peines des amants. L'ami finit par dire au chevalier amoureux qu'il n'est pas éloigné du Chateau de Plaisance ,èt que e’est dans ce lieu charmant qu'il trouvera le remède à tous ses maux. Il l'invite en même temps à y aller, se chargeant d'être son introducteur. Le jeune homme est timide ; il n'ose se présenter à la porte d’un palais si merveilleux ; il craint d'étre mal reçu de la. beauté qui l’habite. L'aimi le rassure, en lui disant que cette reine est toujours favorable aux étrangers qui viennent lui faire leur cour; mais que pour étre plus certain de réussir auprès d'elle et de gagner ses bonnes grâces, il n'aura qu'à suivre ponctuellement tous les conseils que lui donnera Jeunesse.
Bon-Confort, Cœur-Liberal et Ardent-Désir pressent le chevalier de se rendre aux avis de
l'obligeant mconnu. Il se laisse persuader. Les voilà tous-entrés dans le Verger d'Amour, sur les traces du guide officieux qui, à la sortie, leur fait prendre le chémin d’Espéränce, par où l’on arrive à la forêt de Gracieux-Désir. Le jeune amant fatigué demande à.s'y reposer, afin de paroître plus frais lorsqu'il arrivera au Chéteau de Plaisance. Ses compagnons ainsi que son conducteur le quittent pour aller pendant ce temps-là faire un tour dans la forêt. Il s’assied au pied d’un arbre et s’y endort. Jeunesse, qui se promenoit dans les environs, l'aperçoit; elle est touchée de l’aimable figure de ce chevalier. I lui paroît tres-propre à tirer la reine de l'ennui mortel où elle est plongée. Elle s'approche de lui, le réveille, lui adresse les compliments les plus flatteurs, et l’engage'à la suivre au château voisin, où elle lui promet de le faire agréer pour amant à la dame qu’elle sert, et avec laquelle il goûtera tous les plaisirs de la tendresse. Elle lui apprend que cette dame est la reine d’ Amours. L'amoureux vo Jageur refuse d’abord les offres de Jeunesse ; il n'ose porter son ambition si haut; il convient cependant que d’après les merveilles qu'on lui a racontées au Chdteau de Plaisance, il s'étoit déterminé à courir le
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 317 monde afin de trouver cet: heureux séjour, et s'y vouer au service. du maître et de la maîtresse qui ytenoientleur courfortunée; mais que plus il en approche, plus ilsent augmenter en lui la crainte qu'il a de n’y être pas admis; qu'en réfléchissant d’ailleurs sur les tourments et les peines qui sont le partage ordinaire des amants, il tremble de s’enrôler sous la ban-— niere de l'Amour. Jeunesse l'enhardit , en le flattant de la réception la plus favorablé de la part de la reine êt de'son fils , et.en lui représentant que s’il y a des déplaisirs et desrchagrins en amour, Ce n'est que: pour Îles cœurs faux légers et infidéles; n mais .:: :
Qu’ on nc peut compter
Tous les grands biens qu "Amour fait à ses gens, É Que à la suivre sont prompts et a te hote
, - i" : ee AU NOTE
Les Compiraons du. chevalier ‘surviennent pendant cet entretien ; et l'engagent:à-se li vrer aveuglérnent aux conseils de Jeunesse. Il obéit. La dame le prend par 1 main ;et l’em-meéñe avec toute sa suite aû château tant desiré. Beauté, dame d'honneur de ia reine, se trouve à l'entrée du palais. Elle demande au jeuné honme s’il est. bien ‘résblu de servir loyalement la dame. dont il désire d’être Île
chevalier. 11 lui jure que telle est sa volonté. Beaute; séduite par l'air de candeur du jeune étranger, se joint à Jeunesse, et ces deux dames de concert, le prenant chacune par une main, le conduisent dans une salle du château, où il trouve Hardiesse, sans l'assistance de laquelle il ne pourroit être présenté ni au maître ni à la maîtresse du château, malgré le crédit de Jeunesse et de Beauté, Hardiesse se met à la-tête du cortége amoureux, et l’introduit dans l'appartement de Cupitlon et de a reine d'Amours.: Remerciments de Îeur part aux dames officieuses qui leur ‘ont amené un sujet si aimable, un serviteur si parfait. La princesse est enchantée de la bonne mine et de Ja grâce qu'elle remarque en lui. Elle reprend un air plus serein et plus riant. Elle se promet encore des plaisirs et des jouissances. Cupidon retient le. chevalier à sa. cour, mais, avant de l'y fixer; on veut avoir des preuves de sa valeur, st qu’il se ‘signale par quelque prouesse. Le éœur de: Dame d’ Amaurs est perdu, il faut Je retrauver; d'est un. <erf:amoureux qui l’a pris,.et lei ‘énnemis de la princesse effarouchent:cet‘animal ehéri, et l'empéchent d’approches du'éhäteau pour le rapporter. 