‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiquesChapitre 6 sur 44 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

pécher Robert d'Artois de faire sa descente près de Vannes. Les François occupaient cette place. Il entreprit de l’assiéger , et Mauny, qui commandoit à Hennebon, ne tarda guére à se joindre à lui. Ce fut à qui se signaleroit davantage par sa bravoure. Robert et le comte de Salisbery osérent attaquer les deux postes sans prendre aucune précaution pour se couvrir; ils sembloient vouloir se jouer du péril. Mauny se porta d'un autre côté, attacha ses échelles de cordes au rempart , et s'empara de la ‘ville où. la comtesse , qui partageoit le danger et la gloire de toutes les expéditions, entra bientôt en triomphe. |

Les vainqueurs ne conserverent pas longtémps cette conquête: Le comte d'Artois, qui restoit seul pour la défendre, ne tarda pas à être attaqué par Beaumanoir, maréchal de Bretagne. Il fut dangereusement blessé , et n’é— chappa à l'ennemi que pour aller à Londres mourir de ses blessures. | … Édouard passa lui-même en Bretagne , et entreprit quatre sièges à la fois. Celui de Vannes fut remarquable par des prouesses de Chevalerie, qui étoient plus propres à illustrer les champions , qu'à décider le succés des armes. Les assiégeants et les assiégés signa-

lérent également leur témérité et leur adresse, par des combats singuliers où l'on observoit toutes les formalités en usage dans les tournois. Six chevaliers choisis gardoient les portes de la ville , et du haut des remparts étoient spectateurs de l’action. Les barrières s’ouvroient si imprudemment, et se refermoient si précipitamment, qu'il en résultoit un désordre qui quelquefois coûtoit la liberté aux plus braves des deux partis. | +

On a vu dans les Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, que les joutes, les tournois, les pas d'armes, castilles et autres jeux de plaisance , étoient üne imitation de ce qui se pratiquoit à la guerre. L'imitation influa sans doute avec le temps sur la guerre même, et fut souvent canse que les combattants étoient moins jaloux de procurer un avantage réel à . leur parti, que de se signaler personnellement, par le dangereux éclat de ces actions surprenantesqui les faisoient admirer. Mauny, malgré ses grandes qualités, n'étoit point exempt du préjugé de son siècle. Quoiqu'il dirigeät tout, quoiqu'il se montrât et qu'il combattit partout, le siége m'en avançoit pas davantage. Édouard et le duc de Normandie, fils du roi Philippe, après ayoir été long-temps à se harceler sous les

murs et aux environs de Vannes, finirent la campagne par une suspension d'armes qui-fut conclue pour trois ans, entre les maisons de Blais et de Montfort.

Les Anglois, devenus libres par cette reves portèrent la guerre en Gascogne (1344). Le comte d’ Erby, parent d'Édouard, les commandoit en chef. Mauny fut un de ses deux maréchaux chargés de con duire l'avant-garde. On arrive dans un château à une lieue de Bergerac. Les coureurs s ‘avancent jusqu'aux barrières- de cette ville, ét rapportent que la garde s'y fait négligemment. Le lendemain, Mauny étant à table chez le comte, lui propose d'aller boire le vin des seigneurs. françois qui formoient la garnison de Bergerac, 7 ne tiendra pas a mot, répond Erby. On fait aussitôt les dispositions pour celte entreprise, La place est attaquée le surlendemain. Les Anglois s'emparent du pont et des barrières ; la garnison se retire en désordre dans les fau- . Mauny fly poursuit, et son ardeur

l'emporte si loin, qu’il peut à peine se retirer d'entre les mains des ennemis. Enfin les Anglois s'emparent des faubourgs ;, et la ville se rend : les vins françois et les provisions qu'ils y trouvent en abondance. leur

font oublier les fatigues de l'expédition.

