‹ Mémoires sur l'antiquitéChapitre 9 sur 12 · MAISONS · texte numérisé non relu

MAISONS

Décrivons d'abord l'aspect ordinaire des ruines des maisons athéniennes. Supposons une chambre construite sur le penchant d'une colline : pour l'établir, on taillait dans le rocher un certain espace destiné à former une aire horizontale ; le sol de la salle ainsi nivelé, la paroi du côté du rocher était formée par le pan du rocher lui-même sur

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une hauteur d'autant plus grande que la pente était plus rapide ou la salle plus grande; le devant était au niveau du roc ou élargi par le déblai et soutenu par un mur d'appui; les deux côtés allaient en pente comme la colline. La salle se trouvait ainsi dessinée dans la pierre; il ne restait plus qu'à en continuer les murailles jusqu'à la hauteur convenable. Lorsque deux salles devaient être construites l'une à côté de l'autre, tantôt on ne faisait pour elles qu'une seule aire, que l'on divisait ensuite par un mur; très-souvent aussi on laissait entre elles une épaisseur de rocher qui servait de base à cette même muraille. Les murs des maisons ont à peu près tous disparu. Il ne reste d'elles que le travail préliminaire exécuté dans la roche vive. C'est sur ces restes qu'a été dressé le plan, sur lequel on doit se représenter comme ayant une certaine hauteur verticale le côté des chambres adossé à la colline. . Pour une maison construite dans ces conditions, il est évident que la porte ne peut être qu'en avant; il en résulte que cette partie même a presque toujours disparu, soit que les jambages aient été faits de petites pierres ou de bois, soit que les grandes pierres aient été enlevées par les modernes habitants des plaines. Pourtant un examen attentif permet de reconnaître plusieurs portes, quelquesunes avec un escalier sur le devant, deux ou trois avec un perron. De plus, vers l'angle oriental de la colline de l'ouest, on voit, dans un coin de maison, un reste de stuc jaunâtre appliqué sur la pierre, lequel a été protégé par la terre qui s'était éboulée contre lui.

Tel est pour ainsi dire l'élément d'une maison athénienne. Il est certain qu'il a existé dans ces quartiers des habitations réduites à une simple salle, parfois même

très-petite : on peut s'en convaincre par le plan ; il en offre de nombreux exemples, très-propres à expliquer le mot de Socrate. Mais le plus souvent on en voit plusieurs ensemble, non seulement disposées en lignes, mais groupées de telle sorte qu'elles ont évidemment dépendu les unes des autres et formé un tout; elles ont été ce que nous appelons aujourd'hui les pièces d'un appartement. Beaucoup de ces groupes présentent un plan analogue à celui des habitants de Pompéi, et quelques-uns ont dû appartenir à des personnes riches : on en peut juger au grand nombre des chambres, à leur distribution régulière, à leur bonne exposition. Ces grandes habitations offraient même des commodités particulières, par exemple des rigoles pour la pluie, des citernes, des réduits sacrés pour les tombeaux, de grands espaces libres pour les cours, tels qu'on en voit dans les atria et les péristyles des maisons de Pompéi. J'ai pubhé plusieurs de ces maisons dans le vol. XXXV de la Revue de rarc/u7ec/wre, 1878, ainsi qu'une portion du plan des collines dont nous parlons.

Le nombre des salles que nous avons relevées s'élève environ à huit cents, distribuées à peu près comme il suit : pour la coUine du nord-ouest, cent; pour celle du Pnyx, deux cents ; pour l'Observatoire, quarante ; pour la grande colline de l'ouest, cent cinquante; pour le Musée, deux cent cinquante ; enfin pour l' Aéropage, soixante environ. Il est évident que le nom'bre des habitations qu'elles composaient était beaucoup moindre. Mais, d'un autre côté, l'on n'a pu mettre sur le plan que celles dont les traces étaient visibles ; or, sur beaucoup de points, et principalement dans les parties inférieures des pentes, on voit que, des maisons écroulées, les eaux ont formé des talus qui

recouvrent souvent de grands espaces ; pour que la carte fût complète, il faudrait que tous ces terrains fussent dégagés et mis à nu; il est douteux que l'on y fit des découvertes d'un grand intérêt ; seulement le plan se trouverait ainsi complété, et l'on pourrait mieux apprécier la population de ces quartiers.