1] s'agit d'atträper ce cerf. Qn prépare une‘Chasse. La
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 319 reine form l'équipage galant du jeunehomme; elle veut être elle - même de la partie, ainsi que son fils. Tous les personnages que j'ai nommés plus haut en sont paréïllement: Cependant Faur-Rapport, Faur-Semblant, Crain-
tise, Trop-Envieux et Danger, qui sônt les” enrierhis jurés de Dame-Amour, et ceux qui recélent le cerf amoureux, forment ensemblè le dessein de ne jamais le découvrir. Notre jeune chasseur arrive dans la forêt de Graz cieux-Désir, va droit au Buiësson-de-Tristessei, où doit se tenir l'animal qu'il cherche. 4l y trouve la bande des conjurés dont je viens de parler. Chacun d'eux s'efforce de le détourner du projet qu'il a de vivre sous les lois de la princesse. On lui dit que le cerf amoureux Gt elle oblige de chasser n’est qu’ üne chimère; qu'au lieu des plaisirs qu'il espêre ÿ woûtéer 'aù service de cette dame, il n°y trouvera que peines, souffrances, ennuis et dégoûts. Mais:la reine l’avoit instruit, ét lui âvoit soignéuse-ment recommandé de fermer l'oreille aux discours qu’on voudroit lui tenir sur son compté. I profite de l'avis, méprise les propos de eës gens mal avisés, et continue à châsser. Enfin Îe cerf est lance et pris dans les filets del Amour. Le cœur de la reine étoit attaché à son bois ;
320 L MÉMOIRES elle le reprend , et dans les transports de sa joie rend la liberté à l'animal. Grande réjouissance d’avoir retrouve ce cœur égaré. Elle va, dit-elle , le garder avec plus de soin que jamais pour son vrai et loyal ami. Le chevalier amoureux croit qu’elle lui en fera présent surle-champ; mais il n’est point encore arrivé au terme où il aspire. On retourne au Chdteau de Plaisance au milieu des cris d’allégresse et des sons éclatants des cors. Là on oblige l’heureux chasseur à prêter foi et hommage à Cupidon et à sa mére, lesquels aprés cette cérémonie le récompensent de l’accolade. On lui fait ensuite jurer d'observer fidelement les dix commandements du dieu d'Amour, qu'on lui donne gravés sur des tablettes d’or. Il promet tout en amant parfait, dont on lui donne le titre; titre d'autant plus g glorieux qu’il est plus rarement mérité. Après ces préliminaires la princesse et l'amant parfait se font un don réciproque de leurs cœurs; Cupidon les perce tous. les deux, du même trait, afin de les unir inséparablement, et appelle Jourssance, entre les mains de laquelle il remet le chevalier pour en recevoir.le prix réservé aux amants sincères et fideles.
: Quoique j'aie cherché à beaucoup ds
cet extrait, le plaisir que j'ai eu à le faire m'a peut-être mené ‘trop loin. Je rey iens à nos rois.
Les voyages de Charles VII et de Louis XII en lialie, firent naître une sprte de révolution dans nos usages et dans nos mœurs. Jusquelà chaque nation, concentrée en elle-même, ne tenoit aux autres que par quelques rapports fondés sur la guerre ou la politique. On songeoit peu à s’instruire des usages de ses voisins, encore moins à se les approprier. Il fallut que des circonstances extraordinaires entrainassent nos rois au-delà des monts, pour nous tirer de notre barbare ignorance. Nos liaisons avec les Italiens nous donnérent du goût pour . les lettres et les sciences, les arts et le ‘com— merce; elles eurent même quelques influences sur n9s plaisirs et nos amusements.
