‹ Mémoires sur l'antiquitéChapitre 10 sur 12 · RUES · texte numérisé non relu

RUES

Ce n'est pas ici un des restes les moins importants de l'ancienne Athènes. A la vérité, il n'y a qu'un petit nombre de rues qui soient bien distinctes, et pour restaurer les subdivisions de ces quartiers, il faudrait d'abord compléter, d'après ce qui nous reste, le plan de toutes les maisons. Une telle restauration serait trop pleine de conjectures pour qu'il soit prudent de la tenter. Toutefois, il reste assez de traces de ces communications intérieures pour qu'on puisse se former une idée générale de leur distribution dans Athènes.

Il est indispensable de les partager en plusieurs classes, et voici, je crois, la division la plus simple et celle qui répond le mieux aux faits ; nous distinguerons :i° les grandes voies, destinées aux communications de toute sorte; 2» les rues striées, pratiquées par les chevaux et les chars; 3° les rues destinées aux hommes à pied, impraticables pour les chariots, et à cette classe nous rapporterons aussi les voies d'accession. Cette division, que nous avons faite d'après l'inspection des lieux, a de plus l'avantage de répondre à ce que nous voyons aujourd'hui même dans tous les pays, non seulement à la ville, mais aussi dans les champs et dans les montagnes.

1" Les grandes voies sont celles qui aboutissaient aux

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portes d'Athènes et conduisaient par exemple aux ports, à Eleusis, à Chalcis, à Suniura ; elles formaient un réseau dont on retrouve des parties dans toute la Grèce, et qu'il serait intéressant de rétablir sur la carte de l'état-major français. Dans la partie basse d'Athènes, occupée par la ville moderne, il est presque impossible de les retrouver, à moins qu'elles n'aient été établies sur un fond de rocher, aujourd'hui caché sous le sol. La direction de la voie Sacrée peut seule être déterminée avec quelque exactitude; hors de la ville, elle était large et construite avec un soin inusité chez les Grecs; c'est ce dont on peut se convaincre en suivant ce qu'il reste d'elle sur les rochers de la baie d'Eleusis, non loin des lacs Rheiti, dont elle faisait le tour. Quant à la partie qui aboutissait à la porte Dipyle, elle a disparu sous le sol. Les derniers déblaiements ont montré le point où elle aboutissait, mais ne laissent supposer l'existence d'aucune chaussée. Sur les collines qui nous occupent, deux de ces grandes artères ont laissé des traces assez profondes pour que, après avoir été exposées à l'action de l'air et des eaux depuis deux mille ans, elles puissent encore se reconnaître deux mille ans après nous. Une des deux surtout, celle qui aboutit à la porte Mélitide, et qui s'appelait -h Stà rr,ç koià-à? ôSôç, doit attirer notre attention : établie, comme son nom l'indique, dans le creux de la vallée, elle conduisait à la fois vers la plaine les chariots, les cavaliers et les eaux des pluies, qui s'y rassemblaient de tous les points des collines; elle était le chemin le plus court pour qui se rendait d'Athènes à Phalère ou à Munychie; ceux qui vont à pied au Pirée aujourd'hui même prennent souvent celte direction. Cette iïrande voie amenait donc à Athènes des marchandises de

toute sorte, venues par mer; ajoutez qu'elle offrit après Thémistocle une sécurité plus grande qu'aucune autre, puisqu'elle était comprise entre,';les Longs-Murs. Elle porte trois caractères bien remarquables : premièrement elle est striée transversalement de petits sillons faits au marteau et destinés à faciliter aux chevaux le tirage des lourdes voitures; secondement, elle a sur ses côtés de profondes et larges ornières, trace évidente des nombreux chariots qui l'ont parcourue; enfin, elle porte latéralement une grande rigole dont la section est carrée ; cette rigole, qui va s'élargissant vers la plaine et se prolonge sur toute la longueur de la vallée, recevait de toute part les filets d'eau que des centaines de rigoles plus petites lui apportaient. On ne peut suivre ce canal jusqu'à son extrémité inférieure, parce qu'il se perd sous le sol exhaussé ; mais nul doute qu'il ne se rendît à l'Ilissus suivant la pente naturelle du terrain.

