‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 230 sur 455 · LIVRE xxxiti · texte numérisé non relu

LIVRE xxxiti

nom. Je suis, dis-je, là-dessus sans comparaison plus en peine que sur les fougues et les foudres de Rome, encore qu'on m'ait mandé qu'Albizzi avait déjà écrit que si on ne faisait brûler sept ou huit de ces opiniâtres, tout était perdu. Et quoique j*aie tout sujet d*espérer que M. de Sainte- Beuve et ses amis changeront de sentiment sur cela même quand ils y auront fait un peu davantage de réflexion, j'estime si fort la fidélité que si je l'avais blessée dans ce Journal, je ne dis pas seulement à l'égard d'une personne aussi estimable et aussi chère que M. de Sainte-Beuve, mais du moindre ami ou même d'un ennemi, je croirais le Journal et l'auteur du Journal déshonorés, quelques avantages qui leur en pussent retourner d'ailleurs. Kt c'est pourquoi, si j'ai été toute ma vie très éloigné de la violer envers les personnes indifférentes ou ennemies, je ne puis que je ne sois très sensiblement touché de me voir accusé de ne l'avoir pas gardée à l'égard de M. de Sainte-Beuve. Mais jusqu'à présent je ne vois pas que ce reproche ait de fondement^ et j'espère que tôt ou tard ceux qui me le font reconnaîtront qu'ils me le font sans sujet.

« S'il y avait eu dans les lettres de M. de Sainte-Beuve quelque chose de mal dit et qui pût le faire rougir de Tavoir dit, ou si, bien que les choses y soient très bien dites et très bien fondées, comme elles sont, il m'avait fait la moindre recommandation de tenir secret ce qu'il m'aurait dit, je mériterais sans doute le reproche de lui avoir été infidèle. Mais s'il n'y a rien dans ses lettres que de très bien fondé et très judicieux, s'il n'y a rien qui ne doive contribuer à son estime et à sa gloire, s'il ne m'a jamais témoigné de près ni de loin que je les tinsse cachées, s'il ne s'est pas caché lui-même pour dire les mêmes choses qu'il a écrites, mais si au contraire il lésa dites ouvertement partout où il en a parlé, et s* il l'a fait avec confiance et avec courage dans toutes les occasions qu'il en a eues et devant toutes les personnes qui s'y sont rencontrées, qu'ai-je fait autre chose, donnant ses lettres au public, que de faire ce qu'il a fait luimême cent fois avant moi?

« 11 paraît par toutes les lettres, qui sont si belles et si pleines de suc quoique si simples et si familières, que ni lui, ni nous, n'avons jamais soutenu ces propositions, et qu'il les a encore moins soutenues que nous.

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« Il paraît que M. Cornet les ayant forgées et mises en question pour troubler l'Église, il a cru M. Cornet très coupable d'avoir commis une faule si criminelle en elle-même et qui a eu tant de funestes suites, il parait qu'il a beaucoup de tendresse et de sentiment, de respect et d'amour pour le Saint Siège, et il paraît qu'il n'est pas résolu de souffrir sans s'en plaindre qu'on lui impute de soutenir des propositions qu'il ne soutient point. Il y parait grand disciple de saint Augustin et de saint Thomas, et fortement persuadé de la doctrine de la grâce efticace. Quand est-ce qu'il a parlé avec quelque réserve sur tout cela? Qu'y a*t-il de mal en tout cela? S'y trouve-t-il quelque chose qu'il n*ait toujours été bien aise qui ait été connue de toute la terre, et qu'il ne doive encore être bien aise aujourd'hui qui soit connue et reconnue de tout le monde? Je vous le dis en vérité, je ne vois pas ce qu'on peut me répartir à cela, et s'il y a quelque autre chose en particulier en quoi lui ou ses amis estiment que je lui ai été inOdèle, ils me feraient plaisir de me le coter et spécifier en détail, au lieu de m'accuser en général d'inOdélité envers lui.