Une ambassade envoyée, sous le règne de Charles VI, par le duc de Bourgogne, à Galéas Visconti, duc de Milan, avoit. deja fait connoiître aux François l'espèce de magnificence que ce prince avoit introduite dans ses Chasses. Galéas, dit le moine de Saint-Denis, auteur de la Vie de Charles VI, Galéas passionne pour la Chasse, et on Sy divertir
» avec plus noble équipage qu'aucun autre TOME 11. | 21
», prince, ne se contentoit pas de belles meutes » de chiens en divers bourgs et villages, où » ils étoient tous nourris aux dépens des » paysans; il vouloit avoir des léopards et » autres bêtes étrangères, pour les exercer » contre celles des champs et des forêts. »
Mathieu de Couci, dans son Histoire, parle aussi de la Chasse que ce duc fit faire aux environs de Milan, pour amuser le duc de Eleves et autres ambassadeurs du duc de Bourgogne : « ils allérent, dit-il, à l’esbat aux n champs... où ils trouvèrent de petits chiens » courants, chassants aux lièvres, et sitôt qu'il » s'en levait un, il y avoit trois ou quatre » . léopards à cheval derrière des hommes, qui » sailloient et prenoientles lievres à la course.» Enfinletraducteur de Marco Polo avoit aussi fait mention de cette Chasse; il en avoit même donné la représentation dans les mignatures d’un manuscrit qui se trouve encore à la Bibliotheque du roi. Mais on s’en étoit tenu là, et cette façon de chasser ne s'établit que long-temps après en France. Charles VIII et Louis XII, qui avoient peut-être assisté à un pareil divertissement pendant leur séjour en Lombardie, furent les premiers qui entreprirent d'en donner le spectacle à leur cour.
Il est certain que Louis XII avait des léopards dans ses équipages de Chasse. Ayant reçu l’évêque de Gurce, ainbassadeur de Marguerite d'Autriche en ne il le mena à la Chasse, où il prit un lièvre avec un léopard; et le lendemain l'ayant encore conduit dans son parc, il fit prendre devant lui deux chevreuils par un léopard. Les lettres. de Jean Caulier, qui avoit accompagné l'ambassadeur de Marguerite, nous apprennent ces particularités*. Plusieurs autres écrits du même temps supposent que Louis XII avoit pour la Chasse une passion si grande, que quelquefois elle . le détournoit des affaires. Les environs de Blois, la Héronniere ?, le Plessis-les-Tours et Pont-le-Roi, étoient les endroits où il aimoit à prendre ce divertissement. C'est dans ces mêmes tieux qu'il donna plusieurs foijs le plaisir de la Chasse à l’archiduc ‘*, lorsqu'il passa.en France; et afin qu'il püût s'amuser sur sa route, il lui fit présent d'oiseaux de toute espèce propres à chasser au vol, soit dans les M de soit sur les rivières. RS a
Pendant un séjour d’environ-deux mois que Louis XII fit au Plessis pour rétablir sa.santé, ses divers amusements consistoient à voir tirer ses archers ; à regarder monter ses grandsche,
vaux et à chasser le sanglier dans les bois du parc. Lorsque dans le cours de ses voyages il rencontroit des lieux propres à Ha Chasse, il s'y arrétoit volontiers. Étant à Grenoble avec la reine, lors de son retour d'Italie, « il y sé— » journa huit jours, en passant le temps à la
Chasse des grosses bêtes, et à la volerie, et
à plusieurs autres ébats divers et solacieux déduits. »
L'exercice de la Chasse, pris avec trop de chaleur, expose souvent à des accidents funestes. Louis XII en fit la triste expérience. Un jour qu’il poursuivoit un grand cerf, son cheval s'abattit:si rudement sous lui, que ce prince se démit l'épaule.
