CHAPITRE VI
Disposition de M. Âraauld après la lecture des lettres de MM. les évôqoes d'Angers et de Comminges.
Ce fut en ce temps-là [que M. Arnauld fit] la lecture de la lettre que M. de Comminges avait écrite à M. d'Angers sur le sujet de la paix que Ton supposait ne dépendre que de son consentement, et de la réponse que M. d'Angers avait faite sur ce sujet; et ce lui fut un surcroît d'affliction de voir que Ton avait prévenu contre lui une personne de ce caractère, avec laquelle il souhaitait d'être encore plus uni par les liens de la grâce que par le sang et la nature. La lettre de M. de Comminges à ce prélat portait ce qui suit :
c Monseigneur*,
« Vous avez sans doute appris avec joie que la Providence de Dieu et la piété du roi m'ont engagé dans la plus grande affaire qui ait été depuis longtemps dans l'Église. Et quoique je n'aie ni les lumières ni la vertu nécessaire pour réussir dans un emploi si important, je m'assure toutefois que vous ne désespérerez pas du succès, parce que vous savez que Dieu se sert souvent dans les grandes choses des plus faibles instruments, pour faire éclater sa puissance et confondre la puissance du monde. Comme cette affaire a été commencée de concert avec les Pères Annat et Ferrier, jésuites, elle se continue aussi avec eux, et je vous dois rendre ce témoignage qu'il me paraît qu'ils désirent véritablement la paix, de sorte que comme je crois que ceux qui jusqu'à présent n*ont pas été d'accord avec eux la désirent aussi, si cette affaire ne réussit [pas], c'est plutôt une marque de l'indignation de Dieu sur nous que la faute des parties.
« Le P. Ferrier, qui est un des plus habiles de sa compagnie et qui a enseigné douze ans la théologie à Toulouse,
i. Cette lettre est imprimée (V. Œuvres d: Arnauld, t. I, p. 317); mais le texte d'Hermaot présente de si notables différences avec Timprimé qu'il est nécessaire de le transcrire en entier.
168 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT
a eu plusieurs conférences avee MM. de La Lane et Girard, dont vous connaissez sans doute le mérite; et ces conférences ont réussi fort heureusement. Car ces messieurs, ayant parlé tant pour eux que pour leurs amis, ont si bien éclairci leur doctrine sur les cinq propositions condamnées, qu'il ne peut rester aucun soupçon d'erreur contre eux, s'étant nettement expliqués avec les mêmes termes dont se servent les thomistes dans les écoles catholiques, et approuvés du pape et de tous les évêques. Mais le P. Ferrier a cru qu'il fallait quelque chose de plus, et qu'après avoir exposé quelle était leur doctrine,.il était nécessaire qu'ils donnassent encore des marques plus particulières de leur attachement et de leur soumission au Saint-Siège; et pour cela qu'ils déclarassent qu'ils recevaient toutes les décisions que les papes Innocent X et Alexandre VII ont faites sur ce sujet dans leurs constitutions, et qu'ils s'y soumissent sincèrement. Pour les dogmes, monseigneur, il n'y a nulle difficulté, parce que ces messieurs ont expliqué distinctement leurs sentiments, comme je viens de vous dire, et qu'ils veulent même les soumettre entièrement au jugement de Sa Sainteté, dont ils protestent qu'ils révèrent Tautorité suprême autant que personne du monde. Mais ils ont de la peine pour la définition du fait, et voulant bien condamner toutes les hérésies que Sa Sainteté a dit être de Jansénius, ils ne peuvent se résoudre à témoigner que cet auteur les ait enseignées, parce qu'ils disent qu'après une humble et exacte recherche de ses sentiments, ils demeurent convaincus qu'il ne soutient autre chose que la doctrine de la grâce efficace par elle-même, telle que les thomistes l'enseignent, et que, s'il s'est servi de quelques expressions qui paraissent d'abord un peu dures et qui ne sont pas tout à fait conformes au langage de l'école, il n'y a pourtant aucune différence dans le fond entre sa doctrine et celle de saint Augustin, de saint Thomas, et même des nouveaux thomistes. Et quoiqu'ils avouent avec respect que le pape a très saintement condamné les cinq propositions, et que comme on lui avait donné à entendre que Jansénius les avait avancées et soutenues, il a eu raison de les considérer comme tirées de son livre et contenant sa doctrine, ils ne peuvent toutefois dire qu'ils croient ce fait, parce que le contraire leur paraît véritable.