PAR LE TRADUCTEUR
L'acupuncture est une opération originaire du Japon, grand empire situé à l’extrémité de l’Asie et de la Corée, très grande province qui touche à la Chine et à la Tartarie chinoise.
Pour acquérir l’art de pratiquer l’acupuncture, les Japonais font usage d’une statue de
(1) L’auteur de cette traduction a résidé au Japon pendant l’espace de dix-huit ans ; il y a appris et pratiqué la médecine , qui consiste presque entièrement, chez ces peuples, dans les deux grands moyens thérapeutiques consignés dans ce Traité.
Le traducteur a rassemblé dans ce petit ouvrage tout ce qu’il y a de curieux et d’important dans la doctrine de ces peuples', et il se proposait de le publier après son retour en Europe , lorsqu’il mourut. Ses papiers passèrent én d’autres mains.
métal représentant la figure humaine, sur laquelle on a méthodiquement placé de très petits trous, pour indiquer les endroits où Ton doit enfoncer l’aiguille dans certaines maladies; ■rejette statue est recouverte de papier collé, afin qu’on ne puisse pas découvrir où sont ces trous si on n’a pas les connaissances requises pour en deviner exactement la position.
Celui qui aspire au grade de docteur dans ces pays, doit être tellement versé dans l’art de manier l’aiguille et dans celui de connaître les endroits où il est prescrit de pratiquer l'opération , ainsi que la profondeur à laquelle elle doit être faite, qu’il est contraint de toucher, sans la moindre hésitation , sur la statue, le lieu qui correspond à la maladie qu’on lui demande de traiter, et de décrire tout le procédé opératoire. Si après un tel examen, qui se fait d’une manière très scrupuleuse, le candidat est admis au grade de docteur, on lui donne le titre de kyu-day.
AOsaca, on fabrique de ces mêmes statues en bois ou en carton, et les différents endroits où il est ordonné d’introduire l’aiguille, ou sur lesquels on peut brûler des moxas, sont marqués par des points qui suivent des lignes de différentes couleurs pour indiquer leur succès-
sion. On donne à ces statues le nom de Tsoebosi (i), provenant de tsoe figure , et de bosi prêtre, c’est-à-dire figure de prêtre, parceque la tête est représentée entièrement rasée et semblable à celle des prêtres de ce pays.
L’acupuncture et le moxa sont d’un usage général parmi le peuple de ces contrées, ainsi que l’a rapporté Kœmpfer dans son supplément 3 et 4 'de l’histoire du Japon/
À Mijaco réside un personnage qui, par ses connaissances supérieures dans l’art médical, a seul le droit d’enseigner le maniement de l’aiguille, et de donner les préceptes qu’on doit apprendre; c’est lui qui examiné les candidats* qui les admet ou qui les rejêtte. Aucun de ses disciples, ni qui que ce soit dans l’empire, n’a la permission de pratiquer de son chef l’acupuncture , qu’après avoir reçu de cet homme un certificat qui l’en déclare capable.
Dès que quelqu’un est admis au nombre de ses disciples, il est tenu de s’engager, par un serment solennel , à ne jamais essayer ce moyen 'sans guide, et à ne donner aucune explication sur ce sujet à quelque autj-e , afin de prévenir
(i) Voyez les planches à la fin de ce Traité.
par là tous les malheurs qui pourraient résulter de l’incapacité ; puisque les calamités les plus affreuses et même la mort peuvent être causées pour avoir ignoré le& règles prescrites à ce sujet, et dont on ne doit sous aucun prétexte s’écarter (1), pour devenir expert en cette matière, il faut une application assidue de cinq à six ans.
Les figures de bois sur lesquelles les points servant à la pratique de l’acupuncture et à l’application du moxa sont scrupuleusement indiqués, ne peuvent être tracées que par le
(1) On voit que les Japonais ne pratiquent pas l’acupuncture avec légèreté ; il n’est pas étonnant que les médecins de ces contrées prennent d’aussi grandes précautions et redoutent si fort l’impéritie, quand on pense qu’ils n’ont que des notions fort incomplètes d’anatomie et qu’ils ignorent les lois les plus simples de la physiologie , telle que la marche de la circulation du sang. Tout chez eux ne s’établit que sur les traces de l’expérience. 11 est vrai aussi qu’il ne suffirait pas d’être anatomiste et d’éviter les nerfs et les veines pour pratiquer l’acupuncture, quelque simple que paraisse cette opération , mais qu’il s’agit encore de considérer les organes sur lesquels on opère et les modifications qu’on peut leur imprimer.