. Au reste. sa passion pour la Chasse put bien lui faire commettre quelque imprudence dangereuse pour lui-même; mais elle ne le jeta jamais dans ces excès de jalousie où donnèrent quelques-uns de ses prédécesseurs, et surtout Louis XI. Loin de vouloir interdire à ses gentilshhommes un droit qu’ils avoient acquis par leurs services militaires, il l’étendit a ses nouveaux sujets d'Italie, qui, sous leurs anciens maîtres, n'avoient jamais joui des priviléges de la noblesse françoise. Il étoit digne de cet excellent prince de montrer, par son
CA
exemple, aux conquérants, que la meilleure manière d’user de la victoire, est de rendre heureux les vaincus. « Il meit l’état d'église en. » liberté et franchise, dit son historien , Saint- » Gelais; si feit-il pareillement les. nobles, en » leur donnant faculté de vivre comme l’on » fait en France, savoir est, d’avoir chiens et » oiseaux, d'aller à la Chasse comme bon léur » sembleroit, en leurs possessions et domaines, » ce qu'ils n'avoient accoutumé de faire, mais » avoient seulement permission de voler les » cailles et perdrix aux esperviers, en payant » une grande somme de deniers. »
Jamais souverain ne montra plus: d'atten- .
tion pour son peuple. Vrai père @e ses sujets, il sacrifia tout à leur soulagement. Il aimoit Ja Chasse, mais il ne voulut point qu'elle devint un fardeau public, en chargeant les peu-ples de la dépense de ses équipages, dont le Jogement, sous d’autres règnes, avoit été quel- quefois plus onéreux que le logement méme des gens de guerre: Il trouva, dans cette sage économie qu'il avoit introduite dans les diverses parties du gouvernement ,le moyen de satisfaire à tout. Je ne puis me refuser au plaisir de rapporter les paroles même de Saint- Gelais. Le sentiment qu’elles respiretit ne
peut qu'être agréable au lecteur. « Sa condi- » ‘tion est telle, dit l'historien , en temps de
Lo)
paix, quand il a pourvu à ce qui est nécessaire, d'aimer la Chasse et la volérie; et pour vrai, c'est un déduit qui cest rt
à tous princts et grands seigneurs ; Car par-
là s’en évite oisiveté ; la plus dangereuse de tous vices ; et nul si grand maître que lui ne prätiqua ce métier si avant qu'il a fait, ne nm y.eut oncques tant de plaisir à moins
de frais : car j'ai vu du temps du feu roi
(Louis XI), que c'étoit merveilleuse chose
de la dépense qui se faisoit pour sa vénerie et fauconnerie, et le roi a d'aussi bons
chiens et veneurs pour prendre le cerf à force tue eult oncques prince , et si ne lui coûte point à moitié tant qu'il faisoit aux autres, et en cela comme aux autres choses se peut connoître son sens et sa prudence. »
Le même auteur, apres de si justes éloges
donnés au prince, fait judicieusement la critique de l'ambition des gentilshommes qui se piquoient de suivre son exemple. Plusieurs ous sa passion pour les oiseaux, quoiqu'ils
n’en eussent jamais porté sur le poing, étoient
devénus fauconniers, et en faisoient métier ; tant les goûts des princes influent sur les
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 327 mœurs générales. Le désir de leur plaire engage à les copier en tout , et fait souvent faire à leurs ridicules imitateurs des efforts qui les ruinent. C'est ce que Saint-Gelais reprochoit aux gentilshommes de son temps qui, avec mille livres de rente et moins, vouloient faire comme le roi, et avoir vol'pour héron, pour milar èt toute autre volerie:: I] prétend que c’est folie de vouloir égaler ceux qui sont plus puissants que soi,-et que de telles gens devroient se contenter d'avoir des oiseaux pour rivière et pour les champs ; mais l'habitude de faire au-delà de ses forces pour suivre le goût dominant, sera toujoufs la folie des François *.
Louis XII, sur la fin de son règne, ne s'occupoit que du soin de former le cœur et
* Le seul ouvrage relatif à la Chasse qui ait été composé du temps de Louis XII, est tne petite pièce d’envivon deux cents vers qui a pour titre : /a Chasse du .Cerf des Cerfs. Pierre Gringore, qti en est l’auteur, ainsi que de plusieurs écrits qui ont pour objet les démêlés de ce prince avéc les Vénitiens, la composa en 15to, étant à Etioles, près de Corbeil. C’est, dit l'abbé Goujet dans sa Bibliothèque françoise ,une allégorie assez froide sur les différends des princes avec le pape, qu'il appelle le cerf des cerfs, en faisant allusion aû titre de servus servorum Dei que prennent les souverains.
pontifes. 7.
