‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 220 sur 455 · LIVRE xxxii · texte numérisé non relu

LIVRE xxxii

quoi les hérétiques et nos ennemis ont parlé avec tant de malignité, ne sachant pas peut-être que les souverains pontifes imposent à ceux qui reçoivent de leur autorité quelques grâces qu'aucun autre qu'eux ne pourrait leur accorder l'obligation de faire des aumônes aux pauvres et de nourrir ceux qui embrassent notre religion sainte.

« Je me souviens que le grand pape Urbain VHI, parlant de la bourse sacrée des papes, disait qu'il la fallait ouvrir avec générosité et la distribuer avec une fidélité tout entière. Je supplie V. S. d'avertir que la même chose s'observe pendant son pontificat. L'Office de la Componende m'engage à parler ainsi, parce qu'au milieu de mes veilles si ennuyeuses, je me suis entretenu en moi-même de la Daterie et des autres tribunaux. V. S. sait bien que la plus noble et la plus digne partie que Ton admire dans un prince est la libéralité; elle doit prendre garde que sa gloire ne se ternisse par le zèle superflu ou par le dédain et la trop exacte et trop rigoureuse condition de ses ministres, et qu'elle se ressouvienne aussi qu'entre les plus grands désavantages qui se rencontrent dans les principautés électives, celui-ci est des plus remarquables, de laisser trop de pouvoir et de liberté aux ministres de bâtir leur propre fortune sous prétexte du service de leur prince^ comme le pape Innocent X a bien su reprocher en face à l'un des siens. Le pape Urbain Vlll disait ordinairement que la bonne ou mauvaise réputation d'un prince et des papes dépendait de ses domestiques, et que tout ce grand corps de la Cour romaine dépendait de la bonne ou de la mauvaise satislaclion de ceux qui répandent par tout le monde des bruits favorables ou désavantageux à la personne qui gouverne. Tenir les cardinaux dans l'humiliation, dans la pauvreté et l'avilissement, l'ordre des prélats dans l'oisiveté, sans estime et sans récompense, la noblesse dans le mépris, et les courtisans sans espérance pour vouloir répandre sur un petit nombre de personnes, et peutêtre sur ceux qui ne le méritent nullement, ce qui devrait selon les règles de la justice distributive être partagé à plusieurs, je ne sais si c'est une conduite qui puisse produire de bons efl'ets.

« Laisser la vertu à l'abandon et sans récompense est un procédé qui sonne mal en la personne d'un prince ecclé-

310 MÉMOIBES DE GODBFROl HERMANT

siastique, lequel en doit être l'asile et le protecteur, et particulièrement V. S. qui sur cette base de la vertu a élevé le haut édifice de tant de fortunes si bien méritées. Rome est remplie présentement beaucoup plus qu'en quelqu'autre temps que c'ait été de personnes vertueuses et illustres en toute sorte de sciences; mais leur disgrâce les retient dans l'obscurité et dans les ténèbres, parce que personne ne veut se charger de leur présenter la main pour les assister en représentant leurs talents à qui pourrait les récompenser. V. S., qui avait commencé à les caresser et les reconnaître au commencement de son pontificat, connaîtra le grand avantage qu'elle en pourra tirer par la continuation des actions de libéralité d'un Mécénas, en les attirant par l'estime, qui est le plus agréable aliment de la vertu, en les animant par les grâces et les faveurs, et en prenant le soin de pourvoir à leur subsistance par les emplois, les bienfaits et les pensions. Je n'entends pas parler, très Saint Père, de ces pensions dont le ministre de V. S. charge aujourd'hui si aveuglément et avec si peu de discrétion et de charité les évéchés et les cures, et qui ne peuvent avoir pour but que d'apprendre à tout le monde, avec beaucoup de scandale et d'infamie, qu'un très grand nombre de pauvres évéques étant ou soumis aux interdits et aux censures, ou réduits à la mendicité et à la nécessité de se faire, d'amoureux pasteurs qu'ils étaient, des loups dévorants et tout pleins de cruauté pour suppléer par leurs brigandages et par le moyen des extorsions à cette charge si exorbitante de leurs pensions, en levant sur les nécessités extrêmes de cette pauvre veuve, de ce troupeau évangélique si accablé de toutes sortes de misères ce qu'ils sont contraints, hélas! de payer comme un tribut à Home pour les commodités, le luxe, les débauches et les vices de ceux qui se sont enrichis. Dieu sait avec quel mérite. Je conjure V. S., par les entrailles de N.-S., d'ouvrir les yeux sur une chose si essentielle, et qui entraîne avec soi de si dangereuses conséquences. Qu'Elle ne permette point que les églises, qui sont les épouses de J.-C, demeurent aujourd'hui dépouillées de leur dot, et qu'à la table du Seigneur l'un souffre la faim pendant que l'autre sera ivre; mais que le pain de l'autel des lévites soit également distribué et partagé à tous ceux qui y assistent.