« Mais j'ai tu le nom de quelques autres, et je n'ai pas tu le sien. Le sien n'est pas le seul que je n'ai pas tu. J'en ai nommé d'autres aussi bien que lui. De ceux dont j'ai tu les noms, il y en avait qui me l'avaient expressément recommandé dès que j'étais à Rome; d'autres, dont je sayais que le génie et le désir étaient de n'être produits nulle part, d'autres dont le nom était assez obscur dans le monde pour ne rien faire à la chose. M. de Sainte-Beuve ne m'avait jamais fait la moindre recommandation de tenir caché son nom, ni ce qu'il m'a écrit si judicieusement et si librement. Et comme il était dans une profession publique, il n'était point en état de penser à vivre, ni a écrire en homme caché. Et si sa profession était publique, son mérite et sa réputation ne l'étant pas moins, son nom était de quelque conséquence, et portait un poids tout autre dans les esprits que celui d'une personne non connue.

« Mais de plus, il faut que vous et lui, et ceux de ses amis qui se plaignent, il faut, dis-je, que vous sachiez tous que j'ai fait quelque discernement de ses lettres. Il ne faut pas que vous croyiez, ni eux non plus, que je les ai toutes pro-

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duites. Je n'ai donné au public que celles que j'ai cru qui pouvaient servir à la chose et qui ne pouvaient lui apporter aucun préjudice, mettant à part, quoique bonnes, celles dont je pouvais plus aisément me passer et dont d'autres pouvaient plus aisément abuser. Je vous assure que j'ai tellement envisagé de cette sorte toutes celles que j'ai publiées, que j'ai appréhendé qu'on ne soupçonnât qu'il les eût affectées et faites après coup pour se disculper, et nous aussi, ensuite du succès très favorable dont l'entreprise de M. Cornet a été suivie à Rome. Et c'est aussi une consolation que j'ai dans les plaintes que lui et ses amis font, que ces plaintes seront des témoignages de la sincérité avec laquelle ses lettres ont été écrites, lorsqu'il ne prévoyait pas qu'on en dût faire l'usage que j'en ait fait, et en tirer l'avantage que j'en tirai, tant pour sa propre justification que pour la nôtre.

« Voilà à peu près les dispositions dans lesquelles je me souviens d'avoir été lorsque j'ai inséré ses lettres en écrivant mon Journal. Mais quand je Pai fait imprimer, j'ai encore été très aise pour une autre raison que son nom y fût; et s'il n'y eût pas été, je Teusse ajouté à cause de la violence et de l'injustice qu'on a depuis exercées contre lui en le faisant déposséder de sa chaire par voie extraordinaire, et en surprenant et armant pour cet efiet, contre lui, l'autorité absolue du roi. Car s'il arrive que quelque jour quelqu'un continue l'histoire des cinq propositions, je n'ai produit aucune de ses lettres qui ne lui serve alors d'une puissante apologie, et qui lï'excite de l'indignation dans tous ceux qui verront qu'on aura ainsi dépouillé et dépossédé de son emploi un homme qui s'en acquittait si dignement, et qui était si innocent et si habile. Et dès ce temps-ci même, quelle impression ne croyez-vous pas que fassent ces lettres à. son avantage et au nôtre sur l'esprit de tant de nouveaux docteurs qui se sont faits depuis dix années, dont un grand nombre ont été ses écoliers, mais qui ne pénétraient pas encore assez clairement dans notre innocence ni dans celle de leur maitre, ni dans les fourberies qu'on a employées contre lui et contre nous, et qui en étant informés serviront peut-être quelque jour à nous faire justice, et à lui aussi?

« C'est pourquoi, tout considéré, quoique ses plaintes et

celles de ses amis me soient très sensibles, je ne suis pas sans consolation, puisque j'espère qu'elles cesseront quand ils auront fait réflexion que je n'ai produit aucune de ses lettres que je fusse obligé de tenir cachée et qui ne lui soit avantageuse et glorieuse, non seulement devant les hommes, ce qui est peu de chose, mais aussi devant Dieu, ce qui est tout. »

Il fallait quelque chose de plus fort que cette apologie, quelque forte qu'elle fût, pour calmer l'esprit de M. de Sainte-Beuve, qui n'étant plus dans toutes les dispositions où il avait été autrefois, non sur le fond de la doctrine, mais sur ses suites et ses circonstances, et cherchant une porte de derrière pour éviter une plus grande persécution, était facile que l'on publiiU des lettres dans lesquelles il avait témoigné autrefois tant de fermeté et de constance. Mais M. de Saint-Amour n'était pas garant de ce qui lui devait arriver, et ne prévoyait pas même que sa chute dût le faire aller si bas.

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