325 à MÉMOIRES
l'esprit du duc d’Angouléme, qui devoit monter aptes lui sur le trône. Il l’élevoit à sa cour, et në niégligeoit rien pour faire naître en lui les mêmes sentiments de tendresse dont il étoit animé pour son peuple; mais comme il aimoit beaucoup la Chasse, et qu’il est naturel que nous inspirions aux autres de laffection pour tout ce que nous affectionnons nous-mêmes , Louis XII se plaisoit à entretenir dans ce jeune prince le penchant décidé qu'il montroit déja pour cet exercice.
Dans un séjour que le duc d'Angouléme fit auprès de son oncle à Chinon, ce bon monarque eut souvent occasion de lui procürèr ce.noble amusement: « et là, dit l'historien, » tant qu'il y séjourna, parce que ee jeune » prince aimoit la Chasse sur tous autres dé- » duits, il faisoit prendre les bêtes en la forêt » de Chinon et partout ailleurs , pour ap- » porter dans le parc pour son passe-temps, » et pour donner desennui à son jeune ne- » veu, qui tant y prenoit de plaisir. » |
François [”, parvenu au trône, eut les goûts de son prédécesseur, sans en avoir la sagesse. Ébloui du faste des cours d'Italie, dont les princes trouvoient , dans le commerce, des ressources pour suffire à leur magnificence,
il crut qu’il n’étoit pas de la dignité d’un roi de France de leur céder ce frivole avantage ; et à force de multiplier les impôts, il vint à bout de l'emporter même sur Charles-Quint, enrichi de tousles trésors du Nouveau-Monde.
L'état de sa maison pour la Chasse étoit prodigieux ; quoiquê Louis XII l'eût déjà mis sur un haut pied, il l’accrut encore par de nouveaux établissements; ce qui lui mérita; de la pe des chasseurs, le titre de père de la venerie ‘ Sn
Le ui équipage des toiles étoit no d'un commandant (M. d'Annebaut), d’un lieu-
tenant, de douze veneurs à cheval, de six
valets de limiers, de six valets de chiens, chargés de panser soixante chiens courants, de cent archers à pied portant de grandes vouges (espèces de hallebardes), uniquement employés à dresser les toiles, obligés de suivre le roi, de dresser ses tentes lorsqu'il étoit à la guerre, et mis au rang de ses. gardes en ce temps-là." Cinquante chariots, attelés chacun de six eva, ne. servoient à autre chose qu'à porter les toiles et les planches pour les tentes; ils suivoient le roi à la guerre
partout où il alloit. Cet équipage ; qui étoit
sur le même pied que les autres, coûtoit dix-
huit mille francs par an, somme assez considérable dans ce tempsà. Nous allons faire connoître ici, d’après les Mémoires du maréchal de Fleuranges, quel étoit alors l’état de la fauconnerie de ce prince.
« La fauconnerie du roi est, dit Fleuranges, commandée par le $rand fauconnier René de Cossé, honnéte gentilhomme, et de honne maison, et qui, outre ce bel office, est encore pourvu de celui de premier pannetier de France. Le grand fauconnier, dont Pétat est de quatre mille florins, a sous lui cinquante -gentilshommes qui ont d'état cinq ou six cents livres, et cinquante fauconniers-aides, à deux cents livres d'état; c'est lui qui nomme à ces divers emplois. Enfin son équipage monte à trois cents oiseaux; il est maître d'aller chasser où bon lui semble dans toute l'étendue du royaume; il lève un tribut sur tous les oiseleurs ,. qui ne peuvent, sans sa permission, vendre un seul oiseau dans au- ‘ cune ville, ni à la cour, et cela sous peine de voir leurs marchandise® confisquées. La fauconnerie suit le roi partout, ainsi que ses véneries. . .
