‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 144 sur 455 · LIVRE XXXÏI · texte numérisé non relu

LIVRE XXXÏI

Taulorité des Pères, ni des décisions des conciles, ni de l'histoire de l'Église, mais seulement des opinions des scholastiques modernes, de la brigue et de l'appui qu'il avait dans ses habitudes chez les grands; et sa réputation n'était fondée que dans une certaine opinion qu'on avait de sa suffisance, qui n'avait jamais paru que dans les disputes publiques, où l'en remporte souvent le prix par un peu de philosophie et de raisonnement humain.

Quoiqu'il accusât d'hérésie et de nouveauté ceux qui établissaient leurs sentiments par l'Ecriture et par la tradition, il n'a jamais néanmoins composé d'écrits contre eux, parce qu'il était incapable de rien produire en public. Il lui suffisait d'en parler avec beaucoup de mépris, et de dire que la multiplication de leurs livres achèverait de les perdre. Cependant ceux qui le connaissaient dans le fond étaient fort persuadés que cette conduite n'était nullement un effet d'humilité chrétienne, et qu'il aurait fait autant de livres qu'aucun autre, si ce moyen lui eût été avantageux pour soutenir ou pour augmenter sa réputation. Mais cette modestie apparente était un voile sous lequel il couvrait ses véritables défauts.

L'assemblée de la Faculté tenue en présence de M. le chancelier Séguier, les constitutions des papes Innocent X et Alexandre VII, les délibérations de l'Assemblée du clergé et la déclaration du roi vérifiée au Parlement, étaient les seuls livres qu'il citait dans ses dernières années, et il les produisait sans cesse dans tous les entretiens qu'il avait avec ceux qui le visitaient.

Le choix qu'il fit de M. Guischard pour lui succéder en la charge de grand maître du collège de Navarre parut peu judicieux, ayant pu jeter les yeux sur plusieurs autres personnes plus habiles, qui ne lui étaient pas moins dévouées que ce normand, si ce n'est peut-être qu'il ait eu dessein de préférer le moins habile à tous les autres, afin de faire dire après sa mort que l'on avait fait quelque perte en sa personne.

Il n'a point eu d'ambition pour s'élever aux grandes charges, parce qu'il les voyait trop au-dessus de lui ; mais il s'est renfermé dans les bornes d'une domination pédantesque qu'il a exercée sur la Faculté de théologie et sur toute l'Université de Paris.

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Il employa l'artifice et la fourberie pour exclure M. Frizou*, soQ prédécesseur, et comme il le savait peu éclairé dans les matières de théologie, il lui fit signer une thèse pleine d'erreurs et d'hérésies, qu'il avait lui-même concertée avec quelques autres, afin que son incapacité fût connue de tout le monde, et que par le crédit qu'il avait auprès des puissances il pût s'emparer de sa place. La chose lui ayant réussi contre l'avis des plus sages, qui croyaient qu'ayant porté la robe de jésuite, cette charge ne devait jamais le regarder, il ne pardonna jamais à ceux qui lui avaient voulu donner l'exclusion ; la puissance qu'il y usurpa fut toujours sans bornes et sans mesure ; il ravit à ceux de sa communauté tous leurs droits et leurs privilèges pour la réception de ceux qui se présentaient pour y être incorporés; et sans consulter ses confrères, il se rendit le maître absolu de la réception des candidats, ne prenant aucun soin d'examiner leur capacité, et considérant uniquement son intérêt.

Autant qu'il était uniforme et constant dans son extrême aversion pour la pureté de la morale et pour la discipline de l'Eglise, autant savait-il s'accommoder au temps et suivre selon ses intérêts les mouvements de l'État. Pendant la Fronde et les barricades, il disait nettement du cardinal Mazarin^ qu'il avait toujours bien jugé que ce ministre n'était qu'un brouillon et incapable du gouvernement. Mais quand il l'y vit rétabli, il fit une rétractation publique de ce qu'il avait dit contre lui, avouant qu'il s'était trompé, que c'était un homme très habile, et qu'il avait beaucoup plus d'esprit et de jugement qu'il n'avait cru.

Les Mémoires de M. Taignier, qui le connaissait aussi particulièrement qu'aucun autre, ont fourni la matière de cet éloge. M. de Launoy en aurait peut-être dit davantage, mais ce docteur l'ayant trouvé indigne de trouver son rang parmi les hommes illustres du collège de Navarre dans l'histoire qu'il en a écrite, on ne peut guère juger de son sentiment que par ce mépris qu'il a fait de sa personne.

1. Pierre Frizon, docteur de Sorbonne, d'abord jésuite, ensuite grand-maître de Navarre, jusqu'en 1635, mort en 1651.

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