LIVRE XXXIII
Rendez à Jésus-Christ son adorable nom.
Osez-vous bien porter une marque si pure, Vous, prêtres de l'Amour, vous, dévots de Junon, Qui mettez sur l'autel le scandale et l'ordure ?
Rougissez, troupe noire, on vous a reconnu,
Vos sales nudités vous ont mis tout à nu
Le monde a vu fumer le feu qui vous consomme ;
El sous le nom sacré du Sauveur des humains Vos lubriques tableaux, qui tiennent tant de Rome, Vous ont représentés moins auteurs que romains.
Le sieur Barbier y ajouta une relation de ce qui lui était arrivé en cette rencontre par celte lettre qu'il écrivit à *** le 5 juillet :
« Monsieur,
« J'ai une nouvelle à vous dire qui vous plaira si vous m'aimez. La guerre est déclarée entre les Jésuites et moi; mais j'ai eu le bonheur d'attirer dans mon parti des princes, des présidents, des maîtres des requêtes, des conseillers et mille autres personnes d'esprit et de qualité. Les Jésuites n'ont peut-être jamais fait une action qui ait plus mal réussi pour eux que celle-ci. Ils voulurent me faire un affront, mais ils le reçurent tout entier, et ils firent connaître à toute la compagnie devant qui je parlai*? qu'ils étaient ces aveugles de l'Évangile qui voient une paille dans les yeux des autres, et ne s'aperçoivent pas d'une poutre qui leur crève les yeux.
« On reconnut que l'envie avait allumé le feu avec lequel un de leurs Pères, qui se nomme le P. Pinet, m'interrompit dans un discours que je faisais dans l'explication de l'énigme qu'ils avaient proposée dans leur église. 11 nie reprocha que je parlais d'une manière profane dans le lieu qui était saint. 11 l'appela ainsi. Je lui répondis que si le lieu était saint*, ils étaient donc des idolâtres, puisqu'ils mettaient sur l'autel du Seigneur des nudités infâmes qui étaient autant d'occasions pressantes de péché. Je leur demandai par quel motif de religion ils exposaient dans ce lieu saint une Junon toute nue, un Cupidon tout nu, un
1. Si locu^ est sacrus, qua>'e exponitis? avait dit Barbier; ce barbarisme fat répété, et le sobriquet d'avocat Sacrus lui resta.
Momus tout nu, un Saturne tout nu, un Mercure tout nu, un Jupiter tout nu, et comment enfin dans leur tableau il n*y avait que deux figures habillées. Comme mon discours plaisait à tout le monde, l'interruption et la querelle qu'ils me firent furent blâmées généralement de tout le monde. Toutes les personnes de condition que j'ai vues en particulier, à qui j*ai porté la pièce que je fis, m*ont donné des louanges et ont approuvé mon action, Monseigneur le comte de Saint-Paul, M. le président de Champlastreux*> M. Besnard- Rezé, M. de Lamoignon, M. de Ménars*, beaufrère de M. Culbert, tous ces illustres m'ont dit que ma réponse était estimée de tous les honnêtes gens et que j'avais confondu les Jésuites. M. le président de Cbamplastreux m'en a parlé avec beaucoup de chaleur et m'a fait de grands reproches, mais d'une manière très obligeante, de ce que je n'avais pas achevé, lui me disant tout haut que j'achevasse. M. Besnard-Rezé, dont le fils exposait l'énigme, a été si touché du peu de discrétion des Jésuites, qu'il m'a envoyé chercher chez M°*« la présidente de Coigneux', se persuadant que j'y étais connu. Il me fit la grAce de me souffrir pendant trois quarts d'heure que je l'entretins avec madame sa femme. Ils m'obligèrent de les aller revoir, et il ne se peut dire les bontés qu'ils me témoignèrent dans cet entrelien, me déclarant que l'emportement des Jésuites leur avait déplu en toutes manières. Enfin, les Jésuites ont été bernés partout, chez eux, dans le Palais, dans la Sorbonne où l'on examine une thèse à propos de laquelle on dit qu'un jeune homme qui a expliqué leur énigme avait parlé librement mais si justement sur leur tableau que l'on voyait bien qu'il aurait pu dire beaucoup davantage sur des peintures qui représentaient des femmes toutes nues. On me conseille de n'en pas demeurer là, et de faire voir qu'ils ont dit des choses bien plus libres que moi en effet. J'explique leur tableau sur la lettre ou autre-
1. Sans doute Jean Edouard Mole de Champlastreux, maître des requêtes, puis conseiller d'Etat et intendant des armées, président à mortier en 1657, mort en 1682.
2. Jean-Jacques Gharon de Ménars, appelé le président de Ménars, était frère de M™"» Colbert.
3. Sans doute Marie d'Aloigny, veuve du comte de Garces et remariée à Jacques Le Goigneux, président à mortier depuis 1651.