‹ Mémoires sur l'ancienne chevalerie avec une introduction et des notes historiquesChapitre 7 sur 44 · A MÉMOIRES · texte numérisé non relu

A MÉMOIRES

mettroit de les garder, sans quoi il déclara : qu'il les renverroit. Ce procédé ne déplut point à Philippe ni au duc de Normandie : ils convinrent que c’étoit agir en loyal chevalier.

Edouard reçut Mauny dans son camp avec tous les témoignages de considération dus à tant de mérite , et aux services signalés que ce grand guerrier ne cessoit de rendre à sa couronne. Quand il fut question des présents du roi de France : « Vous nous avez toujours » servi loyaument, lui dit-il, et vous le ferez » encore ainsi que nous l’espérons. Renvoyez » au roi Philippe ses présents, nous avons » assez, dieu merci, pour vous et pour nous, » et nous sommes tres-résolus de vous faire » du bien, selon les services que vous nous » avez rendus. » Mauny renvoya les présents par son cousin messire de Mansac, s'excusant de son refus sur les ordres d'Édouard.

Toute l'Europe avoit les yeux fixés sur Calais. Cette ville étant la clef de la France, si Édouard réussissoit à s'en emparer, alors son ambition pouvoit triompher de tous les obstacles et ne plus connoître de bornes. Mauny, après avoir défendu Aiguillon pendant plus d'un an, et l'avoir enfin sauvé; après avoir pris tant de places, et remporté tant de vic-

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 45 tôires, instruit d'ailleurs par une longue expérience et par ses observations sur l’art. militaire, paroissoit l’homme le plus capable de diriger une entreprise de cette importance.

Édouard crut ne pouvoir mieux faire que de lui confier la conduite du siége. Les comtes de Warwick et de Stanfort furent nommés pour servir sous lui en qualité de maréchaux.

Philippe de Valois, avec une armée d’'enviraon deux cent mille hommes, vint pour secourir la place qui étoit serrée de près. Mais, désespérant bientôt de pouvoir réussir, parce que le camp de l'ennemi se trouvoit défendu par des marais impraticables , il envoya offrir la bataille au roi d'Angleterre, qui. n’avoit garde de sacrifier un avantage certain aux risques d’une action dont le succès ne pouvoit être que trés-douteux. Deux légats médiateurs travaillerent en vain à menager une suspension d'armes. Philippe eut le chagrin de se retirer sans avoir pu rien faire ni.par la force ni par les négociations.

Le siége duroit depuis près d'un an. Les braves Calésiens avoient résisté courageusement aux armes d'Édouaïd ; mais, vaincus par la famine, ils se voyoient réduits à implorer la clémence du monarque anglois. Jéan de Vienne, che-

valier bourguignon, qui commandoit dans la place, consentit à subir la loi de la nécessité. On offrit de se rendre. Édouard vouloit que ce fût à discrétion, et paroissoit altéré du sang de ces généreux François dont il auroit dû louer le zèle et le courage. L’humanité de Mauny fut leur unique ressource. Monseigneur, dit-il au roi, avec une sage et noble franchise, vous pourriez bien avoir tort : car vous nous donnez un très-mauvais exemple. Si vous faites mourir ces gens-là, et que vous nous envoytez dans quelqu'une de vos places, nous ne pourrions y aller si volontiers, puisqu’en pareil cas on nous traiteroit de même.

Plusieurs autres barons, encouragés par un si bel exemple, plaidèrent la cause des Calésiens. Je ne veux pas étre seul contre tous, répondit Edousrd. Mais il ne céda qu’à condition que six des plus notables bourgeois viendroient , la corde au cou, apporter les clefs de la ville et subir la peine pour les autres.

Le dévouement héroïque d'Eustache de Saint-Pierre et de ses cinq compagnons, sera toujours cité comme un trait digne de l’ancienne Rome. :

Malgré lessentiments d'admirationetde pitié qu'inspiroient les six victimes, leur mort étoit

résolue. Mauny conjura inutilement Édouard de ne pas souiller sa gloire par cette cruauté. La reine Philippe de Hainaut, un des ornements de ce siècle d'héroïsme, et célèbre par une victoire qu’elle avoit remportée en per— sonne sur le roi d'Ecosse, pouvoit seule désarmer la vengeance de son époux. Déjà le signal de l'exécution étoit donné; la généreuse princesse, enceinte et prête d'accoucher, se jette aux pieds du roi, et lui dit dans le langage du temps : Haa} gentil sire, depuis que Je repassai la mer en grand péril, je ne vous at rien requis. Or vous prie humblement un don , que pour le fils de sainte Marie, et pour l'amour de mot, vous veuillez avoir de ces six hommes merci. Édouard la regarde, et après quelques moments de silence : « Madame, ré- » pondit-il, j'aimerois mieux que vous fussiez » autre part qu'ici. Vous me priez de façon » que je ne püis vous refuser. Ainsi je vous les » donne à votre plaisir. »

