LIVRE XXXII
grandes plaintes au roi, mais sans les faire éclater, et obtinrent de S. M. des ordres secrets pour en faire saisir les exemplaires dans toutes les villes où ils pourraient avoir été transportés ; mais ils obtinrent ces ordres avec tant de précaution et si peu de bruit que, depuis le samedi [...] mars qui fut le jour qu'il[s] fu[rent] donné[s], ils firent par une incroyable vigilance qu'il ne se fît la moindre recherche dans Paris, et qu'on n'eût pas même la moindre découverte du dessein qu'ils avaient de le faire supprimer.
Le vendredi 6' du même mois, le P. Senault, de l'Oratoire, ayant eu avis de ce qui s'était passé chez les Pères de sa congrégation dans le collège de Troyes, alla en diligence assurer M. Colbert qu'il n'y avait nulle maison dans leur congrégation qui ne fût tout à fait soumise à S. M. et qui ne rejetât tous les livres et tous les libelles où leurs Pères sauraient qu'il y aurait la moindre chose qui lui fût désagréable. Ce ministre lui répondit qu'il n'avait point expédié d'ordre au lieutenant-général de Troyes défaire visite dans leur maison, mais seulement chez Le Fèvre, libraire et imprimeur de leur collège, parce que Ton avait donné avis de bonne part à S. M. qu'il y avait un journal de tout ce qui s'était passé à Rome dans l'affaire des Jansénistes, imprimé en Hollande et conduit à Troyes par leurs soins dans huit ou dix ballots ou caisses. Que S. M. avait dessein de faire saisir ce livre et d'en empêcher la publication et le débit dans tous ses Étals. Cette découverte ayant rompu les mesures des Jésuites, ils prirent le parti de se déchaîner ouvertement contre le Journal de M. de Saint-Amour, et publièrent partout que les jansénistes n'avaient point voulu de paix dans les conférences, et qu'ils l'avaient rendue infaisable par la publication de ce pernicieux livre, dont ils avaient dessein de faire leur bouclier contre l'autorité du roi, du pape et des évêques; quoique le but de ceux qui traitaient la paix eût été de le supprimer, et que M. de Saint-Amour même en fût convenu, si l'on eût pu convenir des conditions de cet accommodement.
La précipitation de ces Pères réduisit les amis de l'auteur de ce Journal à le publier sans retardement. Car comme ils virent qu'il ne serait plus temps de le répandre dans le monde lorsque l'on aurait employé l'autorité royale pour le supprimer avant même qu'il eût paru dans Paris, et qu'il
se justifierait assez par lui-même quand on le lirait, ils commencèrent à en faire la distribution et à l'envoyer partout le 7« jour d'avril. Et d'abord M. le Procureur général du Parlement de Paris en ayant fait lire chez lui une bonne partie, ceux qui assistèrent à cette lecture lui donnèrent leur approbation, quoiqu'ils témoignassent qu'il eût été à souhaiter que cette publication se fût faite dans une conjoncture plus favorable, et dans un temps où il aurait trouvé moins de contradiction et un plus grand nombre d'approbateurs. On y admira la sincérité et l'honnêteté de l'auteur, et ce caractère de vérité qui règne dans toutes les pages de son livre, sa fidélité, sa prudence, et cette merveilleuse exactitude k remarquer jusqu'aux moindres circonstances des choses qui concernaient sa négociation ; son adresse à démêler les choses les plus enveloppées sous ce secret mystérieux qui est si naturel aux Italiens, et sa pénétration dans tous les secrets de leur politique la plus raffinée; enfin cette rare intrépidité qui lui avait fait entreprendre la composition et la publication d'un ouvrage de cette nature, sans craindre les maux temporels qui en pouvaient être la suite par le crédit que ses ennemis avaient auprès des puissances,^dans l'Église et dans l'État.
Le dimanche 8 du même mois, les Jésuites ayant appris la distribution qui s'était faite de ce livre chez les personnes les plus considérables de Paris, se distribuèrent euxmêmes dans tous les quartiers de la ville pour s'en plaindre hautement comme du plus méchant ouvrage et du plus injurieux au Saint-Siège, à l'Église et à l'ordre des évoques qui eût jamais [étél mis au jour par les plus grands ennemis de l'Église et de l'État. Ils engagèrent leurs amis à faire tous leurs efforts pour en recouvrer un exemplaire, et donnèrent ordre aux libraires qui étaient dans la dépendance de leur société d'en faire une perquisition exacte par le moyen du syndic et des adjoints. Ils en parlèrent à M. le chancelier d'une manière encore plus terrible qu'ils n'avaient fait au roi. Mais tout ce bruit et ce grand éclat ne servirent qu'à faire connaître de plus en plus le mérite d'un livre que l'on préjugeait valoir beaucoup, puisqu'ils en témoignaient tant de peine, et à le faire rechercher avec plus de curiosité par ceux qui ont le goût bon et qui jugent sainement des choses.