LIVRE XXXI
Jansénius et de ceux qui soutiennent sa doctrine, et en quoi ils sont opposés; et ensuite quels sont les moyens de les accorder.
« Molina et ses défenseurs sont ceux qui leur sont plus directement contraires. Car Jansénius soutient, comme nous avons déjà dit, que toute grâce de J.-C. est efficace par elle-même et fait infailliblement agir celui à qui Dieu la donne, de sorte que le libre-arbitre lui est entièrement soumis, et que par un attrait victorieux elle surmonte toute la résistance qu'elle trouve en la volonté pour Teffet prochain pour lequel Dieu veut absolument qu'elle agisse et qu'elle nous fasse agir sans aucune contrainte. Et Molina au contraire soutient que toute grâce donne simplement le pouvoir d'agir, et non pas l'action, mais laisse la volonté dans une liberté d'indifférence d'agir ou de n'agir pas, et que la grâce ne détermine pas la volonté, mais que la volonté détermine la grâce.
« Il y a d'autres adversaires de Jansénius qu'on pourrait appeler demi-molinistes, (pourvu qu'on ne prît pas le mot en mauvaise part), lesquels avouent que la grâce d'action détermine la volonté, qu'elle est victorieuse de la résistance de la nature corrompue, qu'elle opère efficacement, invinciblement, insurmontablement, infailliblement, par une douceur ou attrait qui emporte le consentement de notre volonté, et ils se servent de toutes ces façons de parler dont les jansénistes se servent, et que les uns et les autres ont tirées de saint Augustin. Mais ces docteurs demi-molinistes disent que cette grâce efficace qui donne l'action et l'accomplissement des préceptes est une récompense et une suite de la fidélité que la volonté a eue en correspondant à la grâce de la prière, laquelle nous laisse dans la liberté d'indifférence de prier ou de ne prier pas; de prier comme il faut sicut oportet... ou de ne prier pas comme il faut. De sorte que si nous prions comme il faut, nous obtenons assurément la grâce efficace invincible et qui donne l'action, et si nous ne prions pas, ou ne prions pas comme il faut, cette grâce nous manque ; la concupiscence demeure la maîtresse, et notre âme est toujours sous la domination et la tyrannie du péché.
« Ces théologiens sont dans les sentiments de Molina pour la grâce de la prière, et dans ceux de Jansénius pour la
grâce d'actioQ. Mais les purs molinistes et eux s'accordent pour combattre les jansénistes, lesquels n'admettent aucune grâce suffisante qui laisse la volonté dans l'indifférence, au lieu que les molinistes n'en reconnaissent point d'autre, et que les demi-molinistes soutiennent qu'au moins celle de la prière est de cette nature.
« Les nouveaux thomistes sont opposés aussi aux jansénistes, quoiqu'ils soutiennent la grâce efficace par ellemême, et voici en quoi :
« Les molinistes et les demi-molinistes opposent à ceux qui soutiennent que toute grâce est efficace par elle-même, qu'ils établissent l'impossibilité des commandements de Dieu pour ceux qui ne les accomplissement pas, parce que s'ils ne les accomplissent pas, c'est par le défaut de cette grâce efficace qui leur manque. Et comme il ne dépend pas d'eux de l'avoir, mais de la pure libéralité de Dieu, il s'ensuit que Dieu commande des choses impossibles à ceux à qui il ne donne pas cette grâce. Or ces thomistes modernes, pour se mettre à couvert de ce reproche, disent qu'encore que pour agir effectivement et pour accomplir les commandements de Dieu, il soit nécessaire d'avoir une grâce efficace par elle-même qui détermine la volonté et qui lui donne l'action, cela n'induit pas l'impossibilité des préceptes en ceux qui ne les accomplissent pas, parce que bien que Dieu ne leur donne pas cette grâce efficace, il leur donne une grâce suffisante, et que c'est assez pour sauver la possibilité des commandements.
« Et quand les molinistes les pressent et leur disent qu'une grâce ne peut être appelée suffisante outre laquelle il faut encore quelque chose pour agir, ils répondent que cette grâce est suffisante pour justifier la conduite de Dieu et pour établir sa justice dans l'esprit et dans la créance de tout le monde, parce que si elle ne donne pas l'action du précepte, elle donne le pouvoir prochain de l'accomplir'.