Tel fut le dénouement d'une scène mémorable, sur la réalité de laquelle il est difficile d'avoir des doutes, quoique les historiens anglois n’en fassent point mention. Le monarque vainqueur se livrant aux transports d'une colère injuste, y joue un rôle bien moins glorieux

que les six bourgeois qui dévouent leur vie pour le salut de leurs malheureux compatriotes.

| Après avoir pris possession de Calais, et en avoir donné les plus belles maisons à Mauny et à quelques autres seigneurs , ce prince repassa en Angleterre, méditant de nouvelles entreprises. Une trève entre les deux couronnes sembloit devoir suspendre toute. hostilité. Mais Geoffroi de Charni, gouverneur .de Saint-Omer, souffroit trop impatiemment de voir les ennemis de la France maitres de Calais, pour ne pas saisir Poccasion de leur. enlever une conquête si importante. La garde en étoit confiée à Aimeri de Pavie, avide d'argent, qui avoit l’ame assez basse pour trahir par | intérêt un roi qui l’honoroit de sa faveur.

Charni le fait tenter par une offre de.vingt mille écus. Le perfide Lombard accepte ses propositions. Il promet de livrer à ce prix la ville et le château de Calais.

Édouard , promptement informé de la trahison, mande aussitôt le gouverneur. « Tu » sais, lui dit-il, que je t'ai donné en garde » ce que j'aime le mieux au monde apres ma » femme et mes enfants; tu l'as vendu aux

François, et tu mérites bien la mort.» Aimeri,

SUR L'ANCIENNE. CHEVALERIE. 49 se voyant découvert, tombe aux pieds du roi, lui demandegräce ; avoue le fait humblement ; « mais, ajoute-t-il, le marché peut se rompre » encore, Car je n'ai pds reçu un denier.»

Édouard, qui savoit profiter .de tout, lui.ordonne: de:céntinuer son marché, et dé l’avertir du jour dont il seroit-convenu poer livrer la place : à cette. Co re il sut) de Jui pardonner. ee “#68 | 4e

Le moment de on arrivé, Édouard s'embarque à l'entrée de la nuit et en silence, avec une troupe d'élite; il'arrive à Calais + il donne à: Mauny la plus grande preuve d’estime qué peut donner un:souveraim ateoututné à la victoire. x Messire Gautier, lui dit-il, je “» veux que Yous soyez. de cette. Lasgie le

» chef , Car.moi et mon fils nous corhbattrons » sous votré bannière.» … ::: 7.

Charni ne se défoit de rien. I FES avec confiance de la place pour en prenidré possession. Quelques barons françois étoient seuls. dans.le secret. Le roi Philippe ignoroit probablement l'entreprise; selon Froissart, il ne l'eût jamais conseillée à :eause de la trève. (Ceite remarque de l'historien fait honneur à la. bonne foi durprinee. )- Édouard s sé tient ca=

ché dans la tour, jusqu'à ce que le gouverneur TOME H. 4

5o 2. MÉMOIRES ait. touche les vingt. mille :écus ; sortant. alors avec son fils et deux cents hommes armés seulement d’épées et de haches, ils s'écrient tous ensemble : Maury:, Maury, à:la recousse. .

Les Anglais accourent; fondenti:sur les François ét des foréent de s'élaigner: Eustache de Ribaumont , également bravé'et vigoureux, eut l'honneur d’abattre deux fois Edouard qui combattoit toujours inconnu sous la bannière de Mauny ;. mais cet honneur tourna ibientôt à la gloire même du roi : Ribaumont fut contraint de se reidre prisonnier. Son: vainqueur le comhla de caresses; le: remit: bientôt'en:liberté,, et. sa montra: plus grañd'alurs qué quarñd,il vouloit exterminer lés Calésiènis: :° : ‘On perd de vue Mauny. pendant quelques années. La guerre fut suspendue; mais un autre fléau non moins redoutable’ désoloit l'Angleterre, et. surtout la ville ‘de Londres. Une cruelle peste emportoit chaque jour un grand nombre de citoyens, Maànÿ'eraignit que. si la contagion: duroit ‘encore quelque temps, les églises et les cimetieres:ne pussent suffire pour enterrer les morts ; atin d'y suppléer, il acheta du: supérieur des. frères de ; Saint-Barthélemy de ‘Spittle'un terrain situé hors de l'enceinte de da yille. H le fit clore de

SUR L'ANCIENNE CHEVALERIE. 5Â murs et consacrer par l’évêque de Londres.