» Les veneurs et les fauconniers, continue notre historien, ont entre eux un usage fort
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 331 singulier. Lorsque la Sainte-Croix de mai, qui est le temps de mettre les oiseaux en mue, est arrivée, les veneurs, tous vêtus de vert avec leurs trompes, et armés de gaules vertes, viennent mettre les fauconniers hors de la cour : car c'est la saison de courre le cerf; mais quand se vient la Sainte-Croix d'hiver, le grand fauconnier vient à son tour chasser les veneurs, qui doivent alors mettre les chiens au chenil : car les cerfs ne valent plus rien. Le roi qui règne aujourd'hui en use tout autrement , et chasse l'hiver comme l'été, et prend plus de plaisir à la vénerie qu’à la fauconnerie, dont la dépense peut monter à trente-six mille francs, sans l’état du grand fauconnier. » ni | |
On peut inférer de-là que l'ancienne querelle entre la fauconnerie et la vénerie, n°étoit pas entièrement assoupié , et qu'il en avoit été. de ce procès comme de la plupart .des autres , où la sentence des juges ne met pas fin à l’inimitié des parties. Nous avons vu cette fameuse cause discutée et jugée dans le poëme dé la Bigne , en 1350. Elle fut plaidée de nouveau dans un ouvrage en vers, composé par Guillaume Cretin ‘’, poëte qui florissoit sous Louis XII et François I“. Au lieu d'avocats,
332 | MÉNOIRÉS LAS
Cretin fait parler deux dames. Les dames étoient en droit d'intervenir au procès comme parties intéressées, puisqu'alors elles prenoient part aux plaisirs de l’une et de l’autre Chasse. Il semble pourtant qu'elles inclinoient davantage pour la fauconnerie, selon ce passage de Rabelais : « Si c'étoit pour voler ou chasser, les » dames montées sur belles hacquenées avec » leur palefroy guerrier, sur le point mignon- » nement engantelé, portoient chacune ou » un espervier, où un laneret, ou un émerilÿ lon; les hommes portolent les autres oi- » SEaUX. » | |
La fauconnerie étoit en vogue plus que jamais sous le règne de François [", quoique ce prince lui préférât la vénerie. On le vit combler de ses grâces un simple &entilhomme de médiocre fortune, qui s'étant avancé à la cour par son talent et par son amour pour les oiseaux , parvint à un état si considérable, qu'il entretenoit soixante chevaux DO sa seule fauconnerie.
Cette facilité à prodiguer les récompenses pour des services trées-peu essentiels, excita bien des murmures. Messire André de Vivonne, sénéchal de Poitou, qui avoit été chambellan du roi, et gouverneur du dauphin son fils,
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIF. 333
osa un jour lui en faire des reproches. Ses anciens services et.sa probité universellement reconnue, lui avoient acquis le droit de ne rien dissimuler. Il se conduisit toujours à la cour avec la franchise d'une ame généreuse, : qui ne connoit ni les bassesses ni l'adulation.
François [”, aprés étre sorti de prison, s'arréta en revenant d’Espagne chez Vivonne; au château d’Anville, en Guienne. Ce prince, s’entretenant avec ses courtisans , leur. faisoit le récit des dernières guerres, et rappeloit toutes les circonstances de la bataille de Pavie, sans oublier le cheval qu'il montoit et les pièces de son armure. « Vous étiez très-bien » monté, sire, » lui dit le vieux gentilhomme, dont les termes méritent d’être conservés, » mais vous aviez à dire la meilleure partie » de votre harnois. Et laquelle ? répondit le » roi. Le cœur de votre noblesse, répliqua le » sénéchal, que par ci-devant n'aviez recon- » nue et traitée comme vous devi lez : Car vous » n'avez reconnu, traité et contenté que quatre » ou cinq favoris, comme l'amiral Bonnivet, » Monichenu, Montmorency et Brion, et au- » tres qui seuls se sont ressentis de vos fa- » veurs, bienfaits, honneurs et dignités, et » les autres non. Car à quel propos Brion a-
» t-il tant de bienfaits de vous, que de sa » seule fauconnerie il a soixante chevaux dans » son écurie, lui qui n’est que gentilhomme » comme un autre, et encore cadet de sa » maison, que j'ai vu qui n’avoit pour tout » son train que six ou sept chevaux ? Si vous » eussiez également répandu vos faveurs et » moyens aux autres gentilshommes de votre » royaume, ils vous eussent été plus affec- » tionnés qu'ils n'ont été, et eussent crevé » auprès de vous, et possible n’eussiez-vous » été pris, et possible anssi que pour ce sujet » Dieu a ainsi disposé de vous à ce coup, » pour y aviser mieux à l'avenir et vous en » corriger. » Heureux les rois qui ont des serviteurs assez zélés pour leur dire la vérité si courageusement , et qui sont eux-mêmes assez modérés pour l'entendre sans humeur.