personnage dont je viens de parler, et cependant, pour un si important travail, il n’exige qu’un modique salaire (4 maîl et 5 maas , monn holl.) : comme il s’en occupe rarement, il m’eût été impossible de m’en procurer une, sans les vives instances de Kimoera Kitjenwn , l’un des médecins du daïri ou empereur ecclésiastique du Japon, et de ceux d’un des secrétaires du gouverneur de Mijàco. Ils me procurèrent de même plusieurs aiguilles.
Autrefois l’acupuncture au Japon était désignée sous le nom de farî-oels, provenant d efari aiguille, et de oets ou oetse, qui signifie frapper, parceque l’aiguille était introduite au moyen d’un petitmaillet; mais maintenant l’opération est désignée par l’épithète de fari-sats ou satse: ce dernier mot signifie piqûre, ce qui répond parfaitement à notre mot acupuncture ( 1 ).
Pour introduire l’aiguille, on place un petit tube ou conduit sur le lieu où l’on a à faire l’opération5 on y introduit l’aiguille, munie à sa partie supérieure d’un petit manche, sur lequel on frappe doucement avec le bout de l’index , on en traverse ainsi la peau, ensuite on
O) De acus aiguille, et punctura piqûre.
retire le conduit , et on continue à frapper sur l’aiguille, jusqu’à ce qu elle soit parvenue à la profondeur désirée.
En 1782, je fus témoin à Desima de l’effet surprenant d’une opération de ce genre. Un des employés de la factorerie fut attaqué d’une eolique affreuse; tous les remèdes du médecin hollandais de l’établissement étaient inutiles. Ce malheureux rampait et se tordait comme un ver sur les nattes ; il poussait des cris qui perçaient l’air et retentissaient d’un bout de l’île à l’autre, et invoquait la mort comme le seul remède à ses maux : nous en frémissions tous. Cet état durait ainsi depuis plus de vingtqu atre heures, lorsqu’un Jap onais, : qui avait y à parler à cet homme, vint le voir* et, étant instruit de ce qu’il ressentait* il lui promit aussitôt du soulagement : il le fit coucher sur le dos* saisit à plusieurs reprises la peau et les muscles du ventre avec ses mains, puis il tira son santok de son sein, et y choisit une,aiguille, qu’il enfonça à plusieurs reprises dans l'estomac, ou il la laissa en place. En moins d’une demi - heure la douleur était entièrement calmée, et le malade était comme dans un enchantement. Émerveillé d’un tel succès, je me fis faire cette opération en plusieurs en-
droits sur le bras, pour en faire l’épreuve, et je n’en ressentis pas la moindre douleur. Ces aiguilles sont en or ou en argent, et ne peuvent être d’autre matière; elles sont de différentes longueurs et minces comme un fil.
Les œuvres d’Hippocrate prouvent que déjà de son temps on se servait de moxa dans différentes maladies , 'ainsi qu’il est dit au livre I, De visu 9 tome II, page 352 .— De affectibus , sections xxx et xxxn, tome II, page 180. — De internis affectibus , section xxvi, page 229, etc. Dans les temps postérieurs, on trouve aussi quantité d’exemples et de preuves qui attestent l’usage de ce moyen que les Chinois et les Japonais; connaissaient sans communiquer avec nos peuples d’occident, ou au moins sans avoir rien pris d’eux. Le Thésaurus médicinal practicœ de Thomas Burnet , imprimé à Yenise en 1702 ,. entre autres ouvrages , en fait mention.
Je me suis appliqué avec beaucoup d’attention à préparer le moxa : l’on prend à cet effet Yartemisia vulgaris lati foliœ , que les Japonais nomment jamogi, et suivant leur prononciation mandarine gai ; on pend les feuilles de cette plante comme on fait de celles du tabac, à un bâton long et mince ; on les fait sécher
à l’ombre pendant huit à dix ans, puis l’on en ôte soigneusement les pédicules, et on les broie dans un mortier, jusqu’à ce que le duvet qui en résulte ait la mollesse requise.