L'année suivante l'utilité de ce funébre éta-

blissement ne se fit que trop sentir. On enterra

dans le nouveau cimetière “plus de nn ae mille personnes. | je Cependant la mort de Philippe de Valois.

arrivée en 1350, ayant fait passer sa couronne à Jean son fils, prince violent et téméraire, Édouard crut la circonstance favorable à l'exéeution de ses desseins ambitieux. On reprit les,

armes de part et d'autre: Jean succomba et

perdit la liberté à la bataille de Poitiers qu’il devoit infailliblement gagner s’il se füt conduit avec plus de prudence. Le dauphin Charles fut le jouet des plus terribles factions, avant. de pouvoir déployer cette profonde sagesse qui lerendit un des plus parfaits modèles qu’on puisse proposer aux rois: Ce prince gouver+ noit en qualité de régent; il avoit repris Pas-

cendant sur les factieux ,'et dirigeoit le timon de la France avec autant de sagesse que d'autorité; lorsque Édouard , irrité. du refus que

. firent les'états-généraux de souscrire au traité

honteux que le monarque françois, son captif, avoit.-eu la foiblesse de signer, vint dttaquer de nouveau-lé royaumé iavec: une armée. de.

pres de cent mille hommes. :: ‘":.: :

Le dauphin étoit trop prudent pour hasarder une bataille dont les suites auroient pu entrainer la ruine de l'État. Il avoit: pourvu à la: sûreté des places. Enfermé dans Paris, il abandonna les campagnes au hasard des événements. Le roi d'Angleterre, après avoir tenté inutilement le siége de Reims, monda:de ses troupes les environs de la capitale. Ce fut en vain qu’il envoya défier l'ennemi; jamais il ne put l’attirer au combat: Alors Mauny lui de- | mande la permission de faire du moins une course jusqu'aux barrières de Paris. Édouard y consent, nomme les seigneurs qui doivent l'accompagner, et confère même à plusieurs l'ordre de Chevyalerie. . 4

Si le régent n’eût pas mis un frein à l'impétuosité françoise, toute la noblesse alloit se précipiter hôrs de la ville, et peut-être auroit-on vu se renouveler de nouveaux désas— tres semblables à cèux qu'une aveugle témérité avoit déja fait naître tant de fois. Une escarmouche trés-vive, où il y. éut beaucoup de blessés de part et d'autre, ne servit qu’à faire . éclater la bravoure des combattants. Le roi d'Angleterre se retira le lendemain par Montlhéri. Le fameux traité de Bretigny , conclu en 1360, arréta enfin le cours des hostilités.

Mauny est nommé dans l'acte avec les principaux seigneurs anglois qui le signerent. Les chroniques de France et. de Saint-Denis ont défiguré son nom; elles. l’appellent Mourry, Magni, Maigni. Les noms ainsi dénaturés feroient de l'histoire un chaos, si la critique ne débrouilloit ce que l'ignorance a confondu.

Pendant la paix, Mauny trouva peu d’occasions d'accroître au dehors sa renommée ; mais il eut l'avantage de jouir tranquillement à la cour de son prince de la plus haute -considération et de toutes les. distinctions dues. à son mérite supérieur. Il fut nommé, avec un petit nombre d’autres seigneurs, pour accompagner dans Londres le roi de Chypre qui s'efforçoit d’armer les princes de l'Europe contre les Turcs. 11 assista au conseil où Édouard prit Ja résolution de soutenir Pierre-le-Cruel, roi de Castille, que Henri de Transtamare , son frère naturel, avoit entrepris de détrôner: et qu’il détrôna en effet avec le secours du céle- ‘ bre Duguesclin. . .

On sait comment se ralluma , sous le. règne de Charles V, l'incendie qui avoit si longtemps désolé les deux monarchies rivales.

