TOME II
Suivans-le dans sa vie privée, voyons-le dépouillé de l'appareil de la dignité royale, tel enfin que Sully nous le représente.
Après s'être levé de grand matin, et avoir tué ou pris à l'oiseau une quantité prodigieuse de gibier, il revient chez lui les deux mains chargées de perdrix, de cailles et autres bêtes : il né parle que de sa Chasse : il en fait distribuer les fruits entre la reine sa femme et les seigneurs de sa cour; enfin ayant fait mettre à part les cailles un peu pincées de l'oiseau, comme les meilleures pour être servies surle-champ, il couronne par les plaisirs de la table ceux qu'il a eus dans la journée. La plume du sage Rosni, en traçant les grands traits d’une vie pleine d’héroïsme, n’avoit garde de négliger ces détails; il sentoit com- ‘bien ils étoient propres à caractériser l’ame de son bon maître ‘:. ,
Les Chasses du roi faisoient l'entretien des princes étrangers avec nos ministres. Le roi d'Angleterre, Jacques I”, en parloit souvent à M. de Rosni, ambassadeur de France à Londres. Comme il n’avoit régné précédemment qu'en Écosse, où il n’y avoit point de cerfs, il se fit un plaisir et une espèce de gloire d'envoyer à M. de Rosni un quartier du pre-
mier cerf qu'il venoit de prendre dans son nouveau royaume ”, Rosni, instruit à l’école des veneurs françois, trouvoit bien des dé fauts à relever dans les pratiques de la vénerie angloise, et faisoit part à son maitre des disputes qu'il avoit à ce sujet avec Jacques. Henri IV, dans ses réponses, lui fait part du plaisir que lui a donné la lecture de cet article de ses dépêches, et le charge de notifier au roi d'Angleterre la permission qu'il avoit obtenue de ses médecins d'aller à la Chasse , à condition pourtant d'y apporter plus de modération qu’à l'ordinaire : « Ce que je » commence à observer, ajoute-t-il, depuis » votre partement, de façon que je me suis » trouvé à la mort de cinq ou six cerfs sans » aucune incommodité "?. |
L'ambition d’imiter le-roi dans son amour pour la Chasse, animoit tous les seigneurs; les dames mêmes n’en étoient pas exemptes. Brantôme qui, dans l'éloge du maréchal de Biron : avoit dit de lui que « les travaux de la guerre » ne l’avoient pas détourné des plaisirs de la » Chasse qu'il aimoit extrêmement, et où il » alloit le plus souvent quand l'envie lui en
* Mém. de Sully, t. VI, p. 56.
» prenoïit, » fait ailleurs en ces termes le portrait de la maréchale sa femme : « L'exercice » et les plaisirs de laquelle pour la plupart » sont plus à la Chasse, et à tirer de l’arque- » buse, qu’à autre exercice de femme; et avec » cela une très-sage vertueuse dame, comme » sa patrone Diane chasseresse *. »
Dans les dernières années du règne de Henri, on étoit si occupé de la Chasse, qu’on en transportoit le langage et les usages aux amusements qui y ont le moins de rapport.
Ainsi l’on donna le nom de quitterotes à des espèces de jetons de la valeur de cinquante pistoles , dont les joueurs se servoient, parce qu'on appeloit quitterots des chevaux anglois vendus au même prix par un marchand qui portoit ce nom, et que ces chevaux, inconnus jusque-là en France, y devinrent fort à la mode, tant pour les voyages que pour la Chasse ‘*. La danse rappeloit encore aux veneurs les plaisirs de leur état. On vit dans les divertissements de la cour à Fontainebleau, pour le mariage de M. de Vendôme, des chasseurs et des nette figurer dans les ballets.
Une main parricide cie dans la per-
* Brantôme, Cap. fr., t. III, p. 367.
sonne de Henri, des jours que ce prince destinoit uniquement au bonlieur de ses peuples, et fit dans le cœur de la nation une de ces plaies profondes qui ne se referment jamais ‘4,
Marie de Médicis, régente du royaume, ne laissa point ralentir l'émulation des chasseurs. Son goût décidé pour cet exercice | engagea un officier des Chasses, nommé Guillaume Du Sable, à lui adresser, dès la première année de son veuvage, des vers sous le titre de Muse Chasseresse ‘*, I] devoit être le doyen du Parnasse et de la vénerie , puisque Louis XIII étoit le septième roi qu’il avoit servi, et il ne se paroît pas d’un faux titre en se qualifiant d’un des plus anciens gentilshommes de la vénerie
du roi. °
Catherine de Médicis, femme de Henri IT, avoit, comme on a dû le remarquer plus haut, fait naître parmi les dames de la cour un goût très-vif pour la Chasse. Jalouses de disputer aux hommes les seuls dangers qu’elles pussent partager aveceux, leur courage avoit triomphé de l’effroi des accidents. Marie, princesse du même sang, voulut marcher sur ses traces, en imitant son activité intrépide. La cour, vers la fin de l’année qui suivit celle de la mort du roi, s'étant rendue à Fontainebleau , la reine
douairiére fit plusieurs Chasses à cheval, où on la vit accompagnée des dames et princesses aussi à cheval, et suivie de quatre ou cinq cents gentilshommes. Cette partie de plaisir fut un peu troublée par la chute de la princesse de Conti, qui tomba de dessus sa haquenée, et se blessa "6.