François I‘ trouva plus de courtisans intéressés à flatter ses penchants, que de gens capables de lui parler avec cette candeur, Chacun s'empressoit à servir son goût pour la vénerie. M. d'Annebaut lui donna un grand chien fauve; nommé Miraud, de ia race ancienne des chiens fauves qu'avoient eus les ducs de Bretagne, et qui avoient été entre tenus par ses ancêtres, La reine d'Écosse lu)
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 555 envoya un autre chien blanc nomme Beraud , et l’un et l’autre servirent à fortifier encore la race dont Soullard avoit été l’auteur du temps de Louis XI. Outre la force et la bonté de cette race, elle avoit l'avantage de ne point être étourdie par la multitude des chevaux.
- Les dames, peu faitès pour supporter les fatigues de la vénerie, avaient été rarement disposées à en goûter le plaisir; tout au plus paroissoient-elles dans les grandes routes des forêts, pour se trouver aux accours où l'on donnoit les levriers. Il etoit réservé à une princesse italienne de leur donner un exemple qui parut admirable à AReAUeuness et ini— mitable au plus grand nombre. Il s'agit de Catherine de Médicis, alors dauphine de France, dont Brantôme parle en ces termes * : « Elle » aimoit la Chasse bien fort, dit-il, sur quoi » j'ai oui faire ce conte à une orande dame » de la cour d'alors, que le roi Fi rançois ayant » choisi et fait une troupe qui s’appelloit: la », petite bande des dames de la ceur,-des plus belles, gentilles et des plus favorisées, sou- » vent se dérobant de sa cour, s'en partoit et
* Dames illustres de Érce, t. Il, art. de Cutberine
de Médicis. .
sen alloit en autres maisons courir le-cerf et passer son temps, et y demeuroit ainsi quelquefois retiré huit jours, dix jours, quelquefois plus, quelguefois mains, ainsi qu’il lui plaisoit et l'humeur l'en prenoit, Notre reine, qui étoit lors madame la dau-
phine, voyant telles parties se faire sans
elle, que mesdames ses belles-sœurs en
étoient , et elle demeuroit au logis, elle fit
prière au roi de la mener toujours quant et lui, et lui fit cet honneur de permettre qu'elle ne bougeât jamais d'avec lui... Le roi François lui sut bon gré d’une telle prière, voyant la bonne volonté qui étoit
en elle d'aimer sa compagnie, qu ‘il lui ac-
corda de trés-bon cœur, et outre qu'il l'aimoit naturellement, il l'en aima toujours davantage, et se délectoit à lui faire donner plaisir en la Chasse, en laquelle elle n'abandonnoit jamais le roi, et le suivoit toujours à courir; car elle étoit fort ‘bien à cheval et hardie, et s'y tenoit de fort bonne grâce, ayant été la première qui avoit mis la jambe sur l’arçon ,'d’autaut que la grâce y étoit bien plus belle et apparoissante que sur la planchette. »
La compagnie des dames ne e put que forx
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 337 tifier, dans un prince galant, le goût qu'il avoit eu de tout temps pour la Chasse. Il s'y livra le reste de sa vie, et y fit éclater la ma+ gnificence qu’il mettoit dans tous les autres plaisirs de sa cour. C’est dans cette vue qu'il bâtit les superbes châteaux de Chambord, de Villers-Coterets *, la Muette pres de Saint- Germain , Folembray dans la forêt de Coucy, etc., et qu'il augmenta d’un prodigieux nombre de bâtiments l’ancienne maison. de nos rois à Fontainebleau, qu’eux-mêmes jusqu’alors n'avoient appelée que leur désert.
Outre ces maisons qu'il visitoit souvent pour chasser dans les forêts voisines, il alloit fréquemment à Dampierre, près de Chevreuse, à Limours, à Rochefort, à Chantilli, tous pays de Chasse. Ses voyages, loin de le distraire de ce plaisir, ne servoient qu’à le diversifier. Après un pélerinage à Notre-Dame-de-Liesse, il alla pendant huit jours se délasser en chassant le long de la montagne de Reims **
Lorsque quelque étranger arrivoit à sa cour, il ne manquoit jamais de lui donner le plaisir de la Chasse. Quand Charles-Quint traversa la
FR IE & aN
* Voyez de Thou, t. VI, L. és, p. 64.