L'appel des seigneurs de Guienne au roi de France, la sommation faite au prince de Galles

de se présenter à la cour des pairs, son refus de comparoitre, la confiscation des provinces qu'Édouard possédoit dans le royaume, l'habileté du monarque françois à saisir toutes les occasions de recouvrer ces provinces par la force des armes, fournissent une ample matiére à la plume des historiens. Arrétons-nous à ce qui tient à notre sujet.

Une puissante flotte sous les ordres de Philippe de Bourgogne , frère du roi, étoit sur le point de mettre à la voile pour aller porter la guerre en Angleterre , lorsqu'une armée angloise, commandée par le duc de Lancastre, fils d'Édouard , qui avoit Mauny sous ses ordres, pénétra en France par Calais, et ravagea les environs de Boulogne. A cette nouvelle, Charles fait marcher son frère , non pour combattre, mais pour arrêter l'ennemi. Ce prince occupe les hauteurs de Tournehem; les Anglois se retranchent dans le voisinage, et les deux armées demeurent long-temps en présence dans l’inaction. Le duc de Bourgogne, trèssupérieur en forces, impatient de livrer bataille, honteux de paroitre l’éviter, envoyoit courriers sur Courriers pour solliciter la permission de donner carrière à son courage.

Ne pouvant l'obtenir, tant le sage roi étoit

ferme dans le plan que sa prudence lui avoit tracé, il demanda instamment qu'il lui fût du moins pérmis de licencier les troupes et de se retirer ; Charles y consentit, parce qu'on n’avoit plus rien à craindre des Anglois.

‘Le duc donne ses ordres aux principaux officiers. À minuit on plie les bagages, on met le feu aux tentes et on part. Les feux qui brilloient d'espace en espace furent aperçus par les ennemis. Ils jugèrent d’abord que les François leur préparoient une aubade pour le lendemain. Lancastre leur fit prendre les armes, et ils se mirent en bataille.

Après avoir inutilement attendu deux heures, et chacun raisonnant à sa maniére sur le parti qu’on devoit prendre, le prince demanda à Mauny ce qu'il en pensoit. « Je ne sais, ré— » pond le chevalier, mais si j'en étois cru , je » ferois marcher tous mes gendarmes et mes » archers en ordre de bataille, et j'irois tou- » jours petit à petit; car le jour approche:

» ainsi on verra bien devant soi. » Lancastre étoit du même avis. D’autres soutenoient qu'il ne falloit rien hasarder. On envoya quelques cavaliers à la découverte. Avant leur retour , : Mauny dit encore au duc : Stre, ne me croyez jamais , si ces François ne s'enfuient. Montez

et faites monter vos gens, et les poursuivez dprément , et vous aurez une belle journée. Le duc ne pouvoit se persuader que tant de braves guerriers se retirassent de la sorte : il soupconnoit que les feux qu'on voyoit dans leur camp étoient un piége pour l’attirer; enfin il voulut attendre les coureurs. Ceux-ci arrivent et rapportent qu’en eflet l'ennemi a disparu. La eut messire Gautier de Mauny grand honneur , ajoute l'historien. Le duc de Bourgogne gagna tranquillement Saint-Omer ; le duc de Lancastre retourna de son côté à Calais.

Les suites de la guerre furent d'autant plus malheureuses pour Édouard , que ses troupes, en ravageant diverses provinces de France, ne firent qu'augmenter dans le cœur des François leur aversion pour lui. La prudence de Charles V , la valeur de ses généraux et le zèle de ses sujets ne tardèrent pas à réparer les anciennes pertes. Froissart ne parle plus de Mauny que pour annoncer sa mort en 1371.

Ce grand homme mourut à Londres, dont les barons anglois furent moult courrouces y pour la loyaute et bon conseil qu’on lui avoit tou jours vu et trouvé. Le roi d'Angleterre et ses enfants, les seigneurs, les prélats assistèrent à ses funérailles dans un monastère de char-

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treux qu’il avoit fondé hors de la ville , et où il fut inhumé. Il ne laissa qu'une fille mariée au comte de Pembrock, qui hérita de tous ses biens. Le sire de Mauny avoit été honoré par Édouard du cordon de l’ordre de la Jarretière que ce: prinee avoit créé en l'honneur de la belle et vertueuse comtesse de Salisbery.

On pourroit soupçonner Froissart de prévention en faveur de Mauny , son bienfaiteyr. Il parle dans ses poésies manuscrites des bien faits qu'il en a reçus, ainsi que du comte de Pembrock. Mais la candeur fait le caractere de cet historien, et ses liaisons intimes avec son héros semblent au contraire ajouter ur nouveau poids à son récit.

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