Le jeune roi Louis XIII, prince d’un caractère doux et paisible, d'une complexion foible et délicate, et d’une humeur sérieuse et mélancolique, ne porta point à la Chasse autant d'ardeur que le roi son père; mais il y mit peut-étre plus d'étude et de réflexion.
Dès l'an 1620, âgé de quinze à seize ans, il passa trois jours à la Chasse à Montfort *.
Salnove, auteur d’un Traité très-ample et très-savant sur toutes les espèces de Chasses, reconnoît devoir à ce prince et au roi son père tout ce qu'il sait de ce noble métier ‘1. Il attribue à Louis d’avoir donné des loix aux veheurs, réglé les temps auxquels ils devoient sonner et parler aux chiens, d’avoir formé et poli les termes de la langue qu’on leur parloit. Il assure que ce prince alloit souvent au bois pour y détourner lui-même avec les plus
* Mém. de Villeroy, t. VI, p. 30.
habiles veneurs, afin d'acquérir ces connoissances de détail , sans lesquelles on n'arrive jamais à la perfection d'aucun art quel qu'il soit :il lui attribue enfin: l'honneur d'avoir perfectionné celui de la Chasse par une étude réglée et suivie. Le même auteur, aprés avoir parlé avec tant d’éloge des loix et des réformes de ce monarque sur de fait de la Chasse, s'exhale en plaintes très-amères sur les dé-
sordres qu'il y voyoit régner. Toutes sortes de personnes, dit-il, s'adonnent à la Chasse et y
cherchent l'utilité et le préfit plus que l’exercice et le plaisir. Il tremble que la Chasse, si cet abus continue, ne devienne bientôt rotu— rière : elle se dégrade, se perd et s’avilit entre les mains de ceux qui l’exercent. De jeunes veneurs sans expérience se mettent à la tête de belles meutes réglées, qui demanderoient des maîtres consommés dans la vénerie. Ils se croient les premiers hommes du monde pour sonner du eor, tandis qu'ils ne savent pas faire la différence du gros ton d'avec le grêle, n’y appliquer l’un ou l’autre aux divers temps de la Chasse, ainsi que Henri IV et Louis XIII l'avoient prescrit, afin de donner confiance aux chiens, et de leur faire entendre ce qu’on leur demande. L'auteur désire instamment
qu'on rétablisse le bel ordre qui régnoit sous ces deux grands rois, et qu'en même temps on fasse revivre les: beaux termes usités antrefois pour parler aux.chiens. La nation françoise, s’écrie-t-il avec tout le. zele d’un patriote, n’emprunta jamais rien des étrangers. Qu'avons-nous besoin d’eux ? Tenons-nous en aux héros et:aux mnraîtres de notre:vénerie.
Quoi donc ! tandis. que nos rois ont toujours pratiqué la ‘Chasse du cerf d'une facon noble et: généreuse, l'attaquant sans surprise et à force ouverte; au lieu de suivre leurs leçons, nous irons prendre celles des autres nations, dont les souverains n’osèrent jamais l’attaquer qu’en prenant leur avantage dans les. lieux fermés, avec des levriers, se servant encore de toutes sortes de panneaux et de filets, et tirant de l’arquebuse et de l’arbalete ! Si parfois quelqu'un d'eux en à usé autrement , ce ne fut jamais qu’à limitation des Français qui leur; en: apprirent la maniere, et dont le:courâge et l'esprit servent de modèle à tons. les autres peuples. La vénerié de. nos rais se peut dire la première du monde, et:nos chiens veous des races du cardinal de Guise et de:M. de Souvray, valent bien ces chiens anglois qu’on nous vante tant. __.,
SUR L’ANCIENNE CHEVALERIE. 377 L'auteur dont je copie à peu près le langage, revient souvent à la charge contre les amateurs des nouveautés en fait de vénerie, et’ développe les motifs secrets qui les font agir, la paresse, l'ignorance et la vanité. Les chiens anglois, dit-il, n’ont pas plus. d'esprit et de jugement que les chiens françois, mais ils ont naturellement plus d'obéissance et plus de docilité : ils eonviennent par cette raïson aux chasseurs paresseux : les ignorants y trouvent encore mieux leur compte : à la manière dont on s'y prend, il n’y faut pas grande habilèté :: quelques mots anglois qu'on se pique de savoir, en font l’affaire:: on les écorche, on les prononce tout. de travers, de façon qu'il n’y a ni hommes'ni chiens sur terre qui puissent les entendre. L'art de sonner ne coûte pas davantage à ces chasseurs novices. Tous les tons sont également propres à tous les temps de la Chasse, et l’on ne donnera jamais deux ‘ fois le même ton'‘pour le méme temps. On n'entend sans cesse que des fanfares, la plupart de caprice et de fantaisie, et jamais des tons réguliers.