Erby fait subir à plusieurs autres places le méme sort, et va se reposer à Bordeaux. Il y reçoit la nouvelle que les François, sous les ordres du comte de l'Isle , lieutenänt du roi en * Gascogne, ont attaqué Auberoche, belle et forte place de l'archevêché de Toulouse, et que la garnison est réduite à la dernière extrémité; il marche toute la nuit; il arrive dans un bois à deux lieues d’Auberoche, là il s'arrête pour attendre de nouvelles troupes : car avec trois cents hommes et six cents archers seulement, que pouvoit-il contre une armée francoise de dix ou douze mille hommes? |

Cependant le renfortn’arrivoit point. Mauny, impatient d'attendre, proposa de cotoyer la forét , et de fondre à l’improviste sur l'ennemi vers l'heure du souper. Le conseil fut applaudi; on l'exécuta. Les Francois étant a table, ou au rhoment de s’y mettre, furent attaqués si brusquement qu'ils prirent la fuite.. Le comte de Pisle, dangereusement blessé, tomba entre les mains des vainqueurs avec huit comtes ou vicomtes , et un si grand nombre de barons, de chevaliers et d'écuyers, que chaque gendarme anglois en eut deux ou trois pour sa part.. Après cette expédition nocturne, les

Anglois, maîtres d'Auberoche, se retirérent à Bordeaux, emmenant avec eux la plupart de leurs prisonniers.

Le comte d'Erby, foujours secondé par Mauny, étendit ses conquêtes dans la Guienne. Le détail des sièges et des diverses autres expéditions qui eurent lieu dans ces circonstances, seroit aussi inutile qu'ennuyeux. Bornons-nous à certaines particularités qui peuvent donner quelques connoissances sur les manœuvres et les opérations militaires en usage dans ces temps de Chevalerie.

Foudroyés par une grosse et. nombreuse artillerie , les habitants de Monségur se défendoient avec un courage opiniâtre. Le comte leur fait déclarer qu'il leur pardonnera s'ils se rendent, mais qu'il ne leur fera aucun quartier s'ils font une plus longue résistance. La crainte de la mort les décide; ils parlent de se rendre. Hugues de Bastefol, qui commandoit dans la place, refuse de se prêter à leur dessein; ils l’'emprisonnent et le forcent de ennsentir à une Capitulation. Alors il s'avance vers les barrieres, et fait signe qu'il veut parler au général des assiégeants. Mauny se présente pour le comte. Bastefol excuse les bourgeois du refus qu'ils font d'ouvrir leurs portes ; il insiste

SUR L'ANCIKNNE CHEVALERIE. 39 sur la fidélité qu'ils doivent au roi de Frante; il demande que les hostilités soient suspendues pour un mois : si avant l'expiration de ce terme le roi ou Je duc de Normandie viennent au secours de la place, on continuera de se défendre; sinon, il faudra se soumettre au roi d'Angleterre. Cette proposition est acceptée, ‘a condition que les habitants ne fortifieront : point la ville, et que les Anglois pourront en tirer, à un prix raisonnable, tout ce dont ils auront besoin, et à condition encore que douze des principaux bourgeois seront envoyés en otage à Bordeaux.

Les. Anglois, sans entrer dans Mongégur, s’y fournirent de toutes les provisions qui leur étoient nécessaires. Ils se répandirent néanmoins au dehors pour fourrager les campagnes. Le châtelain d’Aiguillon leur rendit lâchement cette place. Tout le canton s ‘étoina, suivant notre.historien , qu'un des plus forts chéteaux du monde et le moins prenable, eût été livré de la sorte. Aussi le châtelain fut-il accusé à Toulouse et pendu comme traître. Le château de la Réole soutint au contraire un siége de onze semaines. Le gouverneur, réduit enfin à capituler , déclara qu'il n ‘entendoit pas livrer aux ennemis le moindre de ses compagnons ;

4o ‘ MÉMOIRES et les Anglois consentirent à les’ laisser sortir tous, pourvu qu'ils n’emportassent que leurs armes. ” |

Plus la perte du château d’Aiguillon avoit causé d’indignation et de regrets, plus la cour dé France avoit à cœur de la réparer. Le duc de Normandie assiégea cette place, l'année suivante, avec une armée de cent mille hommes, ou, selon d’aütres historiens, de cinquante mille. On commença par jeter un pont sur la Garonne; mais les assiégés, ayant Maunyÿ à leur tête, détruisoient l'ouvrage à mesure qu'il avançoit. Pendant six jours entiers, les François ne cessèrent leurs attaques, et cependant ils ne purent faire presqu'aucun progrès. Douze grosses pièces d'artillerie, amenées de Toulouse, produisirent peu d'effet, parce qu'on leur en opposoit d’autres aussi fortes. Mauny sortoit hardiment du château d’Aiguillon, et fourrageoit , sous les yeux même de l'ennemi, les campagnes d'alentour. Charles de Montmorency , maréchal de l’armée françoise, l'attaqua un jour avec tant de supériorité, qu'il fut renversé du choc et enveloppé de toutes parts; il étoit perdu si les Anglois n'eussent volé à son secours. Montmorency fut repoussé et poursuivi; à peine eut-il le temps de se