« Janséniusau contraire dit que la conduite de Dieu est suffisamment justifiée, quelque commandement qu'il ait fait à ceux à qui il ne donne pas la grâce efficace pour l'accomplir, parce qu'il ne dénie cette grâce qu'à cause du
1. Ce curieux opuscule d'Arnauld est peut-être le meilleur commentaire qu'on puisse donner des premières Provinciales.
péché qui en rend indignes ceux auxquels il ne la donne pas, et qtie tous les commaTidements, ou pour mieux dire l'esprit de tous les commandements, se réduisant au précepte de la charité qui a été donné à l'homme lorsqu'il a été créé dans l'innocence, comme il s'est une fois rendu indigne par son péché des secours de la grâce nécessaire pour faire toutes ses actions dans Tordre et dans l'esprit de cette charité, quand Dieu donne sa grâce, il fait miséricorde à ceux à qui il la donne, et quand il ne la donne pas, il fait justice, et personne ne se peut excuser d'être criminel sur le'défaut de cette grâce, parce qu'il n'en est privé qu'à cause du péché. De sorte que comme il est coupable dans le principe, il le doit être aussi dans les suites. Et ainsi on ne peut raisonnablement rien opposer à la justice de Dieu : 0 homo f lu qu'S es qui respovdeas Deof
« Les jansénistes donc, ne désavouant pas que Dieu ne donne souvent de ces grâces excitantes, et qui ne sont pas assez fortes pour porter la volonté jusqu'à rentier accomplissement du précepte (qui sont les grâces que les thomistes appellent suffisantes), ne croient pas toutefois qu'il soit [lécessaire de justifier par celte sorte de grâce la conduite de Dieu ni la possibilité de ses préceptes. Et d'ailleurs ils disent que c'est abuser du mot de grâce suffisante que de s'en servir pour expliquer une grâce outre laquelle il en faut une plus forte pour produire l'effet pour lequel on la veut faire passer pour suffisante; comme les molinistes l'opposent eux-mêmes aiix thomistes, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus. Mais parce que les thomistes disent comme les molinistes que cette grâce suffisante donne le pouvoir prochain d'accomplir les commandements, quoique ce soit dans un sens tout différent, les uns et les autres se réunissent contre les jansénistes qui ne parlent pas comme eux. « De sorte que tous ces différents adversaires de Jansénius, quoiqu'assez opposés entre eux en beaucoup de choses, sont daccord pour le combattre, et soutiennent tous que sa doctrine et celle de ses défenseurs est condamnée par les constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VII, chacun donnant un sens particulier aux propositions condamnées par ces papes, selon son opinion.
« Us soutiennent tous que la grâce efficace par elle-même des jansénistes, comme elle est expliquée ci-dessus dans
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leur sens sans modification ni des demi-molinistes, ni des thomistes, est la pure doctrine de Luther et de Calvin que le concile de Trente a «ondamnée.
c Les purs molinistes appuient leurs sentiments sur divers passages de l'Écriture, des Pères et de saint Augustin même en quelques endroits, et expliquent le plus favorablement qu'ils peuvent ceux de ce docteur de l'Église qui semblent ne faire pas pour eux {sic). Ils allèguent de plus quelques conciles outre celui de Trente, la condamnation de Baïus par les papes Pie V et Grégoire XIII, et en dernier lieu les constitutions d'Innocent X et d'Alexandre Vli.
« Les demi-molinistes emploient les mêmes preuves que les purs molinistes pour la liberté d'indifférence qu'ils joignent à la grâce de la prière, et outre cela plusieurs endroits de PÉcriture et de saint Augustin, dans lesquels ils prétendent que ce Père à fortement établi cette grâce d'oraison telle qu'ils la soutiennent. Et pour prouver l'efficacité de la grâce victorieuse pour l'action et pour Pentier accomplissement des préceptes, ils se servent des mêmes endroits de saint Augustin, des autres Pères et des conciles dont se servent les jansénistes.
« Les nouveaux thomistes, pour soutenir la grâce suffisante, emploient quelques endroits de saint Augustin et des autres Pères, et les mêmes preuves qui servent aux molinistes. Et pour soutenir la grâce efficace, les mêmes preuves dont se sert Jansénius, et de plus les raisons par lesquelles ils établissent la prédétermination physique.
« Or, comme nous avons déjà dit, bien qu'il n'y ait que les purs molinistes qui soient tout à fait opposés aux jansénistes, et que les autres conviennent avec eux en beaucoup de choses, tous néanmoins combattent Jansénius pour se mettre à couvert des censures et des condamnations d'Innocent X et d'Alexandre VII; et les jansénistes se défendent contre tous, et prétendent qu'encore que leurs adversaires aient pris occasion du livre de Jansénius pour former cinq propositions qu'on a fait entendre à Leurs Saintetés en avoir été tirées, et que sur cette supposition les cinq propositions aient été condamnées par ces deux papes comme contenantes {sic) la doctrine de ce prélat, cette condamnation néanmoins ne doit pas effectivement tomber sur son livre, sur sa doctrine ni sur son sens, parce que ces cinq propo-