LIVRS XXXII 311

« Quoiqu'il soit vrai que les tribunaux de justice dans Rome soient aujourd'hui accaparés par des prélats et des ministres qui ont joint Tintégrité et la pureté de leurs mœurs à la noblesse de leur naissance, avec tout cela, pour avoir eu pendant tant d'années la direction de la signature, vous avez pu pénétrer dans cette affaire quelque chose qui ne parait pas au dehors, savoir que les dépendances, les ofûces des cardinaux et des princes, l'autorité du palais, la médiation des parents et des serviteurs ne laissent pas toujours les pauvres prélats dans la liberté d*agir selon que leur dictent l'équité et la conscience. Je supplie V. S. de faire en sorte par sa très grande prudence que Tabus des recommandations étant tout à fait ôté, les conditions des parties demeurent dans une égale balance, et que le pauvre qui n'a point d'appui et de secours soit délivré des mains du puissant.

c Ce ne sera pas aussi un»i action de moindre mérite à V. S. si, avec la grâce de Dieu, elle prend encore le soin d'ôter les longueurs qui sont si grandes dans l'expédition des procès, qui outre la ruine des familles ne peuvent acquérir beaucoup de crédit et de réputation aux tribunaux de Home quand on voit que des causes qui pouvaient être terminées en peu de jours y vieillissent pendant plusieurs années et plusieurs lustres entiers. Quoique je veuille bien croire que les ministres et les gouverneurs de l'État et ceux qui administrent la justice aux peuples soient portés d'euxmêmes à la rendre avec droiture et charité, avec tout cela, ils y seraient encore excités par un aiguillon beaucoup plus vif et plus puissant quand V. S. les fera avertir de temps en temps qu'il ne faut pas se servir de la justice comme d'une servante pour procurer ses intérêts ou pour assouvir ses passions, mais comme d'un instrument pour conserver la paix, le repos et la société humaine, et qu'ils doivent aller jusqu'à la racine des maux pour en arracher les rejetons. Car si on emploie les lois pour punir les fautes, n'cst-il pas encore beaucoup plus avantageux de faire par une sage prévoyance qu'on ne pèche point? Surtout, il faut ôter aux ministres l'autorité scandaleuse qu'ils s'attribuent de se prévaloir de la persécution de ceux qui ont recours aux souverains tribunaux de Rome. C'est diminuer l'autorité du prince et ôler aux sujets la confiance qu'ils ont

312 MÉMOIRES DK GODBFROl HBRMANT

en lui comme en un bon père; et pour peu qu'un bon prince diffère d'en user ainsi, cela ne produit que ces sortes de désespoirs qui sont suivis de la subversion des états et des royaumes. Surtout il faut avoir égard à n'affliger point les pauvres peuples par des rigueurs indiscrètes, par des peines et des vexations, par des cavalcades dont le nombre est maintenant excessif, par des griefs, des tailles, de fréquentes expéditions des commissaires des bâtiments, des archives, du salpêtre, de la Chambre apostolique, par des cavalcades et des représailles (?), et par tant de moyens si cruels d*exiger ce nombre innombrable de gabelles qui ne sont d'aucune utilité pour le pape, et ne servent qu'à lui attirer la haine des peuples pour enrichir un petit nombre de ministres dontla conscience est mauvaise. Ces afflictions, très saint Père, qui surpassent de beaucoup celles du peuple de Dieu en Egypte, ne sauraient être ouïes sans admiration et sans scandale par les nations étrangères, particulièrement si elles les considèrent comme les efl'ets de l'aff'ection excessive que les souverains prêtres ont pour leur sang. Et V. S., pour parler humainement, peut attribuer à une grande fortune d'avoir [été] employée hors de l'Italie, c'està-dire loin des misères de l'Etat ecclésiastique, par ces travaux si glorieux qui l'ont exercée, pour n'avoir pas une entière connaissance des choses qui seraient capables de la porter plus d'une fois à verser avec abondance des larmes de compassion et de tendresse. Et pour dire le vrai, qui pourrait jamais ouïr avec des yeux secs que des peuples qui n'ont pas été conquis avec Tépée, mais qui ont été cédés au domaine de Saint-Pierre et du Saint-Siège par une donation qui n'est l'effet que de la libéralité et de la piété des princes, ou qui s'y sont assujettis volontairement par l'extrême confiance qu'ils ont eue en la charité de leurs. successeurs, se voient aujourd'hui sous un joug insupportable, et traités plus inhumainement que les esclaves d'Afrique et de Syrie? Les dettes de la Chambre apostolique, selon la supputation que j'en ai faite en moi-même cette nuit, montent à la somme de cinquante millions, non seulement sans aucune espérance de diminution, mais même avec une entière certitude de devoir croître tous les jours de plus en plus; de sorte que les pauvres sujets, ne pouvant plus soutenir un fardeau si excessif, se soulèvent par désespoir.

Page 1