‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 206 sur 455 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

M. Tabbé Bossuet prononce dans le collège de Navarre une oraison funèbre en Thouneur de M. Cornet.

Le mercredi 27 juin, M. l'abbé Bossuet, docteur de la la maison de Navarre, y prononça Toraison funèbre qu'on avait désirée de lui en l'honneur de M. Cornet, grand-mattre de ce collège, et tout le monde attendit de lui comment il relevait {sic) par le secours de l'art et par l'industrie de son esprit une matière assez peu féconde en elle-même. Son auditoire était composé non seulement de prélats et de docteurs, mais de toutes sortes de personnes de divers partis et de différentes inclinations; et il devait assez juger que la chose était assez délicate, et que son entreprise n'était pas petite dans la conjoncture du temps. Mais il était trop engagé à M. Cornet, et lui avait trop d'obligations depuis vingt ans pour ne pas payer ce tribut à sa mémoire. 11 n'eut pas trop d'égard en cela à sa réputation, le succès ne répondant point à l'espérance que la plupart de ses auditeurs en avaient conçue, et voici ce que M. Picques en manda quelques jours après à M. l'abbé d'Auberive :

u Je me trouvai mercredi dernier à l'oraison funèbre de M. Cornet. Celte action n'a pas réussi à son auteur. J'ai pris plaisir à remarquer le jugement qu'en ont fait diverses personnes qui y ont assisté, et entres autres quelques-uns de nos Pères. Je n'en ai point trouvé qui en aient été satisfaits. La matière était fort stérile d'elle-même, et ôtée Taffaire des cinq propositions, je ne sache point de sujet plus commun et moins capable des éloges qui se donnent en ces rencontres. Le sujet était : Simile est regnum cœlorum thesauro abscondito, etc. L'application était que M. Cornet avait possédé ce trésor de science et de vertus caché sous une modestie et une simplicité extraordinaires. Au sujet de sa science, il entra dans un grand discours des contestations du temps touchant la morale et touchant la grâce. A l'égard de la morale, il dit qu'il y avait deux partis qui s'étaient jetés dans des extrémités opposées : les uns relà* TI 19

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chés, qui avaient corrompu toutes les règles de rÉvangile, et il donna furieusement sur ces gens-là, c'est-à-dire sur les Jésuites, dont il y en avait bon nombre dans rassemblée, qui n'y prirent pas assurément plaisir; les autres sévères, qui rendaient les préceptes impossibles, dont il prit plaisir à dépeindre le caractère tel qu'il s'était figuré, gens habiles, décisifs, mais fiers, orgueilleux, extrêmes. Il fit la même chose sur le sujet de la grâce; mais on a trouvé fort étrange qu*à l'égard de la morale, il ait parlé des deux partis opposés comme de deux extrêmes également vicieux, étant bien vrai que celui des docteurs relâchés a été condamné par les évéques et par le pape même, au lieu que l'autre n'a pu être fiétri d'aucune censure, quelque envie qu'on en ait eu.

« Il représenta M. Cornet comme lecasuistele plus exact qui ait jamais été, comme un homme qui avait connu parfaitement les bornes de la vertu et du vice. Il ne le fit pas moins clairvoyant dans les matières les plus obscures de la grâce et du libre [arbitre], et dans la doctrine de saint Augustin.

€ Pour ses vertus, il le loua de sa modestie, de sa vie cachée, de son désintéressement, du refus qu'il avait fait de bénéfices et même de prélalures. Il rapporta comme une action extraordinaire, (et en effet elle est rare et fort chrétienne) qu'ayant sollicité un juge en faveur d'un de ses amis, et ayant reconnu que sa sollicitation avait pu le porter à condamner la partie adverse contre la justice, il avait réparé de ses propres deniers le tort qu'avait souffert celui qui avait été condamné.

€ Il prit à témoin de la plupart des choses qu'il avança M. l'archevêque d'Auch, qui avait dit la messe pontificalement, et à qui il fit un grand compliment comme au proviseur de la maison de Navarre. Il en fit un après à M. l'archevêque de Paris, plus court et plus sec^ duquel on dit que ce prélat n'a pas été satisfait. Il y avait plusieurs autres prélats, qui n'eurent point de part de cet encens. Il finit sa première partie des contestations du temps en disant qu'on ne parlait que de paix, et par des souhaits qu'elle fût véritable et éternelle.