Comme il est impossible de douter que ce faubourg n'ait été celui de la Cœlé et ce chemin celui qu'Hérodote désigne par ce nom, il n'est pas besoin d'une autre raison pour appeler Mélitide la porte qui se trouve près de Saint- Dimitrios, et Mélite le quartier de la ville dont cette porte était l'entrée.

Quant à l'autre grande voie dont nous avons parlé, c'est celle qui, dans des conditions tout opposées à la précédente, passe sur la crête de la colline du nord-ouest, au-dessus du grand abattoir, et, se dédoublant sur ce plateau, se dirige aussi vers les ports. Cette route a été très-fréquentée, moins pourtant que la précédente ; tracée sur la hauteur, elle n'a pas, comme le chemin creux, un canal latéral pour l'écoulement des eaux. Enfin, il n'est pas nécessaire de

répéter ici que la position de la porte à laquelle elle aboutissait n'est pas encore déterminée : était-ce la porte Piraïque ou la porte Hippade ? Est-ce une porte sans nom connu?

2» Les rues striées avec ornières étaient également destinées aux chariots; mais, au lieu de servir de tète à de grandes routes, elles établissaient seulement d'importantes communications intérieures. Le plan porte toutes celles dont nous avons pu reconnaître l'existence. La mieux conservée est celle qui contourne à mi-côte la colline du Pnyx, devant l'angle du mur d'enceinte ; elle paraît avoir abouti à la porte Mélitide et s'être dirigée vers le haut quartier de la colline du Pnyx. Les plus longues- se développent sur la pente septentrionale du Musée. Il est impossible que ces grandes rues ne fussenfque deux ou trois dans toute cette partie d'Athènes; mais, moins fréquentées que les précédentes, elles ont été moins bien préparées et n'ont reçu par l'usure que des ornières peu profondes. Ce qui prouve que beaucoup d'entre elles ont dû s'effacer, c'est que celles qui subsistent encore ont disparu dans beaucoup de parties, et que leur direction générale ne se reconnaît plus que par des tronçons disséminés. De plus, ces rues sont beaucoup plus tortueuses que les grandes voies : ce ne sont pas les maisons qui se sont alignées sur elles; ce sont elles qui ont circulé avec des largeurs inégales entre les maisons.

C'est probablement à ces deux sortes de voies publiques que s'appliquait surtout le décret rendu sous Périclés, soumettant à un impôt les maisons dont les portes s'ouvraient sur la rue. En elfet, deux portes s'ouvrant ainsi l'une vis-à-vis de l'autre auraient pu, dans certains en-

droits, occuper toute la largeur du chemin. On ne doit pas s'attendre, par conséquent, à trouver dans cette partie d'Athènes des trottoirs comme il en existe à Pompéi : la capitale intellectuelle de l'antiquité était certes moins bien percée que les villes de troisième ordre de l'Itahe. On dira peut-être que nous ne décrivons qu'un laubourg, mais la même chose a lieu dans l'enceinte, près du Pnyx, dans un des quartiers les plus fréquentés de la ville, et sur ce rocher à l'ouest duquel s'élève aujourd'hui l'observatoire, c'est-à-dire au Céramique intérieur. Ici, cependant, sur le bord méridional du rocher en pente, on peut remarquer un double chemin, à la vérité fort étroit : l'une des montées est striée .pour l'usage des chars; l'autre est interrompue par des degrés et ne pouvait guère servir qu'aux hommes à pied. Quant à l'Aréopage, c'est à peine si l'on y trouve quelques traces légères d'une voie publique, de sorte que le faubourg semble avoir été mieux percé que la ville. En était-il de même dans les parties basses, là où les maisons étaient bâties sur la terre et non sur le rocher? Je l'ignore : toutefois, rien ne prouve qu'il en ait été là autrement qu'ailleurs.