Si l'on jette un coup d'œil sur l'ensemble des collines, on s'aperçoit que les maisons n'y sont pas rangées partout avec le même ordre. Sur l'Aréopage, par exemple, les salles sont comme jetées pêle-mêle et au hasard, tandis que, derrière le Pnyx, elles sont disposées en lignes et comme en rues. Ce fait est plus saisissable sur un plan que sur les lieux mêmes, où les accidents du rocher cachent souvent aux yeux les directions générales. Ce qui m'a le plus frappé quand je faisais ce travail, c'est que, ayant commencé par les rochers les plus voisins de l'Acropole sur lesquels je n'avais remarqué aucun ordre, à mesure que j'avançais pour ainsi dire du centre vers la circonférence, je voyais ces alignements de plus en plus fréquents et étendus. Or, il est constant que, l'Acropole ayant été le point le plus central de la ville et le premier habité, la ville, en s'agrandissant, a du suivre précisément cette même marche ; il en résulte que, à mesure que la civilisation se développait, elle se manifestait dans Athènes par ce même signe auquel nous la reconnaissons aujourd'hui chez nous.

Avec ce fait en coïncide un autre non moins remarquable : les maisons vont en grandissant du centre de la ville vers sa circonférence. Quand on voit les aires taillées sur l'Aréopage et sur la pointe orientale du Pnyx, on ne sait ce que l'on doit le plus considérer, le désordre des cons-

tructions ou leur petitesse. La vieille Athènes fut un amas de petites masures; les hommes de ces temps anciens n'occupaient guère plus de place pendant leur vie qu'après leur mort. Ces aires, jetées pêle-mêle et presque toujours isolées, doivent correspondre à des demeures indépendantes les unes des autres, de sorte que chacun des Athéniens d'alors occupait une d'entre elles et rien de plus. Enfin, puisqu'elles existent encore et n'ont été ni agrandies ni ahgnées, ce centre de la ville est resté le même jusque dans les derniers temps et n'a point vu, comme la Cité de Paris, ses ruelles étroites et ses sombres réduits faire place à des rues droites et larges et à de brillantes habitations. Les mœurs de ces quartiers ont dû avoir toujours pour caractères l'indépendance et la pauvreté. Mais à mesure que l'on s'éloigne de ce centre antique, tout prend plus d'ordre, de. régularité, de grandeur : les chambres sont plus vastes ; elles sont groupées et dépendantes; elles forment des corps de logis et appellent de riches propriétaires. C'est ce que l'on remarque principa- .lement sur les parties élevées des collines, là où la vue s'étend sur la mer et les montagnes, et où l'air circule librement. Pendant l'été, la chaleur est extrême dans les parties basses de ces petites vallées; mais sur les hauteurs les vents étésiens, qui viennent des montagnes durant le jour, tempèrent l'ardeur du soleil ; et quand s'élève sur le soir la brise de la mer, tandis que les bas-fonds exhalent encore un air échautïé, les parties hautes jouissent de celle fraîcheur si renommée des belles nuits de l'Orient. Il n'est donc pas étonnant que nous retrouvions sur ces plateaux des demeures plus grandes, mieux distribuées, plus commodes, avec ces espaces libres

qui ont pu être des cours ou des parterres artificiels. Toutefois, il ne faut pas croire que, même dans ces grandes maisons, les pièces puissent être comparées pour leur étendue à celles que nous habitons. Il en fut à Athènes comme dans l'Italie du sud : le plus grand luxe s'accommodait de petits appparlements ; les actes de la vie intérieure s'accomplissaient dans des pièces séparées, et l'on suppléait à la grandeur des salles par leur nombre.

On remarque aussi aux extrémités de la ville, du côté de l'ouest, de grandes parois taillées dans le rocher, lesquelles, si elles ne furent pas divisées par des murs ou des cloisons, devaient former de grandes salles ou de vastes cours. Ce n'est plus celte fois sur les hauteurs qu'elles se trouvent, mais au contraire sur le bord même des collines, presque au niveau de la plaine. Observons ■qu'une grande route, dont nous parlerons plus loin, passait devant elles et conduisait aux ports; on est donc porté à considérer ces aires comme ayant appartenu à ces magasins et entrepôts, qui ne manquent jamais aux alentours des villes, sur le bord des grandes routes du commerce. Mais nous reviendrons sur ce sujet.