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. Ga mettre en sûreté par une prompte retraite. | Le duc de Normandie, quis’étoitvanté d'emporter le château et de faire la garnison prisonniére, déchu de ses espérances, dépêche le connétable vers le roi son père, pour l’instruire de l’état des choses. La réponse du mo- ER fut qu'on réduisit Aiguillon par famine, puisqu'on ne pouvoit le faire autrement. Ce-. pendant le roi d'Angleterre venoit en personne au secours de la place; mais les vents contraires l'ayant empéché de continuer sa route, le

célèbre comte d'Harcourt, seigneur normand, réfugié auprès de ce prince, et ennemi de la France, eñcore plus dangereux que né lavoit été le comte d’Artois, lui donna le fatal conseil d'attaquer la Normandie, tandis que l’armée françoise éteit en Guienne. En conséquence Édouard prit terre dans le Cotentin ; Philippe rappela aussitôt son fils et ses troupes. Le duc avoit promis de prendre Aiguillon; il ne voulut lever le siége qu'après que les seigneurs eurent décidé qu'il le pouvoit sans forfait, puisque le roi l'ordonnoit expressément. Les François furent attaqués dans leur retraite : Mauny en tua plusieurs et'en fit plusteurs autres prisonniers. Ces derniers lui annoncent les succès d'Édouard , la victoire qu’il a remportée à Créci,

et lui apprennent en même temps que ce prince vient de mettre le siége devant Calais.

A cette nouvelle Mauny est impatient d'aller joindre son maître ; il demande à l'un de ses prisonniers, chevalier normand, parent et favori du duc de Normandie, combien il donneroit pour sa rançon? Trois mille écus, répond le prisonnier, « Hé bien! réplique Mauny, » soyez libre, mais à une condition : c'est que » vous irez trouver le roi ou votre duc, et me » procurerez un sauf-conduit pour traverser la » France, moi vingtième, jusqu’à Calais, en » payant partout ma dépense. Si vous me » l'obtenez, je vous quitte de votre rançon; » je vous aurai même une obligation éter- » nelle; car je ne désire rien tant que de revoir » le roi d'Angleterre, et je ne m'arréterai » qu’une seule nuit dans tous les lieux où je » serai obligé de coucher en route. Si vous ne » l’obtenez pas, engagez-vous à revenir vous » Constituer mon prisonnier. » Le chevalier y consent, part aussitôt , se rend auprès du duc, obtient le sauf-conduit, le rapporte à Aiguillon, et reçoit gratuitement sa liberté.

Sans perdre un instant, Mauny se met en route avec ses compagnons. Partout il se nomme ; il présente sa lettre, et on le laisse

SUR L'ANCIENNS CHEVALERIF. 43 passer. Il gâgne ainsi Orléans ; mais dans cette ville, on l’arrête; on le conduit à Paris, et on l'enferme au Châtelet. Le duc de Normandie, qui avoit donne le sauf-conduit, indigné de cette violence dont il craignoit d'être luiméme soupçonné, se hôte d'en porter ses plaintes au roi, et lui demande l'élargissement du prisonnier. Philippe répond que loin d'élargir un homme qu'il regarde comme son ennemi mortel, il veut lui faire Roupe Ki téte. A ces mots, le duc.s’emporté jusqu’à menacer, non+-seulement de ne reprendre jamais les armes contre Édouard, mais de détourner ceux qui voudroient servir contre lui; il jure en sortant qu'il ne reviendra de sa vie à l’armée du roi. Quelque blämable que fût cette vivacité dans un fils et un sujet, le motif en étoit noble, et le roi méritoit peut-être encore plus que lui d'être blâmeé. |

Un chevalier du Hainaut sollicita longtemps la délivrance du prisonnier. Elle fut enfin accordée. Philippe répara même son injustice envers Mauny. Il le remboursa dé tous ses frais ; il voulut le voir, l’admit à sa table, et lui fit encore présenter dons et joyaux de la valeur de mille florins. Mauny ne les accepta qu'à condition que le roi d'Angleterre lui per-

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