Enfin la vanité de :nos chasseurs ignorants et paresseux , est flattée encore de cette nou— velle façon de chasser, qui ne connoît ni prin-
cipes , ni èg les, ni discipline. Il est du bel air de s'affranchir des vieux principes, et de secouer le joug des usages anciens. Il est beau de se faire le chef d’une nouvelle secte.
Pour revenir aux chasseurs anglois, Salnove en parle néanmoins sans prévention et sans injustice. Il consent. qu’on adopte ceux de leurs procédés qui ont quelque chose d’avantageux ; mais il exige surtout qu'on ne s’écarte point de la régularité de nes pratiques qui ont toujours été les meilleures. Il veut que nos jeunes veneurs s’y assujettissent scrupu— leusement , et qu'au lieu d'afficher ces airs de suffisance qu'il vient de leur reprocher, ils se piquent de soutenir la réputation des François, qui jusqu’à présent ont fourni des modéles aux étrangers, pour toutes les choses qui dépendent de l'esprit et du jugement.
Pour prouver combien les François excellent sur les autres nations dans l’art de la vénerie , il cite l'exemple de Jacques I", roi d'Angleterre, qui pria Henri-le-Grand de lui envoyer ses plus habiles veneurs, afin qu'ils donnassent aux siens des renseignements sur la maniere de reconnoiître les allures du cerf, de le détourner et de le poursuivre avec le limier, voulant dorénavant le chasser dans les
forêts de ses États, et non pas dans des enceintes, comme ses pères avoient fait jusqu'alors.
Henri , répondant aux vœux de ce prince; lui avoit envoyé M. de Beaumont. Sous le rèyne de Louis XIII, vers le temps auquel Sal- 10ve écrivoit, d’autres veneurs allerent remplacer en Angleterre ceux que M. de Beaumont y avoit conduits pour former les Anglois à notre manière de chasser, qui étoit beaucoup plus savante que celle que pratiquoient ces étrangers. Un pareil exemple auroit dû fermer la bouche à cette espèce de novateurs qui se faisoient alors un point d'honneur bizarre d'élever, en fait de Chasse, les Anglois audessus de notre nation. On pouvoit tout au plus leur accorder la préférence pour la Chasse du renard, la seule dont ils eussent fait une étude réglée , à cause de la multitude de ces animaux dont leurs forêts étoient remplies.
Louis XIII emprunta peut-être d'eux quelques connoissances et quelques pratiques pour cette espèce de Chasse; mais pour toutes les autres, nous leur avions > donné de tout temps des leçons. |
On ne peut que louer ce jeune pringe de ce qu'il avoit le bon esprit de préférer les
380 | MÉMOIRES Chasses d'où il pouvoit résulter quelque bien
pour ses peuples. Il s'attacha surtout à faire la guerre aux loups. Les premières années qui suivirent son avénement au trône, ne firent que trop voir combien il étoit à souhaiter qu'on les exterminât. On compta dans le Gatinois plus de trois cents personnes victimes de ces animaux carnassiers.
: Comme les renards sont presque aussi nui- . Sibles que les loups, Louis XIII crut devoir mettre en honneur la Chasse à ces animaur.
Il la pratiqua beaucoup lui-même, et il perfectionna la maniere de la faire. On sait les fortunes brillantes qui, sous le règne de ce prince, furent la récompense des talents pour la Chasse, et du zèle avec lequel les seigneurs servirent le goût qu’il montroit pour ce genre d'exercice ‘?