H nous reste à faire une dernière remarque générale : c'est que, sur les huit cents salles dont le plan nous offre le tracé, il n'y en a pas dix peut-être qui ne soient taillées à angles droits ; même les aires si étroites de l'Aréopage et du Pnyx intérieur ont ce caractère. C'est en effet la forme la plus simple et la plus commode que l'on puisse donner à une maison ; c'est elle qui se présente à l'esprit la première et qui est la plus facile à réaliser. Que la maison doive être couverte d'un toit ou qu'elle se termine en terrasse, qu'elle soit de petites pierres liées par du

mortier ou de grands blocs réunis par des pièces de fer, l'angle droit donne aux ouvriers, comme aux architectes, plus de facilité pourj construire. De plus, les meubles se rangent mieux dans Tintérieur d'une telle maison; cela permet en quelque sorte de gagner de la place et de trouver grande une aire même étroite, qui, de toute autre forme, eût fait perdre à l'habitant beaucoup d'espace. C'est peut-être une des principales causes pour lesquelles les anciens se sont presque toujours contentés de maisons si petites : ce système, suivi dès les premiers temps, n'a jamais été abandonné par eux, à moins qu'une nécessité absolue ne les y contraignit. 11 n'en est pas ainsi même de nos jours, où beaucoup d'hommes s'imaginent faussement gagner du terrain et donner plus de valeur à leur maison en la divisant en parcelles irrégulières, dans lesquelles tous les angles aigus sont en réalité perdus; il n'en était pas ainsi non plus dans les anciens temps de notre histoire, ainsi que le prouvent les vieux quartiers de nos villes, dans lesquels on passerait souvent beaucoup de temps avant de trouver une chambre tracée à angles droits.

L'usage des caves souterraines paraît avoir été presque inconnu chez les Grecs. A la vérité, il n'était pas facile d'en établir sur des rochers, site ordinaire de leurs villes et plus anciennement de leurs acropoles; quelle ville grecque ne fut pas d'abord un amphithéâtre de maisons? L'Acropole d'Athènes fut habitée longtemps avant les autres quartiers, et porta, comme on le sait, le nom de Polis jusqu'au temps où les maisons se multiplièrent audessous d'elle; mais ce fait n'est point propre à Athènes; il est universel pour toute la Grèce, et l'on ne trouverait

que peu d'exceptions dans toute l'antiquité. Les anciens habitants des acropoles ne songèrent donc pas à se creuser des caveaux. Ils eurent recours à d'autres moyens pour conserver leur vin et leurs autres aliments à l'abri des ardeurs du jour. Ces moyens, quels qu'ils fussent, se transmirent de siècle en siècle et sans doute se perfectionnèrent; mais il n'y a pas de caves dans les plus agréables maisons des collines d'Athènes. Toutefois, si le fait est vrai en général, il souffre aussi quelques exceptions : nous avons marqué sur le plan les caves encore subsistantes ; elles sont en très-petit nombre : c'étaient primitivement des cavernes ou cavités naturelles que plus tard on agrandit en les régularisant. Plusieurs d'entre elles furent transformées en sépulcres; d'autres paraissent avoir été destinées à des usages profanes ; nous donnerons tout à l'heure la description de celle qu'on nomme vulgairement prison de Socrate.

Édifices singuliers. — Nous ne pouvons nous arrêter tour à tour à chacune des huit cents maisons tracées sur le plan. Mais quelques-unes d'entre elles méritent une attention particulière.

Sur la colline du Pnyx, dans l'angle formé par les deux ravins, se voit une belle habitation, que l'on pourrait appeler la maison des quatre tombeaux, parce que, en effet, il y a dans une partie réservée quatre fosses sépulcrales rangées ensemble. La Revue de l'architecture {vo\. XXXV) en a donné le plan et la description détaillée. L'entrée de la maison est à l'angle méridional ; plusieurs degrés conduisaient à la porte et probablement dans une première enceinte, sur la gauche de laquelle se voient deux tombeaux ; tout autour sont rangées des chambres à la manière des atria de

Pompéi ; c'est dans une seconde enceinte, sur la droite, que sont disposés les quatre sépulcres. Peut-être les chambres qui entourent immédiatement cette habitation en faisaient-elles aussi partie, car elles paraissent n'avoir eu aucune entrée particulière. Tout cet ensemble est construit sur un sol incliné du nord-est au sud-ouest.