« Enfin le sentiment commun a été qu'en quelque temps que c'eût été, il n'y avait pas lieu de faire une oraison

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funèbre de ce docteur, quelque pieux qu'il ait été, encore moins dans la conjoncture présente; et que M. Bossuet a choqué tout le monde dans le dessein qu'il s'est proposé. »

On pourrait se contenter de cette critique, qui est fort judicieuse, mais comme on a les propres paroles de cet abbé par le moyen d'un écrivain que l'on avait envoyé exprès pour les recueillir de sa bouche, voici ce qu'il dit de ce docteur sur les matières de la^norale et les contestations de la grâce :

« Comme il était un des principaux ministres de cette Faculté royale, il prenait un principal intérêt dans la défense de la religion, de la doctrine et des mœurs de TÈglise. Il vit que deux grandes maladies affligeaient l'Église et blessaient le corps de J.-C. dans sa plus tendre partie. Quelques-uns avaient une étrange maladie : ils avaient une lâche condescendance, une molle complaisance qui lâchait la bride, et quelques autres n'avaient que rigueur et tenaient les consciences captives. Mon Dieu! quel excès! quel aveuglement! quelle présomption! On dit qu'on ne recherche que la vérité, et on n'en prend pas le chemin. Ah! Messieurs, il n'y a jamais rien eu de plus funeste dans l'Église que ces esprits subtils qui cherchent des raisons où il ne faut que de la foi. Ils disent qu'ils cherchent la vérité, et ils lui tournent le dos, dit saint Augustin : Dorsum vertunt ad veritatenij et non inveniunt. Ils ont de lâches complaisances; ils gauchissent au gré des humeurs; ils s'accommodent au caprice du monde. Ils confondent les ténèbres avec la lumière, et le jour avec la nuit, Bélial avec J.-C.

€ Mais que dirai-je de ceux qui ont détruit l'esprit de piété parce qu'ils ne veulent que rigueur et sévérité? Ce sont des esprits enflés d'orgueil. Ils sont tout remplis d'amour-propre, superbes, qui ne regardent qu'eux-mêmes. Ils se croient plus sublils et plus savants que les autres. La présomption entretient et nourrit leurs esprits d'une fastueuse vanité. Ils ne veulent point de religion, si elle n'est extraordinaire et sévère. Ils ne prêchent que pénitence. Us ne parlent que de macérations. Rien ne leur plaît que des croix. Tout cela est bon en idée et en imagination.

€ Ne sont-ce pas là deux extrêmes maladies qui affli-

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geaientune partie de$ docteurs? Les uns étaient trop lâches, les autres trop sévères. Ils ne comprenaient pas la pensée du Fils de Dieu» qui en deux mots explique tout ce qui est nécessaire à la vie chrétienne : Jugnm meum suave est, mon joug est doux, et onus meum levé, et le fardeau que je mets sur vos épaules est léger. Remarquez ces paroles. Si c'est un joug et un fardeau, donc il y a quelque peine dans la loi du Fils de Dieu. S'il est doux et léger, donc il y a quelque facilité. Comment expliquerons-nous ces deux choses qui semblent opposées? Il faut avouer qu'il n'y a rien de plus difficile à la nature que les commandements de Dieu, parce qu'elle a perdu ses forces, que son créateur lui avait données ; mais il n'y a rien de si doux et de si facile à la nature rétablie et forliOée par la grâce que d'accomplir les commandements de Dieu. Et partant, vous voyez, docteurs trop lâches et trop austères, qu'il faut prendre le milieu. Docteurs trop lâches, ne rendez point les commandements de Dieu trop faciles, de peur que les passions ne se rendent insolentes. Docteurs sévères, n'ajoutez rien à la loi de Dieu par votre caprice, de peur que vous ne jetiez le pécheur dans le désespoir. 11 faut marcher au milieu de ces deux extrémités. Il ne faut aller ni à droit ni à gauche, neque in dexteram, neque in sinûlram, H faut, encore un coup, marcher au milieu. C'est dans ce sentier que la justice et la vérité s'embrassent et se donnent le baiser de paix ; Misericordia et veritas obviaverunt siôi, justitia et pax osculatœ sunt, etc, ^i C'est ce sentier de justice que notre grand maître a tenu. Nicolas Cornet avait toujours devant les yeux la vérité qu'il avait puisée dans l'Evangile. Et parce que cette lumière éclairait toujours son esprit, il marchait toujours dans le sentier de la justice. Ce saint homme, qui était tout plein de l'esprit de Dieu, a toujours soutenu constamment sa gloire. Il ne s'est jamais laissé surprendre ni aux rigueurs de ces nouveaux docteurs, ni aux lâches maximes des autres. 11 a tenu le milieu. 11 s'est employé de toute l'étendue de son cœur à détruire l'erreur et le mensonge. 11 n'a épargné ni le fer ni le feu pour arrêter cette gangrène qui allait infecter le corps de l'Église. 11 s'est employé de toute sa force contre les subtils inventeurs de nouveautés, dont les uns faisaient le chemin du paradis trop étroit, et les autres troi) large; hommes inconsidérés qui semblent ne pré-

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