. Louis XIV, dont la minorité et l'éducation eurent tant de conformité avec celles de Louis XIIT, étoit né avec des qualités plus grandes et des sentiments plus fiers. L'élévation de son caractère se peignit dans tous les événements de son règne, et se faisoit sentir. jusque dans ses amusements les plus ordinaires. Il montra dans les fêtes et les spectacles qu'il donnoit, une supériorité de goût et
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 384 de magnificence, qui faisoit l'admiration de toute l'Europe; et voulant être grand en tout, il surpassa dans ses Chasses tous les rois ses
prédécesseurs. Durant le séjour qu'il fit à Chambord en 1668, les cerfs les plus forts tenoient à peine devant lui une demi-heure ‘?. Trois ans apres, étant à Chantilly, il entreprit ce qu'aucun chasseur n'avoit jamais osé : il courut un cerf au clair de la lune, et le forca *°.
C'est tout ce que je dirai des Chasses de ce prince. Son histoire est dans les mains de tout le monde, et le souvenir de ses exploits en cette matière se conserve encore parmi les ‘ officiers de la vénerie. On sait qu'il fit à la Chasse plusieurs chutes très-dangereuses : il exposa plusieurs fois sa vie à la fureur des bêtes qu'il attaquoit. Malgré de si fâcheuses épreuves, il conserva encore pour la Chasse le goût le plus vif dans un âge tres-avancé, et jusqu'à là fin de la plus longue carrière qu'aucun monarque ait fournie sur le trône. Z/ chasse le plus souvent qu’il peut, disoit madame de Maintenon, dans une de ses lettres à son frere M. d'Aubigné; mais vous savez que ses plaisirs ne vont qu'après ses affaires. La même lettre nous apprend que Louis ins-
piroit par son exemple cette passion au jeune dauphin son fils, à qui M. de Fermat dédia , peu d'années après, sa traduction françoise des anciens auteurs grecs de la vénerie *.
Ainsi la Chasse fut de tout temps le plaisir des héros, et l’amusement des rois : regardée tou] ours comme un heureux apprentissage des mouvements, des ruses de guerre, et même des périls inséparables du métier des armes, elle devint partie essentielle de l’éducation militaire ; les princes les plus belliqueux, les capitaines les plus vaillants crurent qu'ils ne pouvoient trop s'y exercer, ne connoissant point de moyen plus propre à les endurcir aux fatigues et à leur préparer du succès dans les combats. Cette persuasion a toujours été si forte, que le maréchal de Fleurange, parlant d'une bonne place de guerre, ajoute, commequn complément de perfection à ce qui peut en assurer la défense, l'avantage d’être située dans un pays abondant en gibier, afin que ses défenseurs trouvent en temps de paix, dans l'exercice de la Chasse, une occupation quientretienne en eux l'habitude de supporter les travaux les plus fatigants. Combien en effet les pratiques ordinaires de la Chasse ne fournissent-elles pas de leçons utiles à ceux qui
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 383 parcourent la carrière des armes? L’artifice de la surprise, la vivacité de l'attaque, l’ardeur de la poursuite, tous les moyens possibles de harceler, d'arrêter, de forcer l'ennemi, s'y présentent à leurs yeux. Les exemples de courage et de sagesse que donnent les bêtes elles-mêmes, dans les ressources que leur fournit leur instinct pour leur propre sûreté, semblent leur fournir des instructions dont ils peuvent profiter; de-là ce proverbe commun qui recommandoit autrefois aux guerriers de se rappeler sans cesse l'attaque du loup, la défense du sanglier, et la retraite du renard.
Les princes, qui sentoient combien les talents du chasseur avoient de liaison avec ceux de l'homme de guerre, ne se contentoient pas d'enflammer le courage des chevaliers, en leur offrant dans leurs galeries le spectacle des armes qu’avoient portées les héros des siècles passés ; ils tâchoient encore d’exciter leur émulation pour la Ghasse, en transmettant à la postérité les bois des cerfs mis à mort; c’étoit des monuments publics qui attestoient les exploits des anciens chasseurs, et qui devenoient par-là très-propres à perpétuer parmi leurs descendants le goût et l'estime pour la Chasse.
Xénophon, un des plus grands maîtres qu’ait
eu l’antiquité dans la science des armes, pensoit que la Chasse est la passion la plus digne d’un héros. Son opinion se trouve confirmée dans l'ouvrage d'un fameux écrivain politique du quinzième siècle, qui emploie à la soutenir d'excellentes raisons empruntées des rapports qu'on peut remarquer entre le chasseur et le guerrier; en effet l’un et l’autre se rencontrent souvent dans les mêmes circonstances.