** Mém. de Martin du Bellay, 1. X, fol. 306, recte. TOME 1x. | 22
France, le roi le fit passer par le château de Lusignan , « pour la délectation de lu Chasse aux » daims, qui étoient là dans un des beaux et » anciens parcs de France à très-grande foi- » son; »et dans le nombre des divertissements qu'il lui procura en le recevant à Fontainebleau, celui de la Chasse ne fut pas un des moindres. Tous les princes étrangers étoient traités à la cour du monarque françois avec une courtoisie qui faisoit son caractère distinctif. C'est vraisemblablement à ce prince que doit remonter la coutume établie dans les Chasses de nos rois, de faire donner des chevaux de leur écurie aux étrangers qui désirent de les suivre.
S'il convenoit à sa grandeur de faire partager les plaisirs de sa cour aux étrangers, il étoit dangereux pour sa sûreté de leur être trop accessible. Sa gloire faisoit ombrage à plusieurs princes ses rivaux ; la politique auroit dû l’engager à se tenir plus en garde contre leurs pernicieux desseins; mais la can-. deur et la bonne foi qui étoient si naturelles à ce héros, ne lui permettoient pas de se livrer à de pareilles inquiétudes. Tous les seigneurs qui venoient de loin visiter sa cour y étoient accueillis avec honneur; il leur suff-
soit d’avoir une réputation de bravoure , pour mériter de lui des distinctions, et obtenir’ même toute sa confiance.
Un comte Guillaume de la maison de Saxe, la même, suivant l'opinion commune, que la maison de Savoie, dont la mere de Francois I: étoit née, eut le bonheur de s’insinuer d’une maniere particulière dans les bonnes grâces de ce prince, qui lattacha au service de sa chambre. Quelques zélés serviteurs donnerent avis au monarque peu vigilant, que le seigneur étranger tramoit un dessein contre sa vie. François, non moins généreux envers Guillaume que le roi de Macédoine ne l’ävoit été à l'égard de son médecin, s'écarta un jour de la Chasse au fond d’un bois pour être seul avec le comte. Là, tirant son épée, il lui en fit admirer la trempe , et lui offrit de l'éprouver en brave et loyal gentilhomme. La réponse humble et respectueuse de Guillaume satisfit le roi. Sans s'arrêter plus long-temps, il piqua son cheval, et continua la Chasse qu'il avoit
interrompue ‘.
= François I" touche au bout de sa carrière.
Foible, languissant, attaqué d’une maladie qui va le conduire au tombeau, il ne sauroit se détacher encore du divertissement de la
Chasse , ou plutôt en s’efforçant de ranimer sa passion pour ce genre de plaisir, il cherche à rappeler ses forces mourantes. Pour trouver du soulagement et de la dissipation à son mal, il va successivement à la Muette près de Saint- Germain, à Dampierre près de Chevreuse, à Limours et à Rochefort, et veut y chasser sans relàche. Les accès de fièvre qui le prenoient tous les soirs, pendant le séjour qu'il fit à Rochefort, le déterminent à se rapprocher de Saint-Germain , sa. résidence ordinaire.
Chemin faisant il vient coucher à Rambouillet où il ne comptoit passer qu'une nuit; mais le plaisir qu'il y trouva en chassant, lui fit changer de dessein; il s’y arréta ; la fièvre devint continue, et l'emporta peu de jours après ‘{. Sous le règne de ce prince, nommé le père des veneurs, l'exercice de la Chasse ne pouvoit manquer d’être familier aux seigneurs de la cour. Ils n'étoient pas moins ardents à le ‘suivre dans les forêts, qu’à se signaler pour lui dans les armées. Le brave Bayard, dont le nom seul est un éloge, se trouve au rang des célébres chasseurs de ce siecle. Il est dit de lui qu'il avoit obtenu de l’empereur, dont il fut prisonnier, la liberté de‘chasser à trois lieues aux environs de la cour. Cet exemple
suffiroit presque seul pour prouver que c'est avec raison qu'on regarde la Chasse comme l’'amusement des héros *.
* Saint-J ulien, Mélanges historiques, p. 439.
€ RELATIVES