‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 137 sur 455 · Livre xxxii · texte numérisé non relu

Livre xxxii

cloute mépris, et avait lu Tordre du roi d'une autre manière qu'il n'était conçu. Qu'au reste, il leur recommandait avec toute TafTect ion possible de ne garder chez eux nul des livres de ces messieurs.

Ce magistrat de Troyes témoigna de son côté que cet ordre ne portait pas précisément qu'il se transportât au collège de l'Oratoire, mais bien que ces ballots se devaient décharger chez un officier du collège, et qu'il s'était persuadé qu'on lui avait marqué par là que ces livres pouvaient être arrivés à Troyes par Tordre de ces Pères, qui auraient donné ordre qu'on les adressât à leur libraire; non pas qu'il les crût capables de rien entreprendre contre l'autorité du roi, mais dans la vue qu'il pourrait leur rendre service en faisant voir, ou que c'était une calomnie inventée contre eux par cet avis qu'on avait donné au roi, ou que s'il se trouvait des livres, qu'ils ne serviraient qu'à confirmer encore la bonne opinion dans laquelle ils étaient de ne rien faire contre Tobéissance que des sujets doivent rendre à Tautorité de leur souverain.

Les Jésuites, voyant le renversement de leurs intrigues et la ruine de tant de vains efForts qu'ils avaient faits pour faire saisir ce livre, ajoutèrent à leurs calomnies, qui sont leurs armes les plus ordinaires, un bruit qu'ils répandirent partout, que le roi, étant convaincu par sa propre expérience que les jansénistes ne voulaient pas de paix, que c'étaient des hommes inquiets et propres à former et à entretenir des cabales, s'était enfin résolu de faire vérifier une déclaration contre eux, par laquelle il les bannirait hors de son royaume avec pertes de leurs bénéfices et confiscation de leurs biens.

Ce bruit étant venu aux oreilles de la plupart de ceux des disciples de saint Augustin qui étaient à Paris, quelquesuns d'entre eux en prirent tellement Tépouvaule, qu'ils ne purent eux-mêmes se retenir de déclamer contre la publication de ce livre, jusque-là que les plus considérables d'entre eux s'offrirent d'en faire la dénonciation contre l'auteur, et contre ceux qui avaient eu part à cet ouvrage, n'étant pas raisonnable que pour une ou deux personnes coupables de cette imprudence, tous les autres qui défendaient la même cause et qui avaient le même intérêt qu'eux dans la défense de la vérité fussent exposés aux violences de leurs ennemis et aux maux que l'édition de cet ouvrage pourrait attirer

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sur eux. Quelques-uns même portèrent leur ressentiment jusqu'à dire qu'il fallait que Port-Royal le désavouât, afin que l'on sût dans Paris qu'il n'y prenait point de part, et qu'il ne voulait nullement mettre obstacle au bien de la paix.

Mais les plus sages d'entre eux, ayant considéré la chose de plus près, remontrèrent à ceux qui étaient les plus animés que c'était aller trop avant que de décrier ainsi euxmêmes paravance un ouvrage de cette qualité qu'ils n'avaient vraisemblablement jamais lu. Qu'ils devaient juger de ceux qui avaient fait cette publication avec plus de charité qu'ils ne faisaient, et se persuader qu étant aussi sages comme ils avaient toujours paru jusqu'au jour de la publication de ce livre, il était à présumer qu'ils n'avaient agi que par de bonnes raisons, et qu'il était juste de les écouter avant que de censurer si rigoureusement leur procédé. Qu'il n'y avait nulle occasion de parler de Port-Royal en cette rencontre, puisque M. de Saint-Amour, qui avait bien voulu mettre son nom à ce livre, n'avait jamais demeuré dans Port-Royal : qu'il n'avait jamais pris nulles mesures avec Port-Royal pour le composer ni pour le faire imprimer, n'ayant pas voulu embarrasser cette maison en lui faisant part de l'édition de son ouvrage. Que d'ailleurs Port- Royal n'était pas pour désavouer un livre en particulier, ni pour donner une déclaration de cette nature, puisque ce monastère se défendait de rien prononcer contre le livre de Jansénius, par cette raison si juste qu'il ne pouvait pas porter jugement d'un fait qu'il ne connaissait point, n'ayant jamais lu ce livre, qui n'avait nulle proportion avec l'intelligence des religieuses consacrées à Dieu. Qu'enfin ce serait pécher contre le bon sens de vouloir rendre responsables de ce livre des personnes qui n'y avaient nulle part, pendant que celui qui l'avait composé s'en reconnaissait pour auteur et se déclarait lui-même.

Personne ne témoigna plus [de] chagrin de la distribution de ces exemplaires que M. Girard, qui d'ailleurs voulait acheter la paix en baissant beaucoup sur les derniers expédients, de peur de perdre le fruit de ses premiers travaux et du succès de ses conférences avec le P. Ferrier, où ses articles qui concernaient le dogme avaient été reçus comme sains et orthodoxes.

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Ayant lémoigaé ses peines à une de ses sœurs, religieuse à Porl-Royal, il lui écrivit ce billet le 12 avril :

« Ne soyez point en peine de mon ennui. Je ne sais pourquoi je vous en ai parlé; il faut bien se préparer à d'autres choses quand on veut tout de bon défendre la vérité.

« J'eus encore une terrible attaque mardi au soir; mais Dieu me fit la grâce de ne me point relâcher. J'ai résolu de ne me mêler plus de l'affaire tandis qu'on la traitera en la manière qu'on fait. Cependant voilà un billet que j'écrivis hier matin pour me délivrer de tous ces embarras.

Copie du billet :

« Il n'était point malaisé de prévoir les suites de la publication du Journal. On m'a donné conseil de disparaître pour éviter quelque violence. Ainsi me voilà privé de voir N... comme elle me l'avail ordonné Celte rencontre, qui m'ôte cet avantage si considérable, me va procurer un bien que j'estime beaucoup, puisqu'elle me <lélivrera tout à fait de cette importune négociation qui n'est qu'une tentation pour m'affaiblir.

« M. Le [Nain] tâcha hier de m'intimider par ses paroles aigres, et il prit occasion du plus innocent de tous les discours pour insulter. J'espère que Dieu me fera la grâce de ne succomber pas à ces attaques, et de demeurer aussi ferme contre les reproches des amis que contre les menaces des ennemis. Je vois bien qu'on veut avoir notre signature à quelque prix que ce soit. Et moi, je suis résolu de mourir plutôt que de la donner contre notre conscience. Je ne suis retenu que par ce seul lien. Je me suis tant de fois expliqué là-dessus qu'il serait inutile de m'expliquer davantage. »

Voilà ce que lui valut la gène qu'il avait donnée à son esprit pour chercher des tempéraments dans cette atfaire, et il ouvrit enfin les yeux pour reconnaître que ceux dont on vantait tant les bonnes intentions n'en avaient que de très mauvaises.

Enfin, le 14 mai, le lieutenant civil au Châtelet de Paris prononça une sentence contre le Journal de M. de Saint- Amour, qu'il joignit avec le Manuale catholicorum pour le condamner au feu. Mais il a survécu à cette sentence qui voulait le réduire en cendres ; sa flétrissure apparente n'empêcha pas qu'il ne fût lu avec approbation et avec

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estime, même par les ministres du roi, et il est encore aujourd'hui l'ornement des bibliothèques.

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