La Chasse a encore bien d’autres titres qui doivent lui assurer la supériorité sur les divers exercices qui peuvent faire l'amusement des hommes. Le plus beau et le plus respectable de ces titres consiste en ce qu'elle est un des principaux devoirs de la noblesse ; si le plaisir qu'elle peut procurer est le partage exclusif des gentilshommes, ce n’est qu'aux conditions que leurs concitoyens en recueilleront tout l’utile. Consultons nos anciennes coutumes ; nous y verrons qu'en exaltant l'état de nos gentilshommes, qu'en déclarant qu'ils sont francs à tous égards, elles semblent ne leur accorder ces distinctions qu’à la charge de s'acquitter de trois grandes corvées indispensables, la guerre, l'administration de la justice et la Chasse: Suivant l'esprit de la coutume, les géntilshommes sont solidairement obligés de défendre par les
armes le corps entier de la nation contre les ennemis du dehors; de soutenir et protéger les droits des particuliers dans les tribunaux ; et:de mettre, par des Chasses continuelles, les terres du cultivateur à l’abri des dévastations auxquelles elles ne se trouvent que trop souvent exposées de la part des bêtes fauves. Aussi voyons-nous des villes et des provinces entières réclamer la protection de leurs princes et de leurs seigneurs contre les bétes sauvages; je pourrois citer ici des titres par lesquels certaines communautés se soumettent envers leurs seigneurs à des redevances perpétuelles sur leurs récoltes, à proportion du besoin qu'elles avoient d’être gardées, et du'soin que ces mêmes seigneurs apporteroient à les défendre ; mais ne m'étant point proposé d'établir le principe, et de faire l'apologie du droit:de Chasse, je renvoie pour cet objet à la préface des Æutores rei venaticæ. +
” Les chasseurs n’ont'#busé que trop souvent ‘de leur droit de Chasse. Ils en ont plusieurs fois perverti l'usage et la destination, soit par des réserves onéreuses qui exposoient les terres aux ravages du gibier trop abondant, soit par des violences inhumaines contre ceux qui
osoient remplir à cet égard le devoir négligé TOME II. 25
386 | MÉMOIRES par lés nobles. Philippe IT, roi Pins
. voyant sa fin approcher, entra avec sa.conscience dans un examen sérieux.des fautes qu’il avoit à se reprocher, et se rendant Conipier à lui-même des désordres de son règne, il s'occupa surtout des: dommages que ses Chasses avoient causés à plusieurs de ses sujets. Il fit l’aveu. de ses injustices, et donna tous les ordres nécessaires pour les réparer”. Heureux si, attentif à les prévoir et exact à les prévenir, il eût épargné à ses peuples des. vexations, dont l'excès va communément plus loin qu’on ne croit, dont l'exemple est toujours plus contagieux qu'on ne pense, dont la réparation n'est jamais aussi entière qu'on le veut.
L'histoire de saint Louis, et c’est par 0 où je terminerai ces Mémoires , nous apprend tout à la fois, et les excès affreux auxquels peut entrainer la fureur de la Chasse, et de quelle rigueur doit s’'armer un prince équitable pour les réprimer. Enguerr#ad de Couci, seul héritier des biens de sa maison ; par la mort de Raoul son frere aîné, tué à la bataille de la Massoure, fut accusé d’avoir fait pendre trois ‘jeunes gentilshommes, que ses gardes avoient surpris chassant dans ses bois. Il les fit exécuter sur-le-champ, sans vouloir ni les en-
Fa
SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 387 tendre, ni leur donner le temps de se préparer à la mort. Louis, informé.éle cette: barbarie, fit instruire le procès. Tout parloit en faveur du coupable : les services. de son frère et ceux de ses ancëtres , les alliances avec tout ce que la cour avoit de plus grand , sans excepter le monarque ; le droit prétendu de la pairie, Toffre de se défendre par la voie du duel; saint Louis ne veut rien écouter : inflexible aux larmes et aux prosternations de l'accusé, sourd aux instantes supplications du roi. de Navarre; de tous les prélats.et seigneurs, des juges mêmes qui se défendoient d'opiner, il veut. que le plus illustre sang de France soit sacrifié à la justice. Enfin s’il accorde la vie au criminel. Enguerrand , ce. n'est qu'en la lui faisant rachetér par des peines et des expiations proportionnées , , autant qu'il se pouvoit, à l'énormité du crime dont il s'étoit rendu coupable : Enguerrand , lui dit-il, si je » savois. certainement de Dieu ,m’ordonnäât » de vous faire mourir; toute la France ; et » notre parenté même, ne vous sauveroïent pas 0 L
* Abbé de Choisy, Hist. de saint Louis » p- 295 et 298.
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