LIVRE XXXII
qui n'avaient pu s'empêcher il y avait quelques jours, à une doctorie, de faire paraître leur étonnemenl, à cause particulièrement du retour des amis de M. Arnauld en Sorbonne, qu'ils prévoyaient bien devoir arriver, et qu'ils ne croyaient pas cependant leur devoir être accordé, à moins qu'ils ne souscrivissent la censure de la lettre de ce docteur.
M. Angran ne fut pas longtemps à se détromper de cette agréable erreur dans laquelle cette fausse et trompeuse nouvelle de la paix venait de le mettre, car dès le lendemain 21, il manda au même M. Taignier que la grande affaire était en très mauvais état, et que la déclaration du roi contre les jansénistes était scellée; que si cela était véritable, ce serait une marque que les affaires de Rome s'accommodaient. Qu'il avait appris que cette déclaration portait privation de bénéfices pour ceux qui refuseraient de signer; qu'une personne de ses amis qui avait vu depuis deux ou trois jours M. de Comminges lui avait dit que ce prélat lui avait témoigné qu'il était surpris que les disciples de saint Augustin qui traitaient avec lui ne voulussent point accepter la proposition du P. Annat. qui était de préférer sur le fait de Jansénius le sentiment du pape et de toute l'Église à leurs lumières particulières, et qu'il croyait les sentiments de ce jésuite sincères; que si cette déclaration du roi s'exécutait et qu'on vînt à pousser les choses à bout, on pourrait bien se repentir, mais trop tard, de ne les avoir pas accommodées, et d'en avoir négligé une occasion aussi favorable et aussi imprévue qu'on n'en avait eu depuis près de deux ans.
Il ajoutait que M. Dirois était venu depuis peu de jours en un endroit où il était, et que, dans la conversation qu'ils eurent ensemble, il avait appris qu'on lui avait fait de la part des amis du même M. Taignier des réponses assez pleines d'aigreur; qu'il le voyait fort disposé de récrire et de se plaindre un peu de la manière dont on l'avait traité; qu'il pouvait néanmoins l'assurer qu'il en parlait avec assez de modération, et qu'il tâchait d'expliquer le plus favorablement qu'il pouvait les choses qui le blessaient.
M. Chassebras, qui était alors à Châlons avec M. l'évêque en attendant l'accommodement des affaires de ceux qui s'étaient attachés comme lui aux intérêts de M. le cardinal de Retz, écoutait les bruits publics avec un peu plus de
retenue et de modération que M. Angran, comme Ton voit par cette lettre du 27 juin, adressée au même M. Taignier. f Depuis six mois on a parlé si diversement de l'accommodement des jansénistes et des molinistes que je ne sais que dire ni croire de la nouvelle qui est venue à mon hôte par le dernier ordinaire, écrite de bon lieu, que la paix était faite et que tout le monde était satisfait de part et d'autre. Mon hôte tout joyeux me vint faire part de cette agréable nouvelle, et l'ayant dite au dîner à quelques personnes religieuses, [il] leur déclara que si cela était, qu'il attribuait ce bonheur à la piété et aux prières des filles du Port Royal, que Dieu voulait protéger visiblement contre la malice et la puissance du monde. Et en effet, s'étant misa nous raconter l'extrémité du danger d'être dissipées et transférées, dans laquelle ils les avait laissées la dernière fois qu'il les avait vues à Paris, jusqu'à menacer la supérieure sa cousine qu'elle répondrait à Dieu de la dissipation de son couvent pour son obstination à ne vouloir pas souscrire une formule de l'assemblée des évoques qui ne blessait point leur conscience, nous ayant représenté les vives poursuites de leurs ennemis, le peu de temps que leur donnaient les grands-vicaires de la part de la cour pour se résoudre, tout cela me donne de l'admiration et de l'étonnement de ce qu'elles ont pu subsister jusqu'à cette heure.
« Ayant lu dans une de vos lettres que vous aviez pour mon hôte un Journal de M. de Saint-Amour avec quelques autres livres, je l'ai assuré de votre part qu'on ne l'avait pas oublié, et que vous lui feriez tenir ce livre à la première commodité. Cependant, par votre dernière du 13 de juin, je conjecture que vous n'avez que celui qu'on vous a donné, puisque vous me parlez de le faire relier pour le lui envoyer, ce qui n'a pas été pratiqué à l'égard de plusieurs personnes qui en ont reçu à Paris de la part du sieur de Saint-Amour qui les a envoyés en feuilles. Néanmoins je vois que mon hôte a grande envie de voir ce livre, d'autant que je lui ai dit qu'il y était parlé de lui ; et depuis quelques jours, on lui est venu dire que les bons Pères de la ville en avaient un, et qu'ils avaient dit en quelques compagnies qu'on voyait bien quels étaient ses sentiments. Quoique je lui aie assuré que ce qui était dans ce Journal