Parmi plusieurs ouvrages qu’on me recommanda sur ce sujet, on fit grand cas du Jnesky; mais, le trouvant trop volumineux pour le traduire, je me borne à en tirer la préface que voici :
L’homme vit d’air et de sang. Manger et boire, être éveillé et endormi, se mouvoir et se tenir en repos pendant un certain temps, mais qui est irrégulier, sont toute son existence. C’est du dérangement de ces fonctions que résulte la cause première de toute maladie. Lorsqu’on est attaqué d’une maladie, soit interne, soit externe, la véhémence de son action diffère, selon que les cinq entrailles principales (1) ou les six parties les plus nobles (2) sont attaquées, car elles sont le siège de toute maladie. Voilà pourquoi un médecin habile
(1) Estomac, intestins grêles, gros intestins , vessie, vagin ou canal de l’urètre.
(2) Cerveau , poumon , cœur, foie , reins , utérus ou testicules.
recherche soigneusement , avant d’opérer, d’où elle peut dépendre.
Jadis on se servait très peu de poudres et de potions médicinales pour guérir les maladies ; l’on en déterminait rigoureusement le siège , et l’on notait attentivement s’il se trouvait dans les parties internes ou externes : ensuite on guérissait au moyen de l’aiguille ou du moxa. Dans l’ouvrage day-kjo ^eomposé par Koo-tu , et qui ne fut point brûlé du temps de l’empereur chinois Ziko-te (Tchy-hoangty), il est dit que l’usage de potions médicinales dans les maladies, comparé à l’aiguille et au moxa , est en proportion d’un à cinq, puisque l’on observait des effets infiniment plus salutaires du dernier que du premier moyen : cependant, depuis plusieurs années, l’on a publié une si grande quantité d’ouvrages de médecine, que les bons médecins ont à déplorer le vague où on est retombé, et qui fait que quelques uns ont moins souvent recours au moxa, et qu’on se sert aussi moins de l’aiguille. Il en résulte qu’on n’étudie plus avec autant de soin qu’auparavant les différentes parties du corps humain.
Celui qui en connaît parfaitement la structure s’aperçoit bientôt où le siège d’une ma-
ladie réside , et il applique aussitôt la brûlure du moxa ou l’aiguille à l’endroit qui lui est indiqué par les préceptes de Fart. L’analogie de ces opérations avec le siège de la maladie est pleinement prouvée par une guérison subite; de même le médecin parfaitement instruit dans son art découvre le siège d’unë maladie, à travers les parties de notre corps , avec autant de facilité qu’on entend et qu’on distingue une voix claire dans un appartement voisin.
Cependant il est bien difficile d’atteindre dans cet art à la perfection : c’est en considération de cela que Koo-tu composa, à l’école du médecin Jifak , son ouvrage, par demandes et par réponses, sur le cours de toutes les veines et de toutes les artères du corps, et sur la connaissance des endroits où il faut appliquer l’aiguille et le moxa ; ces endroits sont soigneusement décrits dans cet ouvrage.
Il est des maladies internes qui sont guéries par l’usagé des sudorifiques lorsqu 'elles résident dans la partie Supérieure du corps; par des vomitifs; lorsqu’elles en occupent le milieu ; et par des purgatifs, si elles résident dans la partie inférieure.
Il y en a pourtant où les sudorifiques , les vomitifs et les purgatifs ne font aucun effet :
c’est alors qu’il faut avoir recours à l’aiguille.
Cet ouvrage-ci se nomme Jnes-ky, ou les quatorze parties principales du corps : il n’y en a à proprement parler que douze, mais la ligne du milieu, qui s’étend depuis la gorge jusqu’à l’os des hanches, et qui est nommée nienginjakti et celle qui s’étend depuis le cou jusqu’à l’extrémité postérieure du même os, et qu’on nomme fokinjakt , y étant jointes , font le nombre de quatorze ( 1 ).
Celui qui prend à cœur d’étudier cet art doit avoir la plus grande attention à la division du corps humain, et à tous les renseignements qu’on en a donnés.
Cet ouvrage est composé par Kyozjo, premier médecin de l’empereur chinois à Pékin , et publié le sixième du premier mois de la première année du nengo-zizjoo , ou l’an i34i.
(1) Je doute que cette division se rapporte au tsoëbosi. S.