Vis-à-vis, sur la partie nord de la colline du Pnyx, on peut aussi reconnaître plusieurs belles habitations. Celles du sud-ouest sont les plus remarquables. Leurs entrées principales sont encore dans l'angle, et l'on y arrive par des degrés. La plus vaste est située la dernière vers le sud-ouest (voy. Rev. del'Arch., loc. cit.). Elle est dans une position admirable; elle domine au loin la mer et les ports ; élevée à peu près au niveau du vieux Pnyx, elle a en vue les beaux monuments de l'Acropole et toutes les montagnes de l'Attique. On y remarque une petite salle au milieu de laquelle est une tombe ; ce lieu, qui paraît avoir été une sorte de sacrarium, est retiré dans l'intérieur de l'habitation, selon l'usage cité dans le Palais de Scaurus, qui le place entre les appartements des deux époux.

Citons encore sur la colline du Musée un objet tout à l'ait digne d'attirer l'attention : en suivant horizontalement le sentier qui passe devant le tombeau de Cimon, on trouve sur la gauche une enceinte qui paraît avoir été une grande salle. Dans sa paroi sud-est sont taillés sept sièges, rangés en ligne et semblables à ceux que l'on conserve à l'Acropole. Derrière la paroi opposée se trouve un reste de mur qui marque la séparation de deux salles. Enfin, derrière les sept sièges, est une autre enceinte plus élevée, avec un escalier qui monte sur la gauche et une porte vers un

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angle du fond. Quelle conjecture peut-on hasarder sur cette ruine curieuse? Peut-on soupçonner ici quelqu'un de ces tribunaux inconnus dont Pausanias a sauvé les noms, le Parabysle, le Phénikion, le Triangle, la Batrachion? Estce une maison privée?

Au nord-est de la même colline, en face de l'Acropole, se trouve le lieu que l'on désigne arbitrairement sous le nom de prison de Socrate. Il est inutile de réfuter une opinion populaire formée au hasard, qui ne repose sur aucune donnée sérieuse et que les faits contredisent. Quelle que soit la nature de ces ruines, édifice public ou habitation privée, elles n'en sont pas moins une des plus considérables de celles qui nous occupent. Le rocher du Musée est en cet endroit taillé verticalement, sur une ' hauteur moyenne de 8 mètres et sur une longueur de 15; vers le nord-est est un angle formé par cette façade et par une saillie de rocher de plus de A mètres d'épaisseur. Sur cette façade s'ouvrent trois portes : celle du milieu, qui est la plus grande, est fort dégradée; les deux autres sont dans un bon état de conservation. A chaque porte correspondent des chambres creusées dans le rocher : 1» la porte du sud s'ouvre dans une salle de forme à peu près cubique dont la largeur est de 4'^ 70; le sol y est creusé en manière d'impluvium, et une petite rigole débouche au milieu de la porte d'entrée ; 2» la porte du milieu s'ouvre dans une sorte de couloir au fond duquel est une grande niche cintrée ; une porte de communication existe entre ce couloir et la chambre précédente; 3^ la porte du nord, haute de 2 mètres et large seulement de i"" 25 environ, donne dans une salle carrée, dont le plafond a la forme d'un toit peu incliné ; elle ne communique avec le couloir

que par un trou, qui peut-être n'existait pas primitivement. Dans son angle occidental est taillée une porte de forme arrondie, qui s'ouvre dans une seconde salle de forme inusitée. On remarque, en effet, que cette salle circulaire, d'une largeur de 4™ 75, se prolonge vers le haut et se resserre en une sorte de cheminée, à la manière de la fameuse cheminée octogone du palais des papes à Avignon, et que cette cheminée, à moitié fermée en dessus par une pierre plate, s'évase à sa partie supérieure et s'ouvre au-dessus du rocher. Enfin, devant ces caveaux, dont la destination est si difficile à déterminer, existait une construction plus grande, dont les pans du rocher formaient deux parois. C'est ce que prouvent les trous de soliveau régulièrement disposés sur la façade. (Voy. la dissertation de M. Ch. Hanriot sur le Tholus.)

Il est nécessaire de ne pas oubher que les cavernes de l'ancienne Athènes avaient presque toutes tourné aux usages des habitants, lorsque le culte ne les avait pas consacrées. Quant aux niches que l'on y rencontre parfois, il n'est pas nécessaire de leur supposer un caractère sacré; n'ont-elles pas pu servir aussi bien dans la vie ordinaire? Parmi les cavernes, il y en a qui n'ont été certainement que de simples caves; d'autres ont reçu les cendres des morts ; quelques-unes seulement, telles que les grottes de l'Acropole et de l'Aréopage, ont été consacrées à des divinités.

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