3® Pour les autres rues, qui sont comme les dernières articulations des voies publiques et seramiiient dans l'intérieur des villes, elles sojit, à Athènes, de beaucoup les plus nombreuses. Elles étaient fort étroites et formaient avec les rues principales des angles de toute grandeur; comme elles aussi, et plus encore, elles dessinaient des courbes variées et se brisaient de mille manières, pour passer entre les maisons. N'ayant point été striées au marteau, ni parcourues par des chariots, elles n'ont laissé que des traces légères; beaucoup d'entre elles

peuvent cependant être reconnues par un examen attentif. Les marques qui les décèlent sont de plusieurs sortes : les inégalités du sol furent aplanies ou comblées; là où la pente était trop rapide, des degrés rares et Jsas furent taillés ; une rigole latérale reçut les eaux qui découlaient des intervalles et des toits des maisons, pour les conduire dans lés rues principales et, de là, dans le grand canal de la Cœlé. Les voies d'accession proprement dites consistent souvent dans de simples couloirs existant entre les maisons, et de la largeur de deux hommes à peine, trèssouvent aussi, ce sont des escaliers plus ou moins régulièrement taillés dans le roc et aboutissant, soit à une maison, soit à une citerne, soit même à quelque petite place publique. Plusieurs d'entre eux sont fort bien conservés ; nous citerons entre autres le grand escalier, à l'angle sud-est de l'Aréopage; un escalier courbe, qui aboutit à la grande rue, devant le rempart du Pnyx; un autre escalier rapide, qui ^s'élève dans une entaille de rocher, sur la droite du tombeau de Cimon; au-dessus, et tout près de celui-ci, un fort bel escalier oblique, large et très-doux à monter; enfin, celui qui se voit à l'angle oriental de la coUine de l'ouest. Le Pnyx est également remarquable par ses escahers presque effacés : vers son angle sud-est, le rocher en est, tout couvert, et ceux-là doivent être fort anciens, car ils paraissent avoir été destinés à la foule qui s'écoulait de la place publique.

J'ajouterai une dernière remarque touchant la vie urbaine des anciens Grecs. On s'étonne souvent que dans nos villes les habitants se connaissent si peu les uns les autres, tandis que dans les contrées du Midi, et principalement dans les anciens temps, chaque personne con-

naissait non seulement toutes celles de son quartier, mais beaucoup d'autres qui habitaient d'autres parties de la ville. La distribution des rues produisait naturellement ce résultat : une personne ne pouvait sortir de sa maison sans être vue de ses voisins; dans ces petites ruelles, elle se trouvait face à face avec eux; dans les principales rues, elle les coudoyait, et, même dans les grandes voies, il lui était impossible de ne pas les apercevoir. De nos jours, du plus loin que nous voyons venir un homme que nous voulons éviter, nous prenons l'autre côté de la rue, et nous passons avec la conscience tranquille, parce que, sur le trottoir opposé, il est à dix mètres de nous. Ces petites comédies étaient à peu près impossibles chez les anciens, ou bien il leur fallait admettre une convention théâtrale toute particulière. Ajoutez que, les villes étant bâties en amphithéâtre et composées de maisons très-basses, souvent terminées en terrasses, on voyait, comme aujourd'hui dans Mégares, d'un coup d'œil chez tous les voisins ; dans la Cœlé, par exemple, on apercevait très-bien du Musée ceux qui habitaient sur les hauteurs du Pnyx ; on était, pour ainsi dire, sans cesse les uns chez les autres, et l'on eût assisté à plusieurs actes de notre vie privée, dont personne chez nous n'est le témoin. Enfin la vie publique occupait les anciens plus que les modernes ; ils étaient plus souvent au Pnyx, aux Portiques, à l'Agora, que chez eux ; là se nouaient et s'entretenaient des connaissances de toute sorte. Les femmes mêmes se voyaient souvent au temple et au marché, surtout à la fontaine. Et ainsi s'expliquent plusieurs dilférences que nous remarquons entre la vie civile des anciens